Épave.

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Bonjour à tous et toutes. Moi, c'est AL, 55 ans, pas toutes mes dents à l'instar de mon clavier auquel il manque des touches (mais je me débrouille), venue par chez vous raconter des histoires  [+]

Épave.

Mon oncle Alberto est l'hurluberlu de la famille. Nous l'avons surnommé le Grand Alberto par dérision pour son mètre cinquante. Il est alcoolique à un tel degré que le padre Gino le qualifie, avec un mélange de compassion et de désapprobation mêlées dont lui seul est capable, d'éthylique pratiquant. Ajoutez à cela qu'Alberto n'en rate pas une et vous avez tous les ingrédients pour des accidents. Le moins qu'on puisse dire c'est que cette année-là, il ne s'est pas raté.

Début juillet, dans une crise de sainte frousse provoquée par une cuite mémorable qui l'avait tenu au lit (et aux toilettes) pendant trois jours, il avait décidé de s'essayer à la sobriété. Bene. Mais il fallait qu'il s'occupe, d'abord pour oublier les bouteilles, ensuite parce que les heures passées à les boire et à les cuver lui prenaient la majeure partie de ses journées. Que faire de ce temps libre ? Sa première semaine d'abstinence se passa plutôt bien. Il s'était lancé dans l'étude des champignons avec l'aide du pharmacien Campanelli qui surveillait son sevrage. Perfetto. Aussi au bout d'une dizaine de jours il s'était senti d'attaque pour repeindre le plafond de son bureau. Meraviglioso. Sauf qu'à cette occasion il découvrit qu'à jeun il est sujet au vertige. Bien entendu il est tombé de l'escabeau et s'est cassé le poignet droit. L'aide-soignante venue veiller sur lui rendit son tablier au bout de quatre jours, ce qui ne fut pas une surprise. J'eus l'inconscience, la sottise même je dirais, de me proposer comme garde-malade jusque début septembre. Garde-malade... Garde fou, oui !

A mon arrivée à Dasburg, qui contrairement à ce que son nom évoque n'est pas situé dans l'Est mais dans le Centre de la France, je manquais de peu moi aussi de provoquer un accident. Un petit monsieur en costume sombre et portant un chapeau melon failli passer sous les roues de ma voiture. J'avais pourtant fait attention avant de tourner, et je ne comprends pas comment j'ai pu ne pas le voir. Je freinai tellement brusquement que je sentis la ceinture de sécurité se bloquer, me faisant mal à l'épaule. Je croisai le regard désapprobateur de monsieur Schmitt, le propriétaire du bar "Au Chat Qui Tousse", et je baissai la tête, un peu honteux. Mon retour au pays ne commençait pas sous les meilleurs auspices.

Ma malchance se confirma lorsque j'entrai dans la cuisine de mon oncle. Il était saoul comme un cochon, n'avait pour tout vêtement qu'un chapeau de femme, probablement celui de l'aide-soignante, et il chantait Felicità à pleins poumons. Il me vit, fondit en larmes, puis il m'insulta et me jeta au visage tout ce qui lui tombait sous la main. Je refermai la porte de la cuisine et attendis que sa crise passe. Le peu que j'avais entrevu de l'état de la pièce acheva de me déprimer. Des bouteilles vides, aisément reconnaissables, de limoncello, d'amaretto, de sambuca, des cartons de pizza, des morceaux de pizzas à moitié mangés, et de la vaisselle sale jusque sur le sol régalaient un nuage de mouches qui bourdonnaient, furieuses d'avoir été dérangées en pleine fiesta...

Les écuries d'Augias, odeur incluse. Je ne suis pas un demi-dieu et je ne disposais pas d'un fleuve à détourner, même si je mesurais exactement ce que voulait dire "une tâche Herculéenne".

Alberto chantait de moins en moins fort, il semblait se calmer. Puis j'entendis une chaise racler le carrelage, et enfin plus rien. J'osais entrer, il s'était assis sur la chaise, où il commençait à s'endormir. Je le portais dans son lit, en prenant soin de laisser une bassine à côté. Rendre un aspect présentable à la cuisine me prit environ quatre heures.

Le lendemain vers midi Zio Alberto émergea. Il ne se souvenait de rien. Ou il voulut me le faire croire. Je n'insistais pas. Je passais commande à la trattoria Mancini, le serveur que j'eus au bout du fil me demanda d'un ton angoissé si je réceptionnerai les plats. Il n'accepta de nous livrer qu'à la condition que mon oncle ne se montre pas. Je ne demandai même pas pourquoi. Alberto haussa les épaules, et lança "Crétino !" en désignant le téléphone. Je ne voulais pas me mêler de ses histoires, aussi je ne relevai pas. Quand le livreur de chez Mancini arriva sur son scooter, je fus obligé d'enfermer mon oncle à clé. Il voulait "aller lui dire deux mots" et ne se priva pas d'en ajouter d'autres. La porte était fermée, pas sa bouche. J'étais sûr qu'on entendait ses grossièretés jusqu'au port fluvial. Quand je le délivrai, il se mit à bouder, m'ignorant complètement. Je préférais ça aux insultes, alors je le laissais manger ses cannelloni spinaci e ricotta en silence.

Vers quinze heures arrivèrent une dizaine de matrones embarrassées par divers paquets et se réclamant du comité des fêtes. Je compris qu'elles étaient chargées de l'organisation du quatorze juillet. Je servis les boissons et les pâtisseries, faisant le maître d'hôtel pour ces dames. Il y avait là tout ce que le village compte d'épouses respectables : la signora Campanelli épouse du pharmacien, madame Pim celle du maire, madame Ortner celle du notaire etc.

Il est étonnant que tant de respectabilité ne soit pas gage d'une bonne éducation : elles passèrent environ trois heures à nous faire subir une ambiance indescriptible. L'équivalent sonore d'un dessin de Dubout : c'était "Corridas" dans le salon.

Tout était sujet à controverse, qui voulait un groupe folklorique régional, qui préférait le Rondo Veneziano, qui voulait ou ne voulait pas laisser les "romanichels" installer leurs tentes sur le pré communal et les laisser participer aux attractions... Peu à peu je discernais comme une gêne au milieu de leur agitation. Zio Alberto les dévisageait une à une, un sourire que je trouvais goguenard au coin des lèvres. Quand elles se furent enfin calmées il dit :"Bon ça y est, c'est fini les conneries ?". Incongru. Déplacé. Je les vis rougir, baisser les yeux, et pas une ne se montra offusquée. Après une longue inspiration madame Pim prit la parole d'une petite voix mal assurée.

"Vous savez, la Grand Place, elle est bien jolie, mais elle est trop petite pour le programme de cette année."

La Grand Place de Dasburg ne porte d'ailleurs son nom que par rapport à une autre, située à l'opposé dans le village, qui dans une ville même moyenne n'aurait reçu que l'appellation de rond-point.

"Vous n'avez pas le courage d'aller vous-même demander à Giacomo Valerio ! Alors c'est au vieux fada que vous demandez d'arranger votre petit problème. Bene. Je m'en occupe. Mais seulement parce que ça me fait plaisir."

Vous n'avez pas le courage d'aller demander à Giacomo Valerio ? Ma che cosa dice ?

Zio Alberto décrocha le téléphone dans un silence...

"Buongiorno Giacomo. Si. Grazie. Je me remets doucement. J'ai chez moi ces dames du comité des fêtes. Si. La soirée du quatorze juillet. Vous savez combien notre village a à cœur de mettre en valeur le peu qu'il a... Nous nous demandions si cette année nous pourrions déplacer les célébrations dans le parc du château... No. Le feu d'artifice sera tiré derrière le petit bois, pas devant. Si. Grazie, grazie mille. La signora Pim vous appellera demain. Ciao. Et mes salutations à votre épouse."

Le soulagement que cette conversation apporta était quasiment palpable. Cependant l'une des matrones s'écria "Alors ce sera sans moi !" et partit en claquant les portes dans l'indifférence générale. Elles remercièrent mon oncle puis s'enfuirent (il n'y a pas d'autre mot) sans faire de commentaires.

Quant à moi j'essayais de digérer ce que j'avais entendu. Ma dernière visite remontait à Noël, et à Noël il n'y avait pas de signora Valerio. Giacomo s'était donc remarié, après presque vingt ans de veuvage. Avec qui ? Pourquoi personne ne me l'avait dit ? Cosmo, le fils de Giacomo, était un ami d'enfance. Nous n'échangions des nouvelles que de loin en loin, mais tout de même ! Qui était cette femme, et surtout quel était le souci ?

"Alors comme ça Giacomo s'est remarié. Je la connais, Zio ?

_ Arrête de poser des questions. Je ne te dirai rien. Personne ne te dira rien. Niente.

_ Ma perché ?

_ Tu verra bien, tu n'as qu'à attendre le quatorze."

J'attendis. Mal à l'aise. Déçu de l'attitude de mon oncle autant que de celle de Cosmo. Je suspectais quelque chose de malsain, et j'imaginais le pire : quel genre de femme était-elle pour que personne n'ose en parler ? Pour commencer Giacomo remarié ? Je ne parvenais pas à m'y faire. Dans un sens je cherchais des excuses à Cosmo. Peut-être qu'il n'avait pas voulu admettre que son père se soit finalement remis de la mort de sa femme.

Morte. Un mot qu'aucun des deux, ni le père ni le fils, n'avait jamais employé, ou pour ce que j'en savais, pas devant moi. Lorenza Valerio avait disparu. Littéralement. Un matin de printemps elle était sortie faire un tour sur le canal avec son petit bateau, et personne ne l'avait jamais revue. On avait retrouvé le bateau dérivant près d'une écluse, avec à son bord un chapeau de paille et une chaussure. Pas de corps. Nous n'avons jamais su ce qui s'était passé. Il y a des courants très forts au milieu du fleuve, et il arrive aussi que des objets ou des animaux se retrouvent percutés par des navires et entraînés plus loin vers la mer. Ce qui compliquait aussi les recherches c'est que personne ne savait où elle avait pu passer par dessus bord. On avait dragué quelques endroits sans succès, et pour la famille ces recherches n'ont pas duré assez longtemps. Ils ont toujours refusé d'installer au moins une plaque à son nom dans leur caveau au cimetière. Dans un sens, ils n'avaient pas vraiment fait leur deuil.

Quand arriva le soir du quatorze juillet, j'eus toutes les explications, même si maintenant je pense que j'aurais préféré m'en passer.

Quand je passais le portail, je vis Cosmo, l'air fatigué mais très heureux. La curiosité me brûlait la langue comme une focaccia à peine sortie du four. J'allais lui demander si par hasard il n'avait pas omis de me dire quelque chose quand je vis une femme se retourner derrière lui, me saluer d'un geste de la main avec un sourire radieux, alors que je restais la bouche ouverte et les bras ballants. Cette femme était le sosie de Lorenza.

Sosie ? Jumelle ? Ou autre chose ? Elle avait la même démarche, portait le même parfum, avait la même voix un peu rauque, et je reconnus en frissonnant la même cicatrice au coin de l'oreille que celle faite par une morsure de chien pendant l'enfance de Lorenza. Elle ne se présenta pas, elle m'appela par mon prénom, me dit "Buonasera Vito ! Ça me fait tellement plaisir de te revoir !" en me tapotant le bras comme Lorenza le faisait quand j'étais petit garçon et que quelque chose me contrariait. Je fus incapable de lui répondre. Un rien de tristesse passa dans son regard, puis elle s'éloigna.

Le saisissement m'avait figé. Je sais bien que les souvenirs que nous avons de notre enfance sont déformés. Que ce dont on se souvient n'est que rarement arrivé exactement comme nous nous le rappelons. Mais quand des gestes ont été souvent répétés, ils s'impriment dans notre mémoire de manière presque indélébile. Et cette façon de tapoter le bras, c'était son geste à elle, ce qu'elle faisait toujours quand un enfant était vexé ou en colère. Et ce parfum, Dio mio, ce parfum ? !

Soudain j'étouffais. Pris de vertige, de nausée, je courus jusqu'aux toilettes du rez-de-chaussée pour vider mon estomac. Une fois. Deux fois. J'avais les larmes aux yeux, mon nez coulait. Je me suis suffisamment repris pour me laver le visage, les mains, me rincer la bouche. Et j'ai préféré m'en aller. Via ! Via via via !

La signora Campanelli me cueillit juste à la porte d'entrée. Je lui criais

"C'est qui, cette... Cette... Cette femme ?!

_ Calma te, Vito. Ne me crie pas dessus comme ça.

_ Scusi. J'ai eu un choc...

_ Va bene. Tu veux savoir qui est cette femme ? C'est une épave.

_ Une épave ?

_ Giacomo l'a trouvée au bord du canal il y a quelques semaines. Trempée et inconsciente. Avec les mêmes vêtements que l'Autre. Et une seule chaussure. LA chaussure qui manquait...

_ Non è possibilè !

_ Ma c'est comme ça. Au moins maintenant Giacomo ne passe plus ses soirées sur le canal à attendre.

_ Il n' a jamais renoncé ?

_ Ni renoncé ni accepté. Ascoltarmi : Giacomo est très malade. Il a un cancer du pancréas. Il n'y en a plus pour très longtemps. Ça ne se compte même pas en mois... Il l'a trouvée le soir du jour où il l'a appris. C'est pour ça que personne ne dit rien, on fait semblant de trouver ça normal. Pour lui. Une fois qu'il sera mort, on verra bien comment ça se passe. Mais pour le moment, on le laisse être heureux. Et si tu n'es pas capable de te taire et de le soutenir, Vito, il vaut mieux que tu t'en ailles."

Je ne pouvais pas avaler ça. Je ne pouvais pas.

Je suis rentré chez moi le soir même. Je ne voulais pas en savoir plus, j'avais décidé de ne plus penser, je voulais oublier tout ça, cette folie, cette... Insanité. J'ai traversé la moitié de la France dans un état second, ne m'arrêtant que pour prendre de l'essence et aller aux toilettes. Une fois dans mon appartement, j'ai téléphoné à ma mère pour lui dire que je ne pouvais pas m'occuper du Zio plus longtemps, qu'il fallait que quelqu'un d'autre s'en charge. Elle ne me demanda pas de détails. Je savais qu'elle désapprouvait mais elle connaissait bien son frère, alors je la laissait s'imaginer que son comportement était la raison de ma démission.

Le matin du vingt trois août, Alberto m'a téléphoné.

"Giacomo est mort hier soir.

_ Ah. Et bien je suppose que maintenant les ennuis vont commencer.

_ Ma perché ?

_ Sa... hum... Celle qui se fait passer pour Lorenza va

_ No. Arrête, Vito ! Elle n'est plus là, sa femme.

_ Elle s'est enfuie sans demander "son" héritage ?

_ Vito, d'ordinaire tu es intelligent mais là, tu te conduit comme un cretino. Elle est restée avec lui jusqu'au bout. Il est mort à l'hôpital, et elle voulait qu'on les laisse un peu seuls dans la chambre... Elle n'est jamais ressortie.

_ Che cosa ?

_ Je dis qu'à vingt heures il y avait deux personnes dans la chambre, que Cosmo et le docteur attendaient dans le couloir parce qu'ils savaient que c'était la fin. Et qu'à vingt heures trente il n'y avait plus personne de vivant dans la pièce : Giacomo était mort et Lorenza avait disparu.

_ Elle est sortie par la fenêtre, c'est tout !

_ Les fenêtres des chambres, elles ne s'ouvrent pas, nipote mio."

J'ai raccroché.

J'ai pleuré. Beaucoup. Longtemps.

Je ne me suis jamais senti aussi minable, ni aussi seul.

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