Georges

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Passionné de littérature, avec des préférences pour les auteurs américains (Hemingway, Fante, Kérouac, Irving entre autres), pour les polars (Ellroy, Lehane, Burke, Férey, Izzo, Nesbo, ...) ... [+]

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À sept heures du soir, Georges appuya sur le bouton.
Explosion de lumière et de couleurs.
Dans la rue, les initiés applaudissaient déjà. Il sortit sous les acclamations, salua les spectateurs massés devant la clôture de son pavillon. Cette année, Georges s'était surpassé.
Toujours plus haut, toujours plus fort.
Sa maison s'était transformée en un Las Vegas éphémère devant lequel circuleraient des centaines, voire des milliers de badauds de tout le département. Car Georges était devenu une célébrité locale. Tous les ans, il avait le droit à de nombreux articles en pages locales des quotidiens du secteur qui l'avaient surnommé « Illuminator ». Ce à quoi il répondait invariablement qu'il valait mieux être « Illuminator » qu'Illuminati. Depuis trois ans, il recevait également la visite de la chaîne de télévision régionale et il venait, le mois dernier, d'être sollicité par NHK pour un reportage qui passerait sur les antennes le 24 décembre au Japon. Un tour-opérateur faisait même un détour par la petite ville de banlieue pour faire profiter à ses clients du spectacle délirant comparé, dans les prospectus publiés pour l'occasion, au Palais idéal du Facteur Cheval.
Il se mêla à la foule, répondant avec complaisance aux demandes de selfies et d'autographes. Il se fit prendre en photo avec, dans les bras, de jeunes enfants aux yeux émerveillés. Il serra moult poignées de mains et fit des centaines de bises.
Quand l'effervescence se fut un peu calmée, il se retourna à son tour pour admirer son œuvre. Sur le toit, accroché à une échelle de corde qui menait à la cheminée, un Père Noël rubicond et hilare saluait, en agitant la main droite, la foule en délire, tandis que les trois kilomètres et cinq cent soixante-quatre mètres trente-trois de guirlandes lumineuses – il les avait mesurés –, disposées sur et autour de la maison donnaient l'impression de se trouver sur le Strip, le célèbre boulevard de la capitale du jeu et du vice. Sans compter les nombreux tableaux animés. Le bonhomme de neige et ses nains de jardin. Les rennes qui venaient manger dans la main de la Mère Noël. L'atelier des lutins. La basse-cour en folie. Le bal des poupées du monde. Cette année, Georges avait encore innové avec une scène inspirée directement de « La Belle et la Bête ». Toujours plus loin, toujours plus fort.
Georges en profita à fond, ne s'éclipsant un court moment que pour aller manger un morceau.

À onze heures moins cinq, il releva le contenu de l'urne où les visiteurs pouvaient laisser ce qu'ils désiraient. Ce soir, six cent trente-sept euros et soixante-cinq centimes grossiraient la cagnotte servant à acheter les nouveautés de l'an prochain.
Car Georges était comme ça, pas d'enrichissement personnel, il aimait tant faire plaisir et donner du bonheur.

À onze heures, il appuya sur le bouton.
Disparition des lumières et des couleurs.
La magie s'éteignit dans un chuintement de fin du monde.

À onze heures cinq, il appuya sur l'interrupteur de sa cuisine.
Même avec une ampoule de très faible intensité, la lumière lui brûla les yeux.
Il alluma la bougie, éteignit la lampe. Le seul éclairage qui lui convenait désormais.
Les médecins avaient été clairs, la maladie progressait et il finirait aveugle.
Ils l'avaient mis en garde aussi, les illuminations ne feraient qu'accélérer le processus.
Mais Georges était comme ça, il aimait tant faire plaisir et donner du bonheur.

À onze heure quinze, il se coucha.
Obscurité.
Dans sa tête, un kaléidoscope de lumières éclata.
Il savait déjà qu'elles perdureraient bien au-delà de sa cécité future.
Il était bien.
Demain serait un autre jour.

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Vero. La Comete · il y a
Bonsoir Michel. J'ai déjà lu ce texte 3 fois (sur mon téléphone) et je reviens (comme une comète, qui revient périodiquement) encore une fois et cette fois sur mon ordinateur, expressément pour pouvoir commenter tout à loisir.
D'abord, je n'étais pas sûre d'avoir aimé. Plutôt pas. C'était bien gentillet, cette notion de vouloir tant faire plaisir et donner du bonheur, à son propre détriment, en se sacrifiant pour les autres. Ha le sacrifice ! Ceux qui le prêchent ne sont pas ceux qui s'y adonnent... Mais au fait en se sacrifiant pour quoi ? Pour quelque chose qui en vaut la peine ? Sauver des vies ? Non , juste cette agaçante débauche de pollution lumineuse au moment du grand déballage commercial de fin d'année. Faut croire qu'il y en a qui payent pas l'électricité. Pollution connais pas, les centrales à charbon ha bon ? Le nucléaire ? Mais c'est une énergie propre voyons... (Petite parenthèse : dans un village pas loin de chez moi, il y en a un qui se livre à ce genre de chose au moment de Noël, mais ce que tu as oublié dans la description, Michel, c'est la musique, ou alors ça ne se fait pas par chez toi : mais le summum, c'est, en plus de la multitude de guirlandes, multicolores, animées, clignotantes, c'est la bande son qui passe en boucle : Petit papa Noël, Mon beau sapin, Vive le vent. En boucle, toute la nuit. Je ne comprends pas comment les voisins directs n'ont pas encore commis un meurtre).
Bref, la morale de l'histoire semblait glorifier le sacrifice, ce sacrifice de sa vision, l'abnégation à outrance, vous serez récompensés dans une vie future bla bla bla, le tout me portait plutôt sur les nerfs. Plutôt que "demain serait un autre jour"', je mettais "demain serait une autre nuit".
Et puis j'ai donc voulu relire parce que ça me trottait dans la tête (signe d'un récit intéressant) et à un autre niveau, à propos d'aveuglement, oui, certes, ça se pose un peu là, il s'agit bien d'aveuglement. Cet individu, comme l'humanité, court à sa perte en dévorant ses toutes dernières ressources pour des plaisirs complètement inutiles. Et puis ça et là, des indices, les mots "fin du monde"... le mal progresse, on l'a mis en garde, la consommation toujours croissante d'énergie accélère le processus... je vois le changement climatique et les humains incapables de résister à leurs plaisirs immédiats et futiles, tout aveuglés et confits d'inconscience, se précipitant vers la nuit en disant "demain sera un autre jour".
Et sur ce, j'ai lu l'autre version, bien plus noire, celle issue des limbes d'internet. Cela me confirme qu'il n'y a pas d'intention gentillette et mignonne derrière cette histoire. Je préfère la version noire, d'ailleurs, avec la dualité du personnage et aussi la double interprétation possible : outre au premier degré l'histoire du kidnappeur bourreau d'enfant, il y a au second degré l'histoire de Georges public, tout dans la représentation, le clinquant, les paillettes, le factice - et au plus profond de lui, son enfant intérieur qui dépérit, enfermé dans une geôle. Simplement, dans ce cas je me demande pourquoi avoir choisi une captive de sexe féminin. Ca aurait aussi pu être un petit garçon.
Bref, j'ai bien gambergé, réfléchi, cogité, ça m'a agité les neurones, ce n'est pas une histoire que j'oublie une heure après l'avoir lue, et donc, c'est une bonne histoire, ça me plait. J'ai donc fini par cliquer sur "J'aime".
Bonne continuation à toi.
PS : à propos d'enfant intérieur qui dépérit enfermé, as-tu lu mon conte "Revif" ? Je précise que ceci n'est pas un appel à vote, le conte est en ligne depuis bientôt 2 ans.

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Ombrage lafanelle · il y a
Une explosion de couleurs ce texte. Je suis allée voir le palais idéal du Facteur Cheval il y a de cela deux ans, et quelle découverte!
Même quand il ne verra plus, il gardera en mémoire les couleurs

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Michel Dréan · il y a
En fait, je viens de la retrouver dans les limbes d'internet :
Georges

A sept heures du soir, Georges appuya sur le bouton.
Explosion de lumière et de couleur.
Dans la rue, les initiés applaudissaient déjà. Il sortit sous les acclamations, salua les spectateurs massés devant la clôture de son pavillon. Cette année Georges s’était surpassé.
Toujours plus haut, toujours plus fort.
Sa maison s’était transformée en un Las Vegas éphémère devant lequel circuleraient des centaines, voire des milliers de badauds de tout le département. Car Georges était devenu une célébrité locale. Tous les ans il avait le droit à de nombreux articles en pages locales des quotidiens du secteur qui l'avaient surnommé 'Illuminator'. Ce à quoi il répondait invariablement qu'il valait mieux être 'Illuminator' qu'illuminati. Depuis trois ans, il recevait également la visite de la chaîne de télévision régionale et il venait, le mois dernier, d’être sollicité par NHK pour un reportage qui passerait sur les antennes le 24 décembre au Japon. Un tour-opérateur faisait même un détour par la petite ville de banlieue pour faire profiter à ses clients du spectacle délirant comparé, dans les prospectus publiés pour l’occasion, au Palais idéal du Facteur Cheval.
Il se mêla à la foule, répondant avec complaisance aux demandes de selfies et d’autographes. Il se fit prendre en photo avec, dans les bras, de jeunes enfants aux yeux émerveillés. Il serra moult poignées de mains et fit des centaines de bises.
Quand l’effervescence se fut un peu calmée, il se retourna à son tour pour admirer son œuvre. Sur le toit, accroché à une échelle de corde qui menait à la cheminée, un père Noël rubicond et hilare saluait, en agitant la main droite, la foule en délire, tandis que les trois kilomètres et cinq cent soixante-quatre mètres trente-trois de guirlandes lumineuses – il les avait mesurés- disposées sur et autour de la maison donnaient l’impression de se trouver sur le Strip, le célèbre boulevard de la capitale du jeu et du vice. Sans compter, les nombreux tableaux animés. Le bonhomme de neige et ses nains de jardin. Les rennes qui venaient manger dans la main de la mère Noël. L’atelier des lutins. La basse-cour en folie. Le bal des poupées du monde. Cette année, Georges avait encore innové avec une scène inspirée directement de la Belle et la Bête. Toujours plus loin, toujours plus fort.
Georges en profita à fond, ne s'éclipsant un court moment que pour aller manger un morceau.

A onze heures moins cinq, il releva le contenu de l’urne où les visiteurs pouvaient laisser ce qu’ils désiraient. Ce soir, six cent trente-sept euros et soixante-cinq centimes qui grossiraient la cagnotte servant à acheter les nouveautés de l’an prochain.
Car Georges était comme ça, pas d’enrichissement personnel, il aimait tant faire plaisir et donner du bonheur.

A onze heures, il appuya sur le bouton.
Disparition des lumières et des couleurs.
La magie s’éteignit dans un chuintement de fin du monde.

A onze heures cinq, il descendit dans sa cave, fit jouer le verrou de la porte du fond et appuya sur l’interrupteur.
Explosion de lumière.
Il déposa le plateau de nourriture et le minuscule sapin de table sur lequel clignotait une dizaine de petites ampoules de couleur.
Car Georges était comme ça, il aimait tant faire plaisir et donner du bonheur.
L’adolescente qui était presque devenue une jeune femme, depuis cinq ans qu’elle était là, le regarda de ses yeux vides. Georges se rapprocha, lui caressa les cheveux et s’assura que la chaîne était bien en place. Un mètre soixante-cinq, il l’avait mesurée.
Il attendit qu’elle commence à manger.

A onze heures quinze, il appuya sur l’interrupteur.
Obscurité.
Georges monta se coucher.
Demain serait un autre jour.

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Michel Dréan · il y a
Perso je préférais la version Georges piste noire mais elle a disparu dans le big-bang ;-(

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