Île et Elle

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"L'écriture c'est le coeur qui éclate en silence" Christian Bobin J'aime vraiment beaucoup Christian Bobin  [+]

Image de Eté 2016
J’ai embrassé très fort maman ce matin ; toujours sur la même joue, toujours assez longtemps, le temps de respirer son parfum de l’amour et de m’en imprégner jusqu'à l’ivresse sage. Puis je me suis assis.
Sur la table de cuisine, une tasse de thé diffusait ses volutes légères comme un peu de brouillard aspiré vers le ciel. Ma tasse, ma préférée, celle ou Mickey et Donald font de la balançoire. J’ai voulu la saisir ! Trop chaude, bouillant le Darjeeling ! J’attendrai pour le boire.
— Tu sais, Daméric, j’ai appris une bien mauvaise nouvelle !
— Laquelle ?
— Tu te souviens de Joëlle, la fille de la coiffeuse avec qui tu... euh... tu as flirté un moment.
— Bien sûr maman, bien sûr que je m’en souviens !
— Et bien elle s’enterre demain.
— Quoi ? C’est pas possible !
— Si si hélas, c’est dans le journal.
— Merde ! Et elle est morte de quoi ?
— D’une longue maladie, ils disent dans l’article.
— Et elle s’enterre où ?
— Pas très loin de Paris, dans un petit village... Saint-Nom quelque chose !
— Ben merde alors ! Je la voyais plus mais quand même... Joëlle !
— Elle avait à peine cinq ans de moins que toi... Mourir si jeune... Que c’est triste ! Tu vas la reconnaître, il y a sa photo.
En dépliant le journal, je me suis demandé si soixante deux ans c’était si jeune que ça ? J’ai voulu en parler à maman mais le visage de Joëlle, en haut de l’avis de décès, me sauta au visage comme une réminiscence d’un baiser oublié. C’était-elle ? Vraiment elle ? La fille d’autrefois au corps de femme mûre, à la peau de jeunesse ? C’était elle, la belle qui riait dans les nuits de l’hiver, la même qui s’offrait au garçon que j’étais ? Elle ?

Et moi dans tout cela ! C’est quoi la gueule que j’ai ? Soixante sept ans de merde, voilà ce que je suis ! Un vieux tout obligé d’admettre un petit peu que sa vieillesse est là, avec ses rides hideuses, ses maux de fin de vie, et son cœur fatigué d’avoir bien trop aimé, alors que c’était faux, juste des paroles en l’air, juste des « je t’aime » gueulés comme un « remet moi ça ! » qu’on dirait au patron du bistrot juste à côté de chez soi.

J’ai pas touché Mickey ni Donald ni rien. J’ai juste pris le journal, regardé ma maman qui enfilait sa blouse pour « faire » la poussière comme chaque samedi matin. Et je me suis levé. En sortant de la cuisine, nos corps se sont frôlés.
— Maman, ai-je dit, je monte dans la chambre, je ne me sens pas très bien !
Elle m’a serré les mains, a hoché un peu la tête, m’a souri mais pas trop.
— Va mon fils, va te reposer... Je comprends toute ta peine.

J’ai gravi l’escalier d’un pas presque fragile, les marches semblaient trop hautes. Enfin je me suis étendu sur mon lit légèrement encore tiède. Dehors le vent soufflait en rafales nerveuses, les volets de ma fenêtre claquaient furieusement. Qu’importe, je les laissais souffrir !
J’ai lu dans le journal que Joëlle avait eu deux enfants, Isabelle et Christophe, et qu’un dernier hommage aurait lieu le mardi 20 avril 2007, à dix heures, au crématorium municipal de Saint-Nom-la-Bretèche... L’avis tenant lieu de faire-part. Née à Paris en août 1945... Elle avait en effet seulement soixante deux ans. Sur la photo elle paraissait plus jeune avec son éternel sourire à peine réprimé et ses cheveux si longs désormais grisonnants et presque élégants. « Merde Joëlle, tu fais chier ! » soliloquai-je en me frottant les yeux. Derrière la vitre, le vent cognait toujours fort et un des deux volets venait de rendre l’âme et penchait gauchement vers le carreau de verre. J’en avais rien à foutre ! J’ai alors allumé ma première cigarette, toussoté grassement et jeté le journal de l’autre côté du lit. Bientôt dix heures du matin et Joëlle est morte !...
... Joëlle, que je n’avais jamais revue depuis l’île de Ré, juste à peine aperçue sept années plus tard, la veille de ses fiançailles avec l’autre grand con de Louis et son départ pour l’ouest parisien où son grand con de fiancé tenait une pharmacie. C’était il y a trente sept ans, presque hier !
J’ai donc passé tout le reste de ce samedi funèbre affalé sur le lit, comme un mollusque malade gisant sur une plage. Je n’ai même pas déjeuné, malgré les « C’est pas bien, faut manger, mon enfant ! » que me criait maman, toute tracassée, au bas de l’escalier. Je ne lui ai pas répondu, préférant ne rien dire, ne rien faire, si ce n’est collecter quelques vieux souvenirs qui parcouraient mon crâne en vagues chaotiques.
Et j’ai éteint ma cigarette ! Sous le cendrier en albâtre gypseux, gisait mon livre de chevet : Les Grands Réalisateurs* avec en couverture la tête renfrognée de Godard. L’immense Jean-Luc Godard, son immense Le Mépris et le cul de Bardot immense lui aussi, qu’une caméra espiègle survolait lentement et que nous regardions en apnée nécessaire. 1963... La tête de Joëlle posée sur mon épaule, nos mains entrelacées comme le font ceux qui s’aiment, tous les deux mal assis au premier rang d’une salle obscure bondée principalement de jeunes tout en Courrèges et de quelques « vieux » qui s’étaient trompés de film ou peut-être de salle... On les entendait geindre !
« Si tu savais Joëlle comme je me souviens de ce samedi là ; tes dix huit ans à peine et ta folle jeunesse, ton corps que j’allais découvrir plus tard dans la nuit... tes fesses tellement plus vraies que celles de Bardot ! »

J’ai allumé une autre Marlboro Light. Dans la rue, le vent s’était tu... À nouveau le bruit des voitures et le cri des enfants qui venaient souiller mes tympans... J’ai dû me dépêcher de mettre les écouteurs de mon iPod touch. Red Hot Chili Peppers... « Under the bridge ».

Quand nous étions sortis du cinéma, le soleil de novembre était encore bien haut au-dessus de Cognac... Nous y avions vu un signe, une sorte d’invitation à faire durer le plaisir. « Et si nous allions passer la nuit dans l’île de Ré ? » m’avais-tu demandé, le regard sérieux. Je l’avais juste embrassé, juste cligné des yeux et j’avais démarré le moteur de ma Fiat 500D. Nous avions alors éclaté de rire... Let it be, comme chantaient les Beatles en cette fin d’année !
Deux heures après, nous nous tenions à la proue du bac pour l’île de Ré à nous réjouir des embruns de circonstance... ces caresses délicieuses dont nous ne nous lassions pas. Derrière nous, plus à l’est, La Rochelle s’estompait lentement et nous offrait ses premiers éclairages... La nuit était venue. Quelques vagues orangées persistaient dans le noir comme les dernières preuves d’un soleil qui avait existé, là-bas, à l’horizon.
Encore quelques baisers et le ralentissement du moteur du bateau... Nous étions arrivés. En descendant du bac, nous avions deviné les plages de Rivedoux où, malgré l’heure tardive, des chevaux épuisés aux naseaux fumants trouvaient encore la force de tirer sur le sable des charrettes chargées de goémon. Le spectacle était beau mais nous ne nous étions pas attardés, pressés que nous étions de trouver un hôtel pour y passer la nuit. Finalement c’était à Saint-Martin-de-Ré que nous l’avions trouvé... L’Écume de mer, c’était son nom. L’établissement était modeste mais nous nous en moquions. Enfin ensemble, seuls au monde, toute une nuit ! Nous avions eu peur quand le patron avait fixé le visage de Joëlle et lui avait demandé son âge. « Vingt et un ans » avais-je répondu avant de préciser « Elle vient de les avoir ! ». Alors l’homme avait ri et nous avait tendu la clé de notre chambre. Nos cœurs se desserrèrent. « Deuxième étage, la troisième porte à droite ! » avait-il précisé en souriant encore.
— Tu te souviens Joëlle ! Nous n’avions pas de bagages, rien que de l’amour qui traînait dans nos poches, tu te souviens ?

— À qui tu parles Daméric ! me demanda maman qui passait dans le couloir.
— À personne, je fredonne une chanson.
— Ah bon ?

Après avoir découvert notre chambre, après s’être assis sur le lit pour voir, nous avions quitté l’hôtel et longé le port de pêche en quête d’un restaurant. Ce fut une crêperie qui calma notre faim... Des crêpes au sarrasin tellement énormes ! En attendant nos plats, chacun à notre tour, nous avions utilisé le téléphone qui était à l’accueil pour appeler nos familles et les avertir que... nous ne rentrions pas ! Maman avait été un peu conciliante, mais les parents de Joëlle pas du tout... « Mais tu es mineure Joëlle, et tu es avec qui ?... Et d’abord où tu es ? » Elle avait raccroché.
Nos crêpes et la bolée de cidre furent vite avalées, il était vingt-deux heures, et notre première-nuit-ensemble nous attendait. Ce fut vraiment bien, tout en douceur, tout en belles découvertes, tout en frissons aussi. Cette nuit là, nous avions échangé des centaines de « je t’aime ! », et autant « pour la vie ! » et aussi des caresses sincères et parfois maladroites, ivres que nous étions d’un bonheur sans nom. Puis elle s’était endormie... Pas moi ! J’avais alors erré dans la chambre, encore troublé par toute cette tendresse, cette nudité si pure et cette odeur de sexe légèrement âcre et suave à la fois. Derrière les volets clos, j’entendais les bateaux qui s’agitaient déjà. Bientôt l’aube naissante. Sans faire trop de bruit, je rejoignais Joëlle sous les draps un peu rêches. Et je fermais les yeux. Dernière cigarette aux goûts de déchirure et de trouille à venir. Le dimanche matin, nous nous étions levés à dix heures et demie... Trop tard pour le petit déjeuner ! Sur la route qui nous menait au phare des Baleines, à la pointe ouest de l’île, nous nous étions arrêtés pour dévorer quelques chocolatines au parfum de l’enfance... Cela nous fit du bien et apaisa un peu nos ventres tout noués. Finalement nous n’étions pas montés en haut du phare, préférant marcher le long de la plage et regarder les vagues se déchirer de rage. Nous nous étions promenés longtemps sans paroles inutiles, nous savions désormais que notre histoire d’amour allait se terminer dans des éclats de voix. Rien dire, juste des coups de regard, des frôlements accessoires et des larmes souvent. Le voyage du retour fut une longue torture. Arrivés à Cognac, nous avions dû endurer la rage de nos parents, surtout les siens car maman ne disait rien. Ils parlèrent de gendarmes, de détournement de mineur, d’interdiction de se revoir, Joëlle pleurait. L’histoire s’arrêtait... Un orgasme trop court.
Les journées qui suivirent furent vraiment terrifiantes tellement j’avais peur, tellement elle me manquait mais je n’avais pas cherché à la revoir, laissant le temps faire son oeuvre jusqu’à me persuader qu’il y aurait d’autres filles, d’autres femmes à aimer, avec d’autres corps et d’autres mots d’amour. Alors je l’avais oublié et ses « Je t’aime » aussi.

Aujourd’hui, Joëlle s’en est allée et je suis comme en ruine... Joëlle qui avait oublié sa jeunesse pour se donner à moi, et moi qui avait oublié sa jeunesse, pour atteindre le ciel.

Bientôt le crépuscule va envelopper la ville, j’en ai marre de cette chambre. J’ai rejoint maman dans le salon. Devant elle, sur la table, des petits tas de timbres et une loupe posée sur un album à la couverture verte.
— Ah te voilà enfin ! Tu es tout pâlot, tu devrais manger quelque chose, cela te ferait du bien !
J’ai secoué la tête.
— Tu vas aller à son enterrement ?
J’ai secoué la tête une seconde fois. J’ai retiré mes écouteurs, Anthony Kiedis gueulait toujours sous son pont... Il avait beau gueuler, je ne l’entendais plus.


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*Larousse 2006

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Thara · il y a
Une histoire où la mélancolie perle, Daméric font dans ses souvenirs, quand sa mère lui parle de l'enterrement de Joëlle son ex-petite amie, (encart paru dans le journal). Il repense à ses tendres moments qu'il a passés avec elle, et aux engueulades qu'il a reçu des parents de Joëlle...
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Charlotte Talon · il y a
Je suis toute chose comme si c'était moi
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Margho Fèvre-Tieulent · il y a
Et un doublé pour ce deuxième texte... Chapeau bas !
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Jean-Michel FAURE · il y a
Vraiment merci Margho. Ravi de savoir ce texte encore "lisible" un an après son écriture.
A bientôt
Amicalement
Jean-Michel

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Soseki · il y a
Quel style , quelle écriture ...je découvre seulement maintenant ce texte , trés beau ....ces souvenirs lumineux d 'un premier amour ,qui semble avoir occulté la capacité d 'aimer à nouveau et toujours ces références à la musique des sixties , époque de tous les possibles ......
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Maryse · il y a
Belle histoire très émouvante.... de la tendresse, et de la nostalgie.... juste ce qu'il faut ... j'adore !!! ....
Je me permets de vous inviter à lire mes haïkus ... les commentaires y sont les bienvenus...

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Jean-Michel FAURE · il y a
Je ne sais pas si Hortense est votre vrai prénom mais en tout cas je le trouve d'une beauté intense. A lui seul c'est une belle histoire... Merci.
Vous avez commenté avec tant de tendresse mon île et Elle que je suis très ému. C'est ainsi, je suis ainsi ! Moi qui trouve mon écriture empesée, trop chargée, trop nostalgique, comme il est bon de lire des mots rassurants, qui vont m'encourager encore et encore dessiner des phrases.
Du fond de la nuit qui recouvre la ville je vous remercie Hortense
amicalement
Jean-michel

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Hortense Remington · il y a
J'aime ce texte !!! Je l'aime vraiment beaucoup.
J'aime ce vieil ado sans âge à qui maman prépare encore les tartines.
Je reviendrai le lire. Je l'ai tant aimé. Je l'aimerai encore !

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Alain Maréchal · il y a
Magnifique, tout en pudeur, et quelle écriture...ah, quel sot j'ai été de l'avoir Zappée celle ci.
Un grand bravo

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Virgo34 · il y a
Nostalgie à la fois tendre et douloureuse. Un beau texte.
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Jean Calbrix · il y a
Un texte magnifique sur un thème superbement traité : la nouvelle que l'être que l'on a chéri autrefois est mort. et c'est tout un bouquet de souvenirs qui viennent exploser à la surface et arrache le cœur. Bravo, Jean-Michel ! Vous avez mon vote.
Si le désir vous prend de faire un peu de patinage sur la glace, j'ai ce qu'il faut ici : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/verglas

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