Faire la roue sur le pont de l'autoroute

il y a
6 min
1 284
lectures
454
Finaliste
Jury
Recommandé

Pourquoi on a aimé ?

« Faire la roue sur le pont de l’autoroute » est une nouvelle touchante, dont l’émotion est parfaitement portée par le style soigné et

Lire la suite

"Comme le tireur à l'arc dans le zen, je ne vise rien, je m'applique à bien tirer." Michel Vinaver, Écrits sur le Théâtre, 1978

Image de Grand Prix - Hiver 2022
Image de Nouvelles

© Short Édition - Toute reproduction interdite sans autorisation

« Moi, un jour, je ferai la roue sur le pont de l'autoroute ! », disait toujours Ava.
Elle parlait du pont qui enjambe l'autoroute de Wallonie. Le pont où depuis tout gosse, nous allions faire signe aux automobilistes et traîner le dimanche après-midi, quand le temps était trop incertain pour que nos parents aient envie de prendre la voiture et de nous emmener marcher en forêt. Les adultes prolongeaient indéfiniment le dîner dans la fumée des cigarettes, la télévision, et l'odeur âcre du café refroidi, et nous, sommés d'aller jouer dehors, nous sortions dans la pénombre endémique, dans l'humidité poisseuse, laborieuse, qui colle à ce pays comme la boue des anciens charbonnages.
Il y avait une urgence à jouer, un impératif à vivre, le soir tombe si vite ici, il y a si peu de clarté au travers des draperies de bruine, si peu de changement au seuil des journées sales. C'est un pays larvé de drames, où la violence sourd de l'ennui, d'un idéal de lumière et de mer du Nord, proche et inaccessible, une brillance à portée de rêve. Mais si fort que l'on crie, si loin que l'on aille, si violemment que l'on y croie, on ne ramène jamais qu'un peu d'eau de pluie dans la main que l'on essuie rageusement sur son jean.
À l'époque, le pont de l'autoroute était une vieille route défoncée, une voie de nulle part envahie par les herbes folles, les décharges sauvages, on y trouvait des matelas tordus de moisissure, des carcasses rouillées, de tenaces légendes d'enfants disparus. Le pont était bordé par deux rambardes métalliques, aux barreaux serrés qui permettaient à peine d'y glisser le bras. Le dessus du garde-corps était plat, large d'une quinzaine de centimètres. C'était là qu'Ava voulait faire la roue, elle disait : « C'est bien plus large qu'une poutre, je sais faire la roue sur la poutre, alors je ferai la roue sur la rambarde du pont, quel est le problème ? »
Ava n'avait pas de maman, sa mère est morte, chuchotions-nous entre nous, vaguement transpercés d'une pointe d'envie et de respect étonné. Nous étions trop jeunes pour nous projeter dans le deuil de notre propre mère, pour compatir, d'ailleurs Ava ne semblait avoir besoin d'aucune pitié, c'était une gamine fière et intelligente, qui se trimballait toujours avec de gros bouquins qu'elle disait voler à son père quand il dormait. Elle le droguait, racontait-elle, avec de la racine d'ellébore qu'une sorcière lui avait donnée en échange de quelques gouttes de son sang dont la magicienne avait besoin pour ses potions. Elle s'emparait de la clé de la bibliothèque, que son père gardait toujours sur lui, puis descendait les escaliers avec une bougie pour s'éclairer... Nous gobions tout, la sorcière au fond du bois, la bougie, la bibliothèque interdite. Elle nous montrait le Quid de 1976, expliquant que dans ce livre on trouvait des réponses à toutes les questions, que c'était pour cela que son père le gardait sous clé, pour ne pas qu'elle y découvre le terrible secret de la mort de sa mère.
Plus grande, Ava piquait des chiques à l'épicerie, des cigarettes. Elle est devenue la fille contre laquelle nos mères nous mettaient en garde, craignant qu'elle ne nous entraîne sur les chemins du vice, des mauvais résultats scolaires, des garçons embrassés devant tout le monde et des tours en mobylette trafiquée. Ava racontait qu'elle n'avait peur de rien, que, parce qu'elle n'avait pas eu de mère, elle était invincible, qu'il ne pourrait jamais rien lui arriver. « Et d'ailleurs, un jour, je ferai la roue sur le pont de l'autoroute, et je ne tomberai pas. Vous verrez, c'est vous qui aurez peur en me voyant, mais pas moi. »
Quand elle a eu quatorze ans, Ava a quitté l'Athénée pour suivre une formation de coiffeuse. Nous l'avons perdue de vue.
Désormais, nous allions au café le vendredi soir avec nos camarades de classe, nous discutions littérature ou philosophie, nous cherchions frénétiquement un équilibre entre mimétisme et révolte. À force de vouloir à tout prix nous singulariser, nous nous retrouvions dans les mêmes ornières idéologiques, à nous dévisager les uns les autres avec stupéfaction, carrés sur nos certitudes comme des poules sur un perchoir, poussant nos amis pour avoir de la place, mais incapables de nous passer de leur chaleur duveteuse. Nous buvions de l'alcool avec une gravité rituelle, élaborions notre propre langage, certains que personne avant nous n'avait vécu aussi intensément, et ramenions des soirées l'odeur enivrante de la bière renversée, de la clope et des déodorants bon marché. Nos dimanches étaient désormais consacrés aux révisions de maths ou de néerlandais, au classement du hit-parade et aux réunions familiales où nous tentions de masquer à des grands-parents indulgents notre gueule de bois.
Nous croisions parfois Ava, au hasard d'un tour en ville, à la piscine, dans un magasin. Nos échanges avec elle étaient empreints d'une certaine gêne, d'une bonne humeur qui sonnait faux. Nous pensions à l'université, caressions des projets tellement plus brillants que ceux de l'apprentie coiffeuse qui probablement se marierait, aurait une trâlée de gosses, les cheveux cramés par les permanentes, et moisirait toute sa vie dans ce trou perdu. Elle n'était définitivement plus des nôtres.
Un après-midi d'été, à la toute fin de l'année scolaire, nous étions assis tous ensemble à la terrasse d'un café. Nous dégoisions joyeusement sur nos professeurs et nous vantions pêle-mêle de nos plus mauvaises notes aux examens et de nos succès immérités, obtenus, nous le jurions en riant, sans même avoir ouvert le moindre livre ! Ava a traversé la rue, désœuvrée, et, enivrés d'insouciance, nous l'avons interpellée, lui avons offert une chaise et une bière. Ceci fait, nous avons repris notre discussion, dont elle était exclue, puisqu'elle ne connaissait ni nos professeurs ni nos amis. Elle sirotait sa bière, un peu gênée, tripotant une mèche de cheveux, souriant brièvement à l'une ou l'autre plaisanterie qu'il lui semblait comprendre. Et puis soudain, elle n'y a plus tenu.
« Vous vous souvenez de ce que je disais quand j'étais petite ? », a-t-elle lancé d'une voix claire, qui a éteint tous les bavardages comme un seau d'eau sur les cendres d'un barbecue. « Vous vous souvenez que je disais qu'un jour je ferais la roue sur le pont de l'autoroute ? Eh bien, je vais le faire ! »
Elle s'est levée, a posé son verre sur la table et a gagné le trottoir. Elle virevoltait en chantonnant : « Je vais faire la roue sur le pont de l'autoroute... » Elle portait une robe d'été un peu courte, et des baskets montantes. Elle irradiait de joie et de lumière. Nous découvrions avec fascination cet élément exogène, cette fille terriblement belle qui avait poussé en plein soleil, à côté de nous, tandis que nous croupissions à l'ombre de nos livres et de nos petites histoires grises. Nous nous frottions les yeux comme si quelqu'un venait d'ouvrir la porte de la cave où nous cultivions notre jeunesse anémiée, factice.
Nous avons pris le bus tous ensemble, l'ennuyeux trajet quotidien entre la ville et la maison soudain magnifié par la présence magnétique d'Ava et la camaraderie survoltée, renouvelée, qui nous faisait parler plus aigu, rire plus vainement.
Nous sommes arrivés sur le pont. Les tas d'ordures avaient perdu la magie malsaine que leur prêtaient nos yeux d'enfants, ils ne soutenaient plus aucun cauchemar pluvieux. Les voitures qui passaient sous nos pieds semblaient secouer tout l'horizon, mécaniquement. L'endroit était seulement sordide, stérile et bruyant.
Encouragée par nos cris, Ava s'est hissée sur la rambarde, au milieu du pont. Elle s'est mise debout en tremblant légèrement, les bras écartés, avec sur le visage un air grave et extatique, l'expression incrédule de ceux qui sont sur le point de réaliser leur rêve.
Et elle a fait la roue sur le pont de l'autoroute.

La rentrée nous a dispersés comme un coup de dés un peu sec, vers Liège, Louvain ou Bruxelles. Nous nous sommes trouvé des kots, des amours éternelles, des passions vacillantes qui deviendraient des métiers. Nous sommes allés au cinéma, et avons pris d'autres bus. Nous nous sommes endormis en cours et avons fait de mémorables guindailles. Nous avons méprisé notre enfance et trébuché sur nos avenirs souhaités et redoutés à la fois.
Nous avons tous, très longtemps, très sincèrement, cru que nous ne pourrions jamais oublier la robe colorée d'Ava dans le ciel d'été, son cri, le chaos métallique des voitures qui avaient freiné brutalement sur l'E42, le 29 juin 1987.

Aujourd'hui, le pont a été aménagé en Ravel, une jolie petite route destinée aux promeneurs et aux cyclistes, bordée de panneaux didactiques sur la protection de l'environnement. À l'endroit où Ava est tombée, il y a presque trente ans, les enfants de maintenant, avec leurs casques de vélo, déchiffrent un texte sur la faune des forêts d'Ardenne. Leurs pères, sportifs, souriants, distraits, les écoutent lire en consultant leurs téléphones.

Nous avons oublié.
Recommandé

Pourquoi on a aimé ?

« Faire la roue sur le pont de l’autoroute » est une nouvelle touchante, dont l’émotion est parfaitement portée par le style soigné et

Lire la suite
454

Un petit mot pour l'auteur ? 281 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Annabel Seynave-
Annabel Seynave-  Commentaire de l'auteur · il y a
Je suis extrêmement déçue que ce texte ne soit pas lauréat, car j'avais vraiment donné le meilleur de moi-même pour l'écrire, et j'avais vraiment l'impression que c'était un très bon texte.
Mais les textes primés par le jury sont tous excellents ...
Je tiens à vous remercier, tous, du fond du coeur, pour vos lectures, vos commentaires enthousiastes et ces partages amicaux. Cela me fait chaud au coeur !
A bientôt ici ou ailleurs ...

Image de Philippe Kireeff
Philippe Kireeff · il y a
Ce texte est vraiment magnifique, concis, bien écrit, très émouvant, évocateur d'une certaine époque.
Que votre déception ne fasse pas de l'ombre à votre créativité et votre confiance, l'important est d'être appréciée par ceux qui vous lisent, qui vous apprécient. Pour ma part, je n'ai pas vraiment compris le critère de sélection ?
Bonne continuation.

Image de Annabel Seynave-
Annabel Seynave- · il y a
Merci beaucoup pour ces gentils mots Philippe ! Et vous avez raison, ce sont les lecteurs qui comptent et j'ai vraiment eu des retours enthousiastes et chaleureux sur ce texte.
Pour les critères de sélection du jury de ShE, je ne sais pas trop vous répondre, mais je pense qu'ils essayent notamment de récompenser des textes variés (humour, noir, romance, réaliste ...)

Image de Philippe Kireeff
Philippe Kireeff · il y a
Oui je pensais cela aussi. J'ai essayé, j'ai varié...
Image de Annabel Seynave-
Annabel Seynave- · il y a
Ce que je voulais dire, c'est que pour sélectionner les lauréats, Short prend un peu de tous les styles. Donc si vous écrivez un texte dramatique, comme le mien, il est en concurrence avec les autres textes dramatiques, et moins avec les textes drôles ou d'autres styles. Mais continuez à écrire, vous aussi, c'est cela qui est important !
Image de Philippe Kireeff
Philippe Kireeff · il y a
Les sélections, les prix ne sont pas le plus important. La création (je compose un peu aussi) à elle seul me comble pourvu qu'autour de cela il y aie aussi des échanges, des collaborations. Merci pour ces échanges intéressants Annabel.
Image de Annabel Seynave-
Annabel Seynave- · il y a
Exactement !
Image de Kruz BATEk Louya
Kruz BATEk Louya · il y a
Quelle roue!! Mon soutien à cette œuvre...
Si vous avez 2 minutes à perdre sur mon texte en lice,
Mon existence : c'est moi-même le maître (Kruz BATEk Louya)

Image de Daniel Grygiel Swistak
Daniel Grygiel Swistak · il y a
Très joli texte qui m'a plut
Image de Annabel Seynave-
Annabel Seynave- · il y a
Merci d'être passé Daniel :)
Image de L'ombre de Viktor
L'ombre de Viktor · il y a
Je découvre avec du retard cette histoire touchante. Une vraie claque merci !
Image de Annabel Seynave-
Annabel Seynave- · il y a
Heureusement que vous avez votre casque (pour la claque !)
Image de Pat Vermelho
Pat Vermelho · il y a
J'arrive après la bataille, mais n'ayant pas le don d'ubiquité, je ne connais pas les autres textes. Je peux juste dire que je connais le sentiment de déception lorsqu'un texte qu'on a bichonné ne provoque pas le même enthousiasme chez les autres. Votre texte est un diamant brut que votre talent a façonné afin qu'il devienne un merveilleux joyau. Je ne peux qu'ajouter une voix, mais qui vous fait un compte rond (440).
Image de Philippe Kireeff
Philippe Kireeff · il y a
Je me permet. Bonjour. 440 Hz, la tonalité du LA...une belle référence en parlant de voix. Vous le saviez surement.
Image de Pat Vermelho
Pat Vermelho · il y a
Maintenant, je suis moins bête.
Image de Annabel Seynave-
Annabel Seynave- · il y a
Yeah ! Votre voix est la goutte d'eau qui complète le vase ! :)) Merci pour votre gentillesse, les déceptions font hélas partie du jeu à partir du moment où on participe à des concours ... (mais ça fait du bien de se plaindre quand même quand ça vous arrive !!! :)))
Image de Fid-Ho LAKHA
Fid-Ho LAKHA · il y a
J’ai aimé ce texte et la fin à rebondissement! On est d’abord soulagé, puis on comprend que ce qu’on pressentait est arrivé ! Vous mettez aussi en évidence le fossé qui existe entre ceux qui ont les moyens d’étudier et ceux qui ne les ont pas, d’où le besoin de reconnaissance de ces derniers! Je ne sais pas si ce récit s’inspire d’un fait réel… En tous cas, cette Ava aurait pu exister et vous avez su la faire vivre ! Tant pis pour le prix… Les desseins du jury sont impénétrables …
Image de Annabel Seynave-
Annabel Seynave- · il y a
Un grand grand merci pour ce gentil commentaire !
Image de Pierre-Yves Poindron
Pierre-Yves Poindron · il y a
J'arrive après la bataille, si je peux dire, car je reviens peu à peu sur SE après une déception similaire à la vôtre. Oui, c'est un beau texte. Parfois, on a du mal à comprendre les décisions du jury. Mais, comme le dit Carl, "les macarons, c'est bon". Restez ici et ne partez pas ailleurs. Ici, vous avez des gens qui apprécient ce que vous écrivez.
Image de Annabel Seynave-
Annabel Seynave- · il y a
Je reste si vous restez aussi alors ! :)) Les déceptions font partie du jeu, mais elles peuvent être vraiment rudes lorsqu'on "tient" particulièrement à un texte. Je dois encore travailler pour arriver à me blinder à ce sujet ...
Image de Pierre-Yves Poindron
Pierre-Yves Poindron · il y a
C'est vrai. On se croit "blinder", et on ne l'est pas. Je reviens après m'être absenté à cause d'une déception, précisément. Bonne journée.
Image de Annabel Seynave-
Annabel Seynave- · il y a
Votre Romance ?
Image de Pierre-Yves Poindron
Pierre-Yves Poindron · il y a
Non "Rendez-vous à Venise" qui n'a pas été retenu en finale. Or, comme vous, c'est un texte auquel j'ai cru, tout comme "La Nef des miséreux" qui n'avait même pas été qualifié. "Romance" a récolté un macaron, ce qui m'avait fait plaisir, je le reconnais. Comme vous le dites, les déceptions font partie du jeu. Et puis, il faut accepter qu'un texte soit critiqué. L'ennui, c'est que l'on ne sait pas toujours ce qui a présidé à telle ou telle décision du jury. Cela dit, je trouve que SE permet beaucoup de choses. Des échanges notamment et c'est peut-être le plus important.
Image de Carl Pax
Carl Pax · il y a
Comme le dit JAC, le fait que ce texte ne soit pas lauréat n'enlève rien à sa tragique beauté, et comme vous me l'avez dit un jour : "C'est bon, les macarons" 😊
Image de Annabel Seynave-
Annabel Seynave- · il y a
Vous avez raison c’est comme cela qu’il faut le voir ! Encore bravo pour Éden ! Et merci pour tout !
Image de JAC B
JAC B · il y a
Cela n'enlève rien à sa qualité Annabel vous le savez bien et un macaron c'est bien plus qu'un prix, l'histoire d'Ava fera son chemin autrement, dans les bornes et elle aura beaucoup de souffle. Moi je vous félicite car tous vos univers d'écriture mettent en lumière beaucoup d'humanité. Alors bravo pour cette distinction.
Image de Annabel Seynave-
Annabel Seynave- · il y a
Merci beaucoup Jac ... Et désolé que votre « main courante » n’ait pas pu obtenir le prix du public, c’était aussi un très bon texte j’avais beaucoup aimé.
Image de JAC B
JAC B · il y a
Il l'a obtenu mais n'a pas pu le garder ;))))
Image de Annabel Seynave-
Annabel Seynave- · il y a
Ô rage ô désespoir ô règlements honnis
N'avez-vous tant écrit que pour souffrir cette infamie ?

Image de JAC B
JAC B · il y a
LOL, chacun son tour;)))

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Julien

F. Gouelan

Je m'appelle Julien, je suis né à l'automne 1912. Laissez-moi vous conter mon histoire.
Tout commence un dimanche de janvier. Le givre recouvre le paysage, laissant comme imprimées les ... [+]