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Haine Gratuite

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Maryouma Youmar

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151

Milieu du mois d’août.
Paris, 7ème.
Bord de Seine.
Samedi.
9h14 du matin.
Jim Chassert, 20 ans, étudiant, descend l’escalier des berges de la Seine et marche jusqu’à la péniche Cirrhose du Fleuve. Il y travaille en tant que serveur et cuisinier pour rentabiliser son été et s’offrir de vraies vacances à Noël avec sa petite amie Aïssatou, avec qui il partage sa vie depuis plus d’un an.
Sur les berges, personne à part deux enfants jouant au ballon tandis que leur mère téléphone plus loin.
Jim monte à bord de la péniche où se trouve déjà son patron, fumant une cigarette sur le pont avant de descendre préparer la cuisine.
— Fume la tienne et viens me rejoindre, la blanquette ça demande du temps ! ordonne le chef pendant que Jim allume à son tour sa cigarette du matin en s’accoudant au bastingage.
Soudain, un des deux enfants qui jouaient trébuche et tombe à l’eau. Se débattant de toutes ses forces, il n’arrive qu’à s’épuiser et commence à paniquer alors que son frère appelle la mère en hurlant. N’hésitant pas une seconde, Jim enjambe le bastingage et plonge dans la Seine. Il nage le plus rapidement possible vers l’enfant, le prend sur son épaule et le dépose sur la berge au moment où la mère arrive, essoufflée et paniquée.
Jim, remontant à son tour sur la rive, pratique les premiers gestes de secours sur la poitrine de l’enfant qui tousse et ouvre les yeux. Il commence à pleurer tandis que sa mère éclate en sanglots, animée par la joie et la honte. Trempé, Jim enlève son t-shirt et l’essore avant de remonter sur la péniche lorsque la mère l’interpelle :
— Monsieur, dit-elle. Je... vous... vous avez sauvé mon fils ! Je... tenez ! Dit-elle en sortant de sa poche son portemonnaie.
— Non, répond Jim en posant la main sur le poignet de la femme. Vous ne me devez rien. Ce que j’ai fait pour votre fils, je l’aurais fait pour n’importe qui.
Devant le regard ahuri de la femme, Jim ne sait quoi répondre de plus lorsque survient le patron du jeune homme qui le hèle depuis le pont de la péniche.
— Excusez-moi madame, dit timidement Jim, mais je dois aller. Prenez soin de vos enfants.
— Que Dieu vous protège, lui répond la femme, les larmes aux yeux.
Mal à l’aise mais fier de lui, Jim remonte sur la péniche où son patron le félicite à son tour en plaisantant.
— T’as une jolie paire sous le pantalon, toi, le jeune ! Mais dis donc, la renoi elle avait l’air d’halluciner quand tu lui as dit qu’elle te devait rien ! À croire que pour elle un blanc peut pas sauver la vie d’un gosse noir gratos !
— Je peux la comprendre, si elle a côtoyé des fachos...
— Allez, on va pas philosopher ! Les patates t’attendent, monsieur le héros !

*
**

La journée se déroule comme tant d’autres. La cuisine, le service, la pause. À nouveau la cuisine, à nouveau le service et enfin, la fin de journée.
— 1h du matin, s’exclame le patron. Eh ben, on aura carburé ce soir ! J’te dépose chez toi Jimmy ?
— Non merci, chef. Je crois qu’il me reste encore un bus dans 10 minutes. Te dérange pas.
— Ça marche. Traine pas alors. Repose toi bien, m’sieur le héros !
Sans perdre son temps, Jim ramasse sa casquette, descend de la péniche, traverse le quai, remonte les escaliers et court jusqu’à l’arrêt de bus. Il arrive juste à temps pour que le chauffeur, qui s’apprêtait à griller la station, s’arrête pour lui ouvrir. Essoufflé, Jim s’assoit et reprend son souffle lorsqu’une annonce retentit : « itinéraire dévié pour cause travaux. Ce bus est sans arrêt et effectue son terminus à Quartier Y ».
Trop épuisé pour descendre, Jim reste assis, se disant qu’une fois le bus arrivé au terminus, il pourra appeler un taxi ou un Uber pour rentrer chez lui.
Arrivé à Quartier Y, le bus le dépose lui et les quelques autres voyageurs avant de disparaitre dans un coin de rue. Le quartier est tout à fait lugubre. Pas âme qui vive. Un silence effrayant. Jim sort son téléphone pour appeler un taxi mais... plus de batterie. « Merde ! » échappe-t-il en rangeant son portable et cherchant du regard quelqu’un qui pourrait le dépanner en s’avançant dans les ruelles.
C’est alors qu’il aperçoit un groupe à l’allure peu fréquentable, écoutant de la musique, volume à fond, et fumant des joints énormes. Peu enthousiasmé à l’idée d’aller à leur rencontre, Jim se convainc qu’il n’a rien à se reprocher et s’avance vers eux, demandant si quelqu’un a du crédit pour appeler un Uber ou un taxi.
— Y veut quoi le p’tit blanc ? Lance l’un des fumeurs.
— Moi j’crois il cherche la merde, il vient chez nous !
— Je ne cherche pas les problèmes, tente de se défendre Jim. Je veux juste rentrer chez moi et...
— Ta gueule p’tit blanc ! Le coupe l’un des hommes. J’vais te dire c’qui va se passer : c’qui va se passer c’est que tu vas payer pour tous les fils de pute de blanc racistes qui nous ont fait la hagra à nous et à nos ancêtres !
— Je n’ai jamais été raciste envers personne ! Se défend Jim. Tout ce que je veux, c’est...
Il n’a pas le temps de terminer sa phrase qu’il est violemment frappé à la nuque par l’un des voyous. Aussitôt les autres se ruent sur lui, sortent matraques, couteaux et sans pitié, lynchent l’homme qui le matin même, sauva un enfant noir de la noyade.

*
**

Le lendemain, à la Une du journal et en flash info à la télé, on entendit parler de lynchage de Jim pour cause de racisme anti-blanc...
Lorsqu’elle découvre qui est la victime le soir, la jeune mère dont Jim sauva l’enfant la veille sentit son cœur se serrer et voulu se rendre auprès de ses parents et sa fiancée afin de leur apporter ses condoléances. Après mure réflexion durant une nuit blanche, elle n’attendit par l’aurore pour sortir.
Quittant son domicile, elle marchait jusqu’au métro. Pas un chat dans les rues. Seul un groupe d’individus crânes rasés, étendards et drapeaux bleu-blanc-rouge ficelé au poignet, zonent à travers les ruelles à l’affût d’une victime avant que ne se lève Paris.
La jeune femme était à 50 mètres du métro lorsqu’elle est attrapée sans douceur par le col et rouée de coups par le groupuscule qui, sans pitié, tabassent et éventrent la femme qui se disposait à rendre hommage à un Blanc.
« Prend ça sale pute de négresse » scandaient les uns. « La France aux français, retourne en Afrique avec les tiens, sale singe » tancent les autres.
Les voyous l’auraient tuée si trois vigiles de l’association « Africa » ne soient tombé sur la scène et ne soient intervenus, mettant les tueurs en fuite.
Se penchant sur la femme dont la bouche fracturée ne peut qu’exprimer un rictus et murmurer un faible remerciement avant de retomber lourdement sur le sol rougi par son propre sang, l’un des hommes se lève ainsi que son regard vers le ciel :
— Ces connards de Blancs auront toujours la même mentalité que pendant l’esclavage !
...

Le lendemain...
...
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Pour poster des commentaires,
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Ratiba Nasri · il y a
Un texte intense pour un sujet bouleversant qui nous interpelle.
La haine a encore de beaux jours devant elle. A quand un monde apaisé ?
Merci Maryouma pour le partage et bravo pour la qualité de ton écriture !

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Maryouma Youmar · il y a
Merci 🙏🏼
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Sisi Benh · il y a
Un récit bien écrit et engagé contre la haine et la connerie humaine.
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Maryouma Youmar · il y a
Merci 🙏🏼
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jc jr · il y a
Comme quoi l'intolérance raciale vient bien de l'absurdité de l'homme. J'ai aimé ce thème abordé avec beaucoup de cœur.
Je suis en finale avec un texte que vous connaissez déjà:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-coup-de-foudre-5
Amicalement, JC

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Maryouma Youmar · il y a
Merci 🙏🏼 à bientôt sur votre page
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Miss Zada · il y a
Tristement d'actualité
Au passage bravo je te connaissais pas mais tu es une excellente écrivaine, tu écris sur des thèmes intéressants et tu as une manière originale de les aborder compte dès maintenant une fan de plus

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Maryouma Youmar · il y a
Merci beaucoup
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Virgo34 · il y a
Un texte bien écrit qui donne à réfléchir sur la bêtise humaine...
Mon 31 est en finale du Prix Ô. Je vous invite à aller le découvrir.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lavenement-de-la-lune

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Maryouma Youmar · il y a
Avec plaisir bonne soirée!
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Virgo34 · il y a
Merci, à vous aussi.
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JACB · il y a
Et l'Homme dans tout ça, il est où ? C'est une histoire dont les tiroirs se vident de toute l'ignominie du monde. Très bon texte dont il faut méditer l'écho. Merci Maryouma.
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Rawna 416 · il y a
Excellent remède contre la bétise humaine qu'est ce racisme primaire et décomplexé Maryouma bravo
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Maryouma Youmar · il y a
Merci beaucoup Rawa !
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Artvic · il y a
Blanc ou noir, noir ou blanc, qu'importe, nous avons tous le même Soleil 😉🌹 triste texte qui nous montre encore la cruauté du monde .
Je vous remercie pour votre écriture très bien menée.
Puis je vous invite aussi à écouter un vinyle avec moi. https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/sur-un-air-de-rock

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Maryouma Youmar · il y a
Merci a vous et désolée pour le retard de ma réponse, je n'avais pas vu le message plus tot !
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Joëlle Brethes · il y a
La bêtise et le cruauté n'ont ni couleur ni frontière (soupir !!!!)
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Maryouma Youmar · il y a
Hélas
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Flore · il y a
Triste, mais une réalité si souvent rapportée par les médias quand ils en sont informés...ce qui n'est pas toujours le cas. Des mots justes, bien posés. Bravo de les exprimer...
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Maryouma Youmar · il y a
Malheureusement les médias ne la combattent pas suffisamment. Merci pour votre soutien ! a bientôt sur votre page
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