IN YOUR HEART

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Il y a moi et mon imagination, entre les deux, un clavier. Mon bonheur ? Offrir des moments de plaisir aux lecteurs. Ma force ? Ma différence tout simplement. Voter c'est bien mais, votre avis  [+]

L’humidité du sol passe à travers le tissu. Le froid, lui, est déjà parvenu jusqu’à la chair. Il s’est assis là, par terre dans cette ruelle, il n’a pas d’autre endroit où aller. L’odeur de vieux béton et de rouille se mélange à celle des poubelles. Ce n’est pourtant pas cela qui lui donne envie de vomir. Il regarde le dessus de sa main, les ecchymoses sont là, les plaies aussi. Le sang continue de s’écouler lentement de ses jointures venant s’échouer sur celui déjà séché par le vent de sa course jusqu’ici.

C’est terminé cette fois-ci. Terminé ce qu’il était, terminé ce qu’il espérait. Il a tout perdu, là en une fraction de seconde. Le temps d’un battement de cils, d’un battement de cœur. Le temps de la battre tout simplement...

Il ne peut retirer de sa tête cette image d’elle, par terre, tentant de se relever en tenant le côté de son visage et le sang coulant entre ses doigts. Une moitié de monture de lunette encore présente devant des yeux qui le fusillent. Comment ne pas garder en tête ce regard empli à la fois de colère, de douleur et de déception ? Il a été trop loin, Il le sait.

Il est la violence, son sang est la colère. Tel le pire des poisons, ce sentiment ne le quitte jamais. Pas un jour ne passe sans qu’il n’imprègne chaque instant. Un feu ardent, un incendie fou qu’il contrôle comme il peut. Non, c’est faux. Il ne sait pas le maitriser. Il est là, tapi en lui, capable de tout détruire au détour de quelques mots, de quelques gestes.

***

Elle se regarde dans le miroir. La douleur est intense. Elle n’ose même pas ouvrir la bouche tellement les tissus enflés lui font mal. Elle a nettoyé le sang, il s’est enfin arrêté de couler. La plaie n’est pas énorme en soi. La monture des lunettes a juste taillé un peu en profondeur. L’ecchymose, en revanche, est gigantesque. Elle ne pourra pas cacher ça sous du maquillage. Tant pis, elle trouvera une excuse pour ne pas aller travailler. Elle espère que le médecin comprendra et l’aidera.

Après son départ, elle a eu un mal fou à se lever. D’ailleurs, sa tête lui tourne encore un peu. Elle doit faire avec, il faut qu’elle le retrouve, c’est important. Elle sait que sinon jamais elle ne s’en sortira. Ce n’est pas sa faute. Enfin si, quand même, mais pas comme on l’entend. Elle a sa part de responsabilité. Elle se sent mal, nauséeuse. Son cœur se serre, quelque chose est brisé. Elle n’a pas osé lui dire...

***

Il l’avait prévenu. Il lui avait tout dit de lui, de ce qu’il était. Il a refusé, il l’a mise en garde. Il s’est même fâché. Rien n’a fonctionné, elle est restée avec lui. Elle lui avait promis, juré qu’elle y arriverait, qu’elle serait la plus forte et qu’en aucun cas cela ne se produirait. Il lui avait dit « monstre », elle lui avait rétorqué « écorché ». Il lui avait dit « violent », elle lui avait dit « cœur souffrant ». Il lui avait dit « passif et génétique », elle lui avait répondu de dire merde à la fatalité.

Comment a-t-il pu en arriver là ? Trop de problèmes, trop de tuiles, trop de factures, trop d’emmerdes, trop de boulot... « Trop » est la quintessence de ce qui l’a fait une fois de plus exploser. Il n’en peut plus de galérer, de se battre avec la vie. Il ne supporte plus ces accumulations d’emmerdes qui s’entassent et lui maintiennent la tête sous l’eau lorsqu’il lutte pour ne pas se noyer. Elle, elle était son oxygène, sa bouée, son île dans cet immense océan noir. Toujours calme, toujours douce, elle avait ces mots si bien choisis, ces gestes si bien posés et sa voix... Sa voix si hypnotique lorsqu’elle faisait tout pour le calmer.

***

Elle a pris ce qu’elle pouvait pour la douleur. Elle a détaché ses cheveux qu’elle a ramené un peu sur le devant puis mis la capuche de son gilet. Cela devrait suffire à cacher le plus gros pendant qu’elle le cherchera. Elle s’en veut terriblement. Elle lui avait promis que ça n’arriverait pas. Elle lui avait promis qu’elle saurait toujours s’y prendre avec lui. Que jamais cette fureur qui vit en lui ne l’atteindrait et pourtant, elle a échoué. Elle marche vite, son esprit lui charrie tous ces instants où elle a su l’empêcher de « brûler ». Tous ces instants de bonheur à le voir sourire malgré ce qui le hante.

« Je suis un monstre dévoré par la violence que j’ai subi » lui avait-il avoué lorsqu’elle lui avait demandé pourquoi il semblait la fuir à tout prix. À la suite de cet aveu, ils avaient passé des heures à parler. Il avait tout fait pour la dégoûter. Elle n’y avait vu que le portrait pitoyable qu’il avait de lui. Il ne voyait rien de ce qui était bon de ce qu’il savait apporter. Il ne percevait pas la souffrance qui le poussait vers la colère, son seul moyen de défense.

Elle avait perçu le cœur avant la colère, elle avait vu l’homme avant la bête. Elle se croyait à la hauteur, elle se croyait capable, mais sa propre vanité venait de s’écraser sur mon visage. Elle était rodée, elle connaissait ses crises, leur intensité, ce qui pouvait l’atteindre avec plus ou moins de douleur. Elle avait déjà su l’apaiser, le calmer, le rassurer, et même de rare fois le consoler. Elle avait été ce garde-fou qui lui avait manqué toutes ces années.

Son cœur lui fait mal, il lui fait payer son arrogance. Cette suffisance dans laquelle elle vivait, persuadée d’être la plus forte. Elle n’ose imaginer ce qui doit maintenant traverser son esprit. Toute la noirceur de la haine qu’il porte envers lui. Une rivière noire qu’elle avait auparavant su traverser.

***

Les larmes coulent mais son cœur continue de brûler. Ce feu ne cessera-t-il donc jamais ? Jusqu’où sa folie le mènera ? N’est-il bon qu’à détruire ce que la vie lui offre ? Il n’en peut plus. Il en a assez de vivre ainsi. Toujours en fusion, toujours prêt à exploser. Il a eu l’audace de croire un moment qu’elle avait eu raison et que rien n’arriverait. Peut-être a-t-il justement baissé à tort sa garde ?

Il est épuisé, las. Il est un monstre qui inflige sa malédiction aux autres. Les images lui reviennent, son regard, ce sang. Il sent monter en lui la haine, Il sent monter cette envie de faire mal, de se faire du mal. Son cœur se meurt, sa raison s’enfuit peu à peu. Il va mettre un terme à tout ça. Il n’est pas trop tard, elle pourra s’en sortir sans lui.

Il ne lui demande pas de lui pardonner, au contraire, qu’elle le déteste, qu’elle le haïsse de toutes ses forces. Qu’elle ferme son cœur trop généreux et ne l’ouvre dans le futur qu’à une personne qui le méritera.

***

Elle court dans les rues à en perdre haleine. Les passants se poussent sur son passage. Ils ne perçoivent pas son visage, mais l’urgence qui anime ses gestes se voit. Elle doit le retrouver et elle sait exactement où. Elle a un très mauvais pressentiment.

Ils sont allés au bout de quelque chose. Ils ont peut-être pêché. Elle par vanité lui par faiblesse, toutefois ce n’est pas un coupable qu’il leur faut, elle en est convaincue. Ils ont besoin d’un miracle, ici et maintenant.

Elle a l’impression que les rues s’agrandissent au fur et à mesure qu’elle avance. Elle a l’impression que le temps fuit comme s’écoule le sang d’une plaie profonde. La peur s’empare d’elle. Elle n’est pas prête. Pas prête à abandonner, pas prête à le perdre. Elle ne peut oublier ces instants incroyables qu’ils ont vécus et ce qu’il a fait pour elle. Ces moments si forts en émotions qu’ils soient aussi simples qu’un fou rire à table, aussi dur que les revers de la vie ou plus intense encore comme leurs corps-à-corps au lit. C’est ça qui fait d’eux ce qu’ils sont. Elle ne peut s’empêcher d’y penser : Il faut qu’il sache.

***

La lassitude le gagne. Tout est devenu gris, noir et sale à ses yeux. Il en a assez d’avoir mal, assez de vivre dans la peur. Il va le faire tant qu’il en a encore la force, tant que ce poison palpite encore dans ses veines.

Il s’avance vers les poubelles. Il ne lui faut pas longtemps pour récupérer des morceaux de verre. Celui-ci fera l’affaire. Il n’est peut-être pas très tranchant mais il assez long. Pas besoin de couper parfaitement sa colère fournira la force nécessaire à tout détruire comme elle le fait si bien.

Il s’agenouille et présente le morceau de verre à son cou. Il s’accorde quelques secondes pour tenter de se remémorer les quelques miettes de bien qu’il y a pu avoir dans cet océan de journées rongées par sa colère. Il n’a que des fragments, tout juste des clichés fugaces qui sont immédiatement remplacés par ce visage qui saigne et ce regard qui le transperce. Même dans ces moments de détresse, sa violence lui vole ses souvenirs.

***

Plus que quelques rues, il est là, elle en est sûre. C’est dans cette ruelle que tout a commencé. Lorsqu’il l’a soulevée de derrière les poubelles. Il a été là du début à la fin, dans la violence et la souffrance de sa rédemption. Son cœur se serre, elle a du mal à respirer, elle ne doit pas ralentir. Sa peur ne fait que grandir. Elle s’immisce en elle et tout autour d’elle. Elle a la sensation qu’un voile noir l’isole progressivement de l’extérieur. Cela va trop vite et elle n’est pas assez rapide. Pourtant, elle doit lui avouer...

***

Il prend une profonde inspiration. Il contracte ses muscles et laisse la haine qu’il éprouve contre lui l’envahir. Il la sent couler en lui comme un cuisant acide qui ronge tout sur son passage. D’ici quelques secondes, elle va masquer sa raison et elle l’emportera à jamais. Il n’aurait pas dû l’aimer, il n’aurait même pas dû l’approcher...

***

– Je suis enceiiiiiinte !!

Son cœur s’est arrêté. Elle vient de hurler à s’en faire exploser les cordes vocales. Il est là, exactement où elle savait qu’il serait. Elle s’est figée et n’ose plus bouger. À genoux, les mains autour d’un morceau de verre, du sang dégoulinant, c’est le tableau d’horreur qui s’offre à elle. Ces yeux sont clos, son visage ne porte plus ses traits si caractéristiques de cette colère qui le hantait.

C’est trop tard, elle l’a perdu. Le froid l’envahit comme un blizzard et provoque un frisson dont elle ne sait pas de quoi il est fait. Tristesse, dégoût, colère, la douleur s’immisce aussi et elle s’effondre pendant que les sanglots jaillissent. La culpabilité s’invite à sa fête et elle se sent meurtrie au plus profond d’elle-même. C’est à ce paroxysme que le son du morceau de verre s’échouant sur le sol lui parvient et qu’elle entend alors sa voix :

– Pourquoi ?

Elle sursaute. Son regard se plonge dans le sien. Alors que des larmes coulent dans leurs yeux à chacun d’eux, elle lui répond :

– Fallait pas sauver de cette ruelle la junkie que j’étais.
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