Été 87

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Quels souvenirs me reste-t-il de cet été 87 ? L’odeur des embruns marins lorsque je remontais le chemin qui menait à la plage, celle des grands pins parasols. Le mistral fou soufflant dans mes longs cheveux blonds. Le goût savoureux des pignons ramassés aux pieds des arbres, celui iodé, un peu trop salé, des oursins. Les silhouettes voutées des pêcheurs sur la digue, pantomimes expressives au-delà de l’attente. Le bruit sec des hannetons tombant au sol, sur les aiguilles de pin, et leurs efforts désespérés pour s’envoler à nouveau. Le chant entêtant des cigales et les rires sonores des enfants. Les cris des vendeurs de beignets sur la plage à l’heure du goûter. La maison des vacances : Villa Amalia, ses palmiers, sa façade ocre. Les apéritifs entre amis sous la tonnelle et le son des verres qui s’entrechoquent. Les saveurs épicées du pasterma, les effluves anisées du raki. Le regard amoureux de mon père sur ma mère. Le soleil de plomb et le sable brûlant. La mer chaude. Le sable, encore, se dérobant sous mes doigts et le goût salé de ma peau. Les glaces à l’italienne de chez Gigi. Mes espadrilles dorées et ma robe turquoise. La plage de la Goélette où je rejoignais la bande : Lucie, Éva, Jérôme et Marc. Notre insouciance et nos fous rires. Le sentiment immense de liberté qui m’étreignait tandis que je courais pour les retrouver. La certitude, alors, que ma vie entière serait belle et que rien ne viendrait l’écorner. Autant de souvenirs qui auraient pu se fondre dans la multitude des étés passés dans ce même lieu, comme le bleu azur du ciel se fond dans la mer jusqu’à ne former qu’un seul et unique espace monochrome, mais dont je garde, cependant, chaque détail en mémoire avec la certitude qu’il n’appartient qu’à cet été là. Plus jamais, par la suite, ma mémoire ne sera aussi précise. C’est peut-être qu’après les premières blessures de l’âme nous ne portons plus sur les choses le même regard, ni ne sentons les mêmes odeurs ou entendons les mêmes bruits : un premier filtre se met en place.

Nous avons promis à nos parents que nous ne quitterons pas la plage et que nous resterons ensemble quoiqu’il arrive. C’est à ce prix que, chaque après-midi, nous sommes libres. Allongée sur ma serviette, les yeux fermés, je ne bouge pas, c’est à peine si je respire. Marc est étendu près de moi. Si j’osais, je décalerais ma main de quelques centimètres pour effleurer la sienne. Mais je n’ose pas. Il a seize ans. Je n’en ai que quatorze. Toutes les filles le dévorent du regard. J’en crève de jalousie. Pourtant, je ne devrais pas. Je suis jolie. Du moins, c’est ce que disent les autres. Moi, je ne sais pas, je me trouve trop grande et trop maigre. Le visage ça va, j’aime surtout mes yeux gris-vert. Lucie, Éva et Jérôme proposent en cœur d’aller se baigner. Je décline, prétextant préférer bronzer. Tu parles, je meurs de chaud mais l’envie d’être seule avec Marc est plus forte que la perspective de nager. Les minutes s’égrènent sous le soleil impitoyable, je cherche en vain un sujet de conversation. Marc se redresse. Je redoute un instant qu’il rejoigne les autres, lesquels jouent, à présent, au volley-ball dans l’eau. Mais il demeure là, assis sur sa serviette. Quelque chose le préoccupe, je le vois à la façon dont il triture un morceau de bois flotté tout en scrutant obstinément l’horizon. A-t-il deviné que je l’observe ? Il se tourne vers moi.
- Tu dors Julia?
- Non, pourquoi ?
- Ça te dit d’aller faire une balade derrière le port, le long des criques ?
- Et les autres ?
- On s’en fou, regarde-les, ils s’amusent, ils ne s’apercevront même pas de notre absence.
- Et les parents alors ?
- Oh, allez arrête, t’es pas drôle, c’est le dernier jour des vacances ! De toute façon, ils font la sieste à cette heure-ci, aucun risque de les voir débarquer. Suis-moi...
Il saisit ma main et m’entraine. Je ne proteste pas. Le sable me brûle les pieds, je mords mes lèvres pour ne pas crier. Parvenus sur les quais, nous ralentissons. Au passage, nous prenons le temps d’examiner les bateaux amarrés au port. Ā tour de rôle, nous désignons ceux que l’on préfère, ce sont souvent les mêmes : des voiliers. Nous en rions. « Toi et moi, Julia, nous sommes pareils : des idéalistes passionnés. Des rêveurs. Les autres, c’est différent, ils sont plus terre à terre. » J’acquiesce. Ā cet instant, je dirais oui à tout. Son épaule frôle la mienne : j’ai des papillons dans le ventre. Je suis amoureuse. Jamais, auparavant, je n’avais éprouvé un tel sentiment. Je voudrais qu’il me prenne dans ses bras et m’embrasse. Je voudrais que le monde s’efface autour de nous. Je ferme les yeux.
- Ça va Julia ?
- Oui oui, c’est rien, j’ai juste la tête qui tourne. La chaleur sans doute.
Je mens, évidemment, comment lui dire ce que je ressens en réalité ?

La crique principale est quasi-déserte, à cet endroit, il n’y a pas de sable, seulement des galets. Les rares enfants qui jouent là portent des chaussures en plastique pour protéger leurs pieds. Marc et moi bifurquons à droite, nous empruntons un petit chemin escarpé qui longe la côte. Tandis que j’avance prudemment, prenant soin d’éviter les roches tranchantes, je me demande si les autres ont remarqué notre absence ou s’ils jouent encore. Éva m’en voudra, c’est sûr, de les avoir abandonnés. Elle met un point d’honneur à respecter les règles. Du reste, je la soupçonne d’avoir un faible pour Marc. Qu’importe, ce qui est fait est fait. De toute façon, il est trop tard pour revenir en arrière. Nous sommes seuls à présent. Les calanques se succèdent, pittoresques et sauvages ; jamais je ne m’étais aventurée si loin. Ma mère serait furieuse de me savoir ici, elle qui s’inquiète toujours de tout. Les cloches d’une église sonnent, annonçant quinze heures. Au même moment, Marc s’immobilise, il me désigne un belvédère en surplomb de la paroi rocheuse.
- C’est là.
- Tu veux que nous grimpions là-haut ? Mais Marc, sans chaussures, c’est trop dangereux.
- Je me doutais que tu dirais ça. T’inquiète. Viens.
Nous contournons un massif herbeux piqué de fleurs jaunes et odorantes pour découvrir un escalier. Ses marches sont étroites, creusées dans la pierre, certaines sont à peine esquissées. « Je passe devant, donne-moi la main ». Ā l’évidence, Marc connait les lieux. Tandis que je grimpe, ma main droite fermement serrée dans la sienne, les questions fusent dans ma tête. Suis-je la première qu’il amène ici ? Pourquoi m’avoir choisie ? Une dizaine de marches nous séparent encore du but, les muscles de mes jambes sont douloureux. En sportif accompli, Marc ne montre aucun signe de fatigue. J’observe son dos et ses épaules, sa peau cuivrée.
- Et voilà ! Nous y sommes ! Ferme les yeux.
- Mais...
- S’il te plait, Julia, ne dis rien, ferme les yeux. Fais-moi confiance.
J’obéis, attendrie par son ton suppliant. Délicatement, il pose ses mains sur mes épaules. Les yeux clos, je pivote, docile, suivant le mouvement qu’il m’indique.
- Ne bouge plus. Prête ?
- Oui.
- Parfait. Alors... Un, deux, trois... Ouvre-les !

Je n’avais pas réalisé que nous étions montés si haut. Depuis le belvédère, la vue est magnifique, le paysage frôle la perfection. Tout ce que j’aime est là, offert à mon regard ébahit, des bateaux qui voguent au large, minuscules points colorés sur la mer azurée, aux grands pins centenaires sur les reliefs dont on dirait qu’ils sont suspendus dans les airs, prêts à plonger dans l’eau cristalline. Vue d’en haut, la côte a des allures de femme alanguie au soleil. Des récifs aux teintes orangées affleurent, bordés d’écume.
- Oh mon Dieu ! Waouh ! Marc ! Mais c’est extraordinaire !
- C’est vrai ? Tu aimes ?
- Mais bien sûr, voyons ! Comment ne pas aimer ?
- C’est mon repaire, je viens souvent ici pour réfléchir. Tout est si compliqué. Mes parents vont se séparer, ils s’engueulent en permanence.
Je l’écoute en silence me raconter sa peine, sans oser lui avouer que suis déjà au courant pour ses parents. La veille, j’ai entendu les miens évoquer leurs problèmes tandis qu’ils prenaient un dernier verre sur la terrasse. J’étais à la fenêtre de ma chambre lorsque mon père a dit à ma mère qu’il pensait que celui de Marc allait bientôt quitter sa femme. « Pourquoi tu dis ça ? », l’a interrogé ma mère, « c’est à cause de leurs disputes ? Ça arrive à tout le monde. Tu le sais bien, Pierre, on a tous des hauts et des bas, ça ne veut rien dire. » Mon père lui a répondu qu’elle se trompait : « Cette fois, Marie, crois-moi, ce n’est pas une simple crise, je pense qu’il a rencontré quelqu’un et que c’est sérieux. Il ne restera pas. » Ma mère a haussé les épaules, peu convaincue ou agacée ; sur le moment, je n’ai pas su dire, depuis l’étage, je ne voyais pas son visage. Ensuite, ils sont passés à autre chose. Lorsque je me suis couchée, j’ai pensé que j’avais de la chance d’avoir des parents amoureux. Ā bien des égards, ma vie était parfaite.

Je m’approche de Marc et pose ma main sur son épaule: je veux qu’il sache qu’il peut compter sur moi. La situation l’affecte profondément, il a perdu son flegme et sa désinvolture. Des larmes coulent sur ses joues, je les efface d’une caresse ; puis, je l’effleure à nouveau, du bout des doigts, grisée par la douceur de sa peau. Surpris par mon audace, il me fixe du regard ; il m’attire dans ses bras et m’embrasse. Mon premier baiser. Assis face à la mer, nous restons un long moment silencieux. Le visage de Marc a retrouvé son calme, il sourit. Je pose ma tête sur son épaule. La cloche de l’église retentie à nouveau. Seize heures. Marc se redresse.
- Nous devons rentrer Julia, les autres vont nous chercher.
Je me lève. C’est à ce moment-là que je l’entends : le rire de ma mère. Je vacille. C’est aussi surprenant qu’invraisemblable : que fait-elle ici ? Les autres nous ont-ils dénoncés ? Elle parle à présent. Une voix masculine lui répond. Je me tourne vers Marc, affolée. Il me fait signe de me baisser. Nouvel éclat de rire. Marc s’accroupit près de moi : « C’est mon père et ta mère ». Je ne comprends pas : pourquoi mon père n’est-il pas avec eux ? Silence en contrebas. J’imagine un instant qu’ils se sont éloignés. Je m’approche du bord et découvre le père de Marc qui embrasse ma mère. J’étouffe un cri d’horreur, quelque chose en moi se brise. Coincés sur les hauteurs, nous attendons un long moment qu’ils partent. Marc tente en vain de me consoler. Je le repousse ; je refuse catégoriquement qu’il me touche. D’une certaine manière, je le tiens pour responsable de cette rencontre. La suite est floue : tout s’embrouille dans ma tête.

Que reste-t-il de cet été 87 ? L’insidieux poison de l’amertume. Une ineffable tristesse.
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François B. · il y a
Premiers émois et, au même moment, découverte du monde compliqué des adultes... Très réussi
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Iceberg · il y a
Je suis tombée par hasard sur votre texte en recherchant justement le titre d’été 85 que j’ai vu également et qui m’y a fait un peu pensé... mais c’est surtout votre style, vos descriptions... on goûte vos mots avec les yeux, on les touche avec la bouche...
Bravo

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Jennifer Marquié · il y a
Quels beaux compliments, que je goûte avec le cœur : merci !
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Jennifer Marquié · il y a
Dans le même ordre d’idées, il y a peu, je suis allée voir Été 85 interpellée par la proximité du titre 😉
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J.M. Raynaud · il y a
on pense à la chanson entêtante de Calogero
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Stéphane Sogsine · il y a
Une ambiance un peu diabolo menthe, des portraits bien campés et la blessure qui vient nous surprendre. C'est efficace. Un beau texte
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Jennifer Marquié · il y a
Il y a, dans ce récit, quelques souvenirs d’adolescence qui traînent et que je souhaitais faire renaître le temps d’un texte. Je songe à ces évocations, au début de l’histoire, d’odeurs, de goûts, de sensations tactiles. Ambiance « diabolo menthe » : l’idée me plaît !
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Jennifer Marquié · il y a
Merci Sidonie.
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Sidonie Larue · il y a
j'aime beaucoup votre texte : l'évocation de l'adolescence, le premier baiser, la description de la mer... Je ne m'attendais pas à cette fin de texte, très cruelle, qui signe la fin de l'insouciance ! Et puis, je retiens cette phrase , tellement juste :" C’est peut-être qu’après les premières blessures de l’âme nous ne portons plus sur les choses le même regard, ni ne sentons les mêmes odeurs ou entendons les mêmes bruits : un premier filtre se met en place." Bravo ! je me suis abonnée à votre page et lirai vos autres textes.

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