J’ai plus d'un tour dans mon sac...

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Écrire ? Une passion depuis toujours, le plaisir de jouer avec les mots et les phrases, de créer des histoires, d'être lue et d'échanger avec les lecteurs. Sur ma page actuellement : "LA  [+]

Une jeune fille alerte grimpait d'un bon pas sur un sentier de montagne. C’était le début du printemps : après un hiver peu enneigé, il ne restait que quelques petits névés, de ci, de là. L'herbe verte commençait à bien repousser, les oiseaux chantaient, le ciel était bleu et l'air tout doux : l'humeur de la jeune fille aurait pu être au beau fixe en cette belle journée. Sortant du bois de mélèzes, elle arriva sur un plateau d'altitude, là où les arbres laissent place aux prairies alpines. Soudain, à quelques mètres devant elle surgit une femme, ou plutôt une créature qui avait l'allure d'une femme mais dont le corps prenait de curieuses couleurs changeantes, passant du vert tendre de l'herbe au vert plus sombre des épicéas, et même au brun de la terre. La jeune fille sursauta.

- Vous êtes qui, vous ?
- Eh bien... disons que... je suis Dame Nature, répondit la créature.
C'est quoi cette plaisanterie ? Ce n'est pas le carnaval aujourd'hui !
- Dis-moi, jeune fille, je croyais qu'il était d'usage, chez les Humains, de dire bonjour lorsqu'on rencontrait quelqu'un, et de se présenter aussi...
- Pfff ! Pire que mes parents quand j'avais dix ans. Bonjour Madame Nature, je m'appelle Lucie, ça vous va ?
- Dame Nature, appelle-moi Dame Nature s'il te plaît. Bonjour Lucie. Que fais-tu par ici ?.
- Moi je me promène un peu, pour échapper à l'ambiance mortifère d'en bas. Y a un virus chelou qui a littéralement envahi la planète, plus d'école ni de lycée, tout est fermé, les gens sont dans une psychose incroyable...Et vous, qu’est-ce que vous faites ? Et c'est quoi cette tenue bizarre que vous portez ?
- Ah... le fameux virus... je me disais aussi que les gens ne semblaient pas se comporter comme d'habitude...

La créature, Dame Nature donc, se déplaça de quelques pas. Lucie l'observait d'un œil soupçonneux. La créature marchait, mais d'une étrange manière. Elle ne possédait pas de pieds, et ses jambes semblaient jaillir du sol, tels des troncs d'arbres souples et élancés.

- Vous marchez bizarrement... On dirait que vous faites corps avec le sol...
- Mais je te l'ai dit, Lucie, je suis Dame Nature et...
- Je ne crois plus aux créatures fantastiques, trouvez autre chose !
-... Je continue, ne m'interromps pas sans cesse. Donc, je suis Dame Nature, c'est-à-dire que je suis la Nature, toute la Nature, tout ce qui vit sur Terre. C'est normal que je sois issue directement du sol !
- Mais là, devant moi, c'est une femme que je vois !
- Oui, j'aurais pu choisir toute autre représentation. J'ai eu envie de prendre l'allure d'une femme. Ça peut aller, non, je suis ressemblante ?
- Oui, oui, c'est pas mal, à part les couleurs mais... dites-moi, Dame Nature, puisque vous semblez bien connaître la Terre, vu vos fonctions, vous ne pourriez pas faire quelque chose pour nous ?
- Pourquoi, que se passe-t-il ?
- Vous n'allez pas me dire que vous n'êtes pas au courant, vous savez bien, ce cocovirus... d'ailleurs, les virus, ça fait partie de la nature, c'est vous aussi, ça fait partie de vos prérogatives ?
- Minute, Lucie, oui les virus font partie de la nature... Mais leur dissémination, leur propagation sur Terre ne relèvent pas de mes compétences.

Lucie resta silencieuse, le front soucieux.
- Quand même, vous pourriez essayer de faire quelque chose...
- Écoute, chère Lucie, quand j'observe ce qui se passe... je suis étonnée, épatée, admirative de ce que ce petit virus est en train de faire, à l'échelle planétaire...
- Vous plaisantez, j'espère... Vous n'êtes quand même pas en train de vous réjouir de ce qui arrive... Il y a des gens malades, certains qui meurent dans des conditions atroces, des entreprises qui ferment... Franchement, je ne sais pas ce que cela va donner... J’ai l’impression qu’on va vers le chaos, dans tous les domaines...
- Je ne me réjouis pas du tout, je constate simplement que cette épidémie est en train d'accélérer certains changements...
- Vous êtes cynique, vous !
- Pas cynique, réaliste !

La créature se tourna gracieusement et alla s'asseoir sur un gros rocher. Lucie en fit de même sur un tronc d'arbre qui avait dû être couché pendant l’hiver par la neige et le vent.

- Comment pouvez-vous trouver des aspects positifs à cette affreuse épidémie ?
- Depuis que vous êtes tous confinés, toute la vie humaine tourne au ralenti, n'est-ce pas ?
- Ah oui, c'est sûr, on ne bouge pas, l'activité économique s'est quasiment arrêtée dans beaucoup de pays...
- Alors tu vois, le côté positif, c'est qu'en réduisant, et même en cessant, bon nombre de vos activités, vous les Humains, vous générez beaucoup moins de pollution. Ces fameux gaz à effet de serre, ces particules fines, ces polluants en tout genre qui forment à certains endroits de véritables nuages... il y en a bien moins depuis quelques temps...et de cela, je ne peux que me réjouir !
- Évidemment, vu comme ça...Remarquez, c'est vrai qu’en plus, mes parents, au lieu de passer des heures dans les transports, en voiture dans les embouteillages, télétravaillent depuis la maison et qu'ils sont finalement moins stressés qu'avant !
- Ah, tu vois ! Un simple petit virus, absolument invisible de tous, est en train de réussir ce qu'avaient à peine pu engager toutes les réunions planétaires de chefs d'états, toutes les actions d'associations de protection de l'environnement, toutes les bonnes volontés ici et là, toutes les initiatives de changement dans les entreprises...

Avant même que Dame Nature ait pu ouvrir la bouche pour poursuivre son raisonnement, Lucie se leva brusquement.
- Mais rendez-vous compte, quel prix on paie pour ça ! Les gens malades, qui ne s'en sortent pas... Moi je ne peux pas accepter un pareil désastre...
- Tu sais , Lucie, depuis le temps que j'observe l'humanité fonctionner, j'ai pu me faire mon idée sur vous tous, les Humains...
- Et alors, qu'est-ce que vous en avez conclu ?
- Que les Humains sont capables du meilleur comme du pire... entre autres conclusions...
- Oui, bon, ce n'est pas un scoop, ça, on le sait depuis longtemps ! Et pour le moment, j'ai l'impression que l'humanité est juste en train d'essayer d'éviter le pire. Partout des gens travaillent et parfois se sacrifient, ils donnent le meilleur d'eux-mêmes, pour soigner les autres, les aider...

Lucie avait des larmes dans la voix en disant cela.
- Vous n'allez pas me soutenir que vous ne pouvez rien faire ? Je ne sais pas, moi... inventer vite fait un nouveau microbe, une molécule quelconque qui anéantirait ce virus...
- Hmmm... tu sais, Lucie, les virus, on ne peut pas les anéantir - comme tu dis - aussi simplement. Et honnêtement, des virus, il y en a toujours eu, qui ont touché les Humains mais aussi les autres espèces animales ou végétales d'ailleurs... Pense à la peste et aux épidémies ravageuses qu'elle a provoquées au cours des siècles !
- Oui, je sais bien, mais... en ce moment, c'est au niveau planétaire que ça se passe...
- La faute à qui, d'après toi ?
- Comment ça, la faute à qui ? A personne en particulier ou à tout le monde... Les gens circulent partout, les marchandises aussi, alors ce n'est pas étonnant que les maladies circulent aussi...
- Oui bien sûr Lucie, je ne veux pas dire qu'il y aurait une personne responsable de tout cela, quoique... on ne peut jamais être sûr... Réfléchis : crois-tu qu'il soit raisonnable que vous, les Humains, vous ayez construit votre développement de cette manière ? Que cela permette à une maladie dans un pays de devenir rapidement une pandémie ? Et qu’en plus, comble de l’ironie, presque toute la planète se retrouve bloquée parce que le pays dans lequel est née cette maladie est justement le fournisseur principal de nombre de pays et cela, dans tous les domaines !

Dame Nature était lancée, elle semblait ne jamais devoir s'arrêter de parler. Le ton de sa voix montait, elle était en colère et la couleur de son corps virait au rouge. Lucie se demanda même si elle n'allait pas s'enflammer pour de bon...

- Et ce n'est pas tout. Vous faites toute une histoire de ce virus : je reconnais que l'heure est grave et qu'au point où vous en êtes, il faut sans doute prendre des mesures drastiques. Mais ce qu'il faut avoir à l'esprit, c'est l'après-virus. Je te l'ai dit, je crois l'humanité capable du meilleur comme du pire. Et donc, ce qui sortira de cette crise sanitaire, qui est en train de se doubler d'une crise économique sans précédent, personne ne le sait. Ce sera à construire, à choisir... et vous devrez faire les bons choix...

Lucie resta bouche bée. Décidément, bien loin de l’air un peu naïf qu’elle affichait au début, cette Dame Nature en connaissait un rayon et ses arguments donnaient à réfléchir. Lucie se sentait presque penaude, coupable d'appartenir à l'espèce humaine, pleine d'appréhensions sur l'avenir mais entrevoyant aussi des lueurs d’espoir.

D'une toute petite voix, elle demanda :
- Qu'est-ce que vous nous conseilleriez, alors ?
- Enfin Lucie, je suis sûre que tu le sais... Tu as bien conscience que si une épidémie peut créer une telle confusion à l'échelle mondiale, c'est qu'il y a quelque chose qui ne tourne pas rond ! Tu as bien conscience aussi que vous, les Humains, ne pouvez pas continuer à pomper toutes les ressources de la planète impunément, que vous ne pouvez pas être les prédateurs de toute la biodiversité à votre propre profit ! Car au passage, je te fais remarquer que plus les équilibres naturels de la biodiversité sont rompus - tout ce que j’avais patiemment élaboré -, plus cela ouvre la porte à toutes sortes de désordres, parmi lesquels l'émergence et le développement de micro-organismes dangereux, pour vous, pour les plantes que vous cultivez, pour tous les êtres vivants de la planète... des micro-organismes que vous prétendez d’ailleurs combattre en utilisant des produits chimiques, qui accentuent encore davantage les pollutions, les déséquilibres parmi les espèces vivantes... Bref, ce genre de choses, tu peux imaginer que moi, Dame Nature, je ne peux pas y être favorable car c’est moi, en fait, que vous spoliez, que vous polluez, que vous détruisez méthodiquement !

La créature rougeoyait à nouveau, ses yeux lançaient des éclairs, ses cheveux, tels des flammes, dansaient et tournoyaient au-dessus de sa tête. Elle était devenue tout à fait effrayante. Elle pointa un doigt accusateur en direction de la jeune fille.

- Vous êtes en train de découvrir, ou redécouvrir, que par les temps qui courent, un infirmier, un boulanger, un agriculteur, pour ne citer que quelques exemples, sont nettement plus utiles aux autres, à la grande majorité des gens, que certaines personnes qui bénéficient pourtant de beaucoup de considération dans vos sociétés d’Humains alors qu’elles fabriquent des choses pas du tout indispensables ou même qu’elles spéculent sur le malheur des autres, et gagnent beaucoup d’argent.

Lucie restait sans voix, accablée. Bien sûr, elle savait ou pressentait tout cela, mais il lui semblait se trouver devant une montagne infranchissable.

- Arrêtez de m'accabler comme ça, moi je n'y peux pas grand-chose, à tout ça !
- Toi toute seule, non, certainement, mais il va falloir que vous, les jeunes, vous ayez un peu plus de jugeote que les générations qui vous ont précédés. Et que vous refusiez la facilité de retomber dans les mêmes erreurs. Et puis, il faudra être prudents, aussi...
- Que voulez-vous dire ?
- Connais-tu la fable de La Fontaine intitulée "les animaux malades de la peste" ?
- Non, moi, sortie du Corbeau et du Renard... je n'en connais aucune autre...
- Eh bien relis cette fable. Votre grand fabuliste - je l'aime bien car il met toujours en scène des animaux ou des plantes - a écrit par exemple : "ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés". C'est un peu ce qui arrive, non ? Le problème dans cette fable, c'est que les animaux pensent que la peste qui les frappe est une sorte de punition divine pour une faute qu'ils auraient commise. Alors ils essaient de trouver qui est le plus coupable, qui a commis le plus de mauvaises actions dans sa vie, et devrait s'offrir à Dieu en sacrifice pour délivrer le monde de cette épidémie. Et sais-tu qui ils désignent ? L'âne, un brave âne qui avoue avoir brouté quelques mètres carrés d'une pelouse qui ne lui appartenait pas... alors que tous les autres venaient d'avouer des "crimes" bien plus grands mais s'étaient chaque fois dédouanés par des argument spécieux... D'où l'expression crier haro sur le baudet... Tu saisis ?
- Oui, oui, je vois... Ce que vous êtes en train de me dire, c'est qu'il ne faudra pas chercher à désigner un coupable qui n'en est pas vraiment un, et lui faire porter le chapeau tout en continuant à faire, comme vous dites, de mauvaises actions sans rien changer ?
- Exactement Lucie, c'est ce que j'ai voulu dire. Et il y a bien d'autres dérives qui peuvent vous guetter... Mais j'ai confiance, vous allez y arriver ! N’oublie pas, Lucie : ne pas retomber dans les erreurs du passé ! Car j’ai l’impression que vous, les Humains, vous êtes très forts pour vous mettre vous-mêmes dans des situations de plus en plus ingérables... Mais, n’oublie pas cela non plus, moi, la Nature, j’ai plus d’un tour dans mon sac !

Après cette imprécation en forme de menace, la créature reprit des couleurs plus douces, du vert pâle au rose bonbon. Elle afficha sur son visage un sourire encourageant et sa voix redevint chantante et gaie.
- Allez Lucie, ta promenade a assez duré, rentre chez toi maintenant et ne sois pas démoralisée par tout ce que je t'ai raconté. Et ne tarde pas... tu ne devrais pas être confinée ?
- Ouai... enfin ici, je suis en pleine montagne, je ne risque rien...
- Et si j’étais le virus ? Déguisé en femme ?

Un rire sardonique sortit de la gorge de la créature qui devint transparente et s’évapora dans un tourbillon léger. Et Lucie prit ses jambes à son cou pour rentrer chez elle.
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