Est-ce la lame ?

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Parler de moi ? Pour dire quoi ? Franchement, qui ça intéresse ?

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Le gamin s'est pointé dans la cantine. On finissait de casser la croûte. Il était maigrelet comme un moineau tombé du nid. Je me suis dit que cet oiseau-là, c'est pas un cadeau, puis j'ai plongé mon museau dans ma gamelle. Il n'y avait plus rien dedans, juste les traits du couteau qui avait cisaillé le fond.
Je roulai ma serviette dans son rond de bois.
Barbara chantait dans la radio, ça m'a rendu triste, alors j'ai regardé les gars qui cochaient leurs grilles de loto parce qu'on était lundi.
J'ai souri sans trop penser.
Le patron sirotait son déca en lisant le journal. Un avion a traversé le ciel, presque frôlé nos têtes, ça a fait un boucan céleste du feu de dieux. Un courant d'air a provoqué la chute du transistor. Faut dire qu'il était posé sans précautions devant la fenêtre, très à cheval sur la faïence du bord. Trop, probablement.
Barbara n'a plus rien dit. Une pile a roulé par terre sous le frigo.
Jean a ronchonné dans son bleu de travail aux bretelles entortillées à l'endroit, à l'envers, suintant tabac-pastis-sueur-vétiver.
Ma serviette, ses carreaux rouges et blancs, son ourlet à moitié décousu, ses accrocs dans le tissu, ma serviette ne voulait pas rentrer dans son trou de bois ; les autres se marraient. Du loto, ils étaient passés au bingo.
C'était l'heure de retourner au turbin.
Je lavai ma vaisselle, la rangeai dans mon casier pour demain, ramassai la radio, la pile, Barbara et ses morceaux.
Le gosse était là. Mains dans les poches de sa blouse qui lui allait comme gants à un manchot.
C'était bien ma veine.
Le patron avait plié le journal bien comme il faut et l'avait posé sur la table ; il s'était mis à tapoter mon épaule d'un air entendu. Parait qu'il n'y en a pas deux comme moi pour former les apprentis.
Tu parles !
Le gosse était là, planté comme un i un peu penché. Ses épaules, nom d'une pipe – un carré immensément carré –, ses épaules me faisaient l'effet d'une charpente en vieux chêne, gamine pourtant.
Une drôle d'impression, que j'avais eue en le voyant, le gosse.
Je dis « drôle », comme on dit chez moi, quand on n'a pas les mots pour dire mieux.
Au-delà d'une frange rouquine, taillée sans hasard au ras de ses cils plus fins que des cils d'enfant, ses cheveux descendaient dans son dos comme un bout de renard.
Les lacets de ses chaussures étaient défaits. Je lui en avais fait la remarque :
— Mon p'tit gars, va falloir lacer sérieusement tes chaussures, rapport à la sécurité. Après, je te montre.
C'est là que le p'tit gars avait souri. On aurait dit un ange, un écureuil, c'est selon. Puis il avait murmuré :
— Moi, c'est Helga.
Vint le silence, vaste comme une steppe avec, en écho, le sifflement de la bouche de Jean, façon de faire camaraderie, sourire jus-de-chique, binôme de boulot comme frère de zinc.
Je me tais. J'écris au présent pour que le passé ne m'échappe pas.
Je me tais.
Helga se baisse, je ne vois que son dos traversé par la rousseur renarde. Elle est Davy Crockett. Je dis cela à cause des images de l'enfance qui me reviennent en boomerang, des images de trappeurs avec des forêts, des lacs, des castors, des renards et des loups.
Ses cheveux sont retenus par un ruban de raphia brun qui brille par endroits, brin de satin dans l'atelier.
Helga fait ses lacets. C'est long.
Pas dégourdie, que je me dis alors.
Le gamin, je veux dire Helga, se tortille puis se relève, joues rouges et mains dans les poches. Une goutte de sueur coule sur son front.
Pas dégourdie, décidément.
Elle me regarde, me sourit ; c'est définitif. Elle sait ce que je vais dire, ça se voit, alors elle sort les mains de ses poches.
Y avait pas de mains.
Je parle au passé pour voir si ça change quelque chose. Il se peut que j'y revienne, je ne sais pas parce qu'à ce moment précis de l'histoire, je me revois comme dans un film, au cinéma.
Le gosse, je veux dire Helga, m'a chopé en plein vol.
Comme l'avion de tout à l'heure, dans la salle de repos.
Barbara était là aussi, avec ses yeux de biche et son aigle à bout de bras. La pile roulait comme un caillou au fond de mon gosier tout sec.
C'est Helga qui avait repris les manettes du dialogue :
— Alors, tu me montres ?
Les manches de sa blouse pendouillent dans le vide et, de ses dents, en guise de courage, elle enroule la toile grise, rêche, jusqu'à ses coudes.
Les voilà, ses mains, les voilà, roses comme des bouquets de l'été, avec des doigts infiniment minuscules, des doigts de bébé qui auraient poussé de traviole et sans force, des doigts tout riquiquis.
Helga n'est pas là pour rigoler, alors je décale ma chaise, lui fais signe de prendre ma place.
Elle est assise à mon établi. Elle regarde la surface de travail, renifle la poussière du bois, penche sa tête au plus près des outils. On dirait qu'elle leur parle, ça ne se peut pas, je sais bien, mais il se passe quelque chose comme avec celui, celle, qui parle aux oiseaux, aux chevaux.
Un bruit se fait, est-ce la lame du ciseau, le manche de la massette ?
Elle souffle dans le fer, dans le bois ; sur ses cheveux, des copeaux éparpillés font une couronne pâle. On dirait du lait. C'est du sycomore.
Une larme est un lac que la sciure du plancher boit en une seule lampée, alors qu'au loin du loin de l'instant, une petite voix, c'est un cadeau décidément, une petite voix glisse vers moi :
— Dis, tu me montres ?
J'avais fermé les yeux, j'étais à Göttingen, je crois.
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Alain Derenne · il y a
Comme j'aime aussi ce gamin, merci Sylvie de l'avoir présenté. bises et bonne soirée.
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JH C · il y a
Félicitations :)
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Sylvie Neveu · il y a
Tous mes remerciements
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Patricia Destrade · il y a
Vous avez le don pour créer des atmosphères: Barbara, l'avion, le gamin, le loto... et le temps se suspend. J'aime!
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Sylvie Neveu · il y a
Merci beaucoup, votre commentaire est une joie précieuse
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Odile Duchamp Labbé · il y a
Je decouvre cette oeuvre un peu tard pour le concours mais 1000 fois bravo. Cela m'a transporté.
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Sylvie Neveu · il y a
Mais non, Odile, il n'est pas tard et moi je vous dis 1000 fois merci
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Farida Johnson · il y a
Félicitations! Votre beau texte m'a bouleversée non seulement à cause de l'histoire qu'il raconte mais aussi à cause de votre style précis, imagé et inventif.
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Sylvie Neveu · il y a
C'est adorable, Farida. Je vous remercie sincèrement
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Isabelle Froment · il y a
J'ai été transportée! Merci et toutes mes félicitations Sylvie :-)
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Sylvie Neveu · il y a
Lorsque minuit quinze survient, je pense à vous. C'est ma façon de vous remercier toujours
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Patricia Besson · il y a
Félicitations 🤗🙃
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Sylvie Neveu · il y a
Merci Patricia, merci
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Simultané Mordescu · il y a
Émotion intacte. Sincèrement heureuse que votre texte soit tout là-haut.
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Hortense Remington · il y a
Félicitations, Sylvie !
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Fred Panassac · il y a
Bravo Sylvie, je suis sincèrement ravie de voir votre très beau texte sur le podium du jury !
Félicitations ! 👍💖👍

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