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En plein dans le pif, pour commencer

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David Papotto

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Toute histoire commence un jour, quelque part ... axiome sans plus de sens que l'histoire-même qui s’apprête à vous être racontée. L'histoire -appelons ça comme ça!- pourrait aussi bien commencer ici que bien avant ou bien après, et ça parce que d'histoire il n'y en a pas. J'aime raconter et cette marotte n'implique pas forcément qu'il y ait matière à s’exécuter. Faut juste le faire, expirer ce qui se cumule au-dedans, c'est tout. Pas d'alibi, pas d'excuse. Pour cette fois donc, commençons ici : début d'un mois de novembre comme un autre, comme tous ces mois de novembre qui se sont brisés sur mes épaules et m'ont penché un peu plus vers la terre chaque année. Plutôt doux cette fois-ci, le mois de novembre. On est le 2 ou le 3, au-dehors c'est brumeux et sec. Le ciel tout entier est gris comme de la poussière sur du mélaminé blanc. Moi j'aime quand c'est brumeux, alors je traîne ma patte et ma béquille dans les rues. Une béquille, parce que je me suis foulé une cheville l'avant-veille en voulant me remettre au sport et ça m'a rappelé que je n'étais plus si jeune que ça en fin de compte. Un café dans un café, c'est par là que je vais. Mais arrivé dans le troquet je me prends une bière. C'est inéluctable ça, comme truc. Je sors un bouquin de ma poche arrière : Lucien Becker et sa poésie de l'amour qui me fait me souvenir que l'amour, l'amour... c'est quoi ça encore ? Mes yeux glissent pourtant sur les lignes comme des passagers à bord de wagons, et ça malgré le tohu-bohu dans le café qui pourrait en gêner plus d'un. Pas grave : j'ai les oreilles pas bien habiles et c'est peu dire. Ce n'est pas le cas de mon nez en revanche et il vous le prouve à cet instant puisque voilà une valve parfumée qui s'engouffre dans mes deux narines à m'en faire dérailler deux lignes de Becker. Je ne lève pas encore les yeux, je sais que ça vient de ma droite. Un mètre cinquante juste à droite : on dirait un gigantesque bonbon, tout rose tout sucré. Il se dandine en plus le bonbon, je le sens bon sang, je le sens ! Ça me rappelle les fêtes foraines et aussi ces chewing-gums de quand on était gosses, ceux avec lesquels on faisait des bulles si grosses qu'on s'en foutait jusque dans le museau, et parfois jusque dans les sourcils pour les plus forts. Ce n'est pas déplaisant cette odeur finalement, bien que le Becker pour le coup il soit loin. Moi j'ai de nouveau huit ans, je fais des bulles et l'amour je m'en fous bien. Je préfère jouer dans la forêt avec les copains. Ce buisson-là est un gobelin. Cet arbre mort est un troll. Eh regardez donc les gars, j'ai trouvé un os de dinosaure dans mon jardin. On fait la guerre avec des fusils en forme de branche, on échange nos billes et nos cartes en s'arnaquant les uns les autres et puis de toute façon on n'y connaît rien autant les uns que les autres. Et quand les jeux se finissent ? Bon, d'accord, il y a quand même cette fille, même à huit ans. Surtout à huit ans. Depuis le CP que tu la regardes toute la journée en classe et que t'écoutes jamais la maîtresse. D'ailleurs, c'est ces objets de dissipation là qui contribueront à l'échec de toute ta scolarité, mais je vais trop vite, revenons à tes huit ans. Cette fille-là, comment elle s'appelle encore ? Pauline au début, Jennifer plus tard. Une fois, souviens-toi, elle a trouvé ton journal intime et a vu son nom écrit dedans, son nom avec trois fautes mais son nom quand même. Elle a su que tu pensais à elle après l'école, jusque chez toi que t'emportais son image et le souvenir tout frais de sa voix, jusque dans ton lit même, même à huit ans. Surtout à huit ans. Mais ça ne lui a pas fait grand chose, bien sûr, enfin tu crois. Tu ne t'en souviens plus.
D'un coup l'odeur du gros bonbon s'éclipse. Il y en a une qui lui fait de l'ombre, plus forte, plus près, dominante. Âcre et puissante : ce sont des effluves de transpiration. Bon sang ! C'est ça qui m'a attrapé par le col jusqu'à vingt piges en arrière pour me revisser sur ce tabouret, là dans le café. Et c'est partout autour de moi, ça se glisse entre mes poils de nez comme deux corps chauds dans des draps faits. Puis ça se balade là-dedans et ça me prend dans le système phonatoire. Beark ! C'en est trop, je finis par lever la tête des amours de Becker qu'étaient devenus les miens. Faut bien que je la trouve la source de cette abomination qui va finir par gagner ma nausée. Les yeux sont en jeu : à ma droite, c'est une jolie petite brune qui attend son café, bien couverte dans un manteau de fourrure avec des gants mauves qui chauffent ses petites mains vierges de tout labeur. Ça c'est mon gros bonbon tout rose, je me dis, même si elle ressemble davantage à un renard géant. Je tape un coup de renifle, léger, pas voyant pour un sou, et ça me confirme : c'est elle qui m'a replongé dans ma cour d'école, toute sucrée qu'elle est. Seulement un reflux sans flux qui l'annonce me refend le nasal. Putain quelle horreur ! Je zyeute à gauche : rien. Derrière : rien. Et c'est prenant, je vous jure, un truc insupportable. Noyé dans le doute infectieux, je glisse le long du zinc pour arriver au bout du comptoir, tout dans le fond du rade, comme si j'étais puni. Et même là ! Même ici les vapeurs de sueur me font une écharpe, m’enlacent sans rien me demander. Si j'étais une femme je crierais au viol, mais nous on n'a pas ce pouvoir-là. C'est ici que je me rends compte : mon Becker n'est ni dans mes mains, ni dans ma poche. Je l'ai laissé à l'autre bout du zinc, près de l'entrée. Tout là-bas je le vois, mon Becker, entre les petites mains en laine de miss Bonbon-Tout-Rose/Renard-Géant, qui en soufflant dans son café n'a rien trouvé de mieux à faire que lire la deuxième de couverture de mon livre. Le problème est le suivant : une dédicace se promène absolument toute nue sur cette deuxième de couverture, et elle ne devrait pas tomber entre les mains de n'importe qui. J'accours. Imaginez-vous cette scène mythique qu'on trouve dans beaucoup de films parodiques, cette scène où dans un ralenti saisissant le héros se jette, main en avant, pour récupérer un objet avant qu'il ne tombe, le tout en criant le fameux : Nooooooon ! Eh bien dites-vous que ce n'est absolument pas ce que j'ai fait. Je me suis levé de mon tabouret avec une légère précipitation, et, oubliant que depuis trois jours une béquille servait d'appui à ma cheville gauche, j'ai mis tout mon poids sur celle-ci avant de m'élancer vers le gros bonbon voleur de livre. Clac ! La cheville qui se plie à quatre-vingt-dix degrés. Prends-toi déjà celle-là, qu'elle me dit la cheville, tandis que je me roule par terre en gueulant comme un putois. Tout le monde me regarde dans le café, et je deviens aussi livide de douleur que rouge de honte. Seulement voilà : l'autre renard géant, là-bas, a lâché mon livre, et avec un peu de chance elle n'a pas eu le temps de voir ce que la deuxième de couverture disait. À ce propos, elle vient vers moi maintenant, et de l'autre côté du bar je vois aussi la taulière qui se met à faire le tour pour me rejoindre par l'autre côté. Bientôt c'est deux femmes qui me surplombent tandis que moi, toujours par terre, je serre les dents et grommelle. « Ça va ? », qu'on me demande. Je prends une bouffée d'air avant de répondre, et je crois bien que je vais en mourir : dans cet air-là on croirait que mon gros bonbon tout rose s'est fait rouler sous les aisselles d'un obèse en rut. Je pige en même temps que vous : c'est de la taulière, depuis le début, qu'émanaient les miasmes pourrissants. Je n'ai qu'une envie, c'est attraper le manteau de fourrure du Renard-Bonbon et d’emmitoufler mon visage dedans. Mais ça ne se fait pas, alors je me mets à ramper sur le parquet du rade en vue de longer le zinc. Faut que j'atteigne la sortie avant de vomir ! Je m'aide de mes mains et de ma jambe restante. Je suis un genre de serpent hybride. J'atteins rapidement le pont de jambes du Renard-Bonbon sous lequel je passe comme un ruisseau. Je profite pour renifler un peu. On s'y confondrait presque avec une confiserie par ici. D'un coup la petite fait un bond, mais un bond ! Elle a cru que je voulais jeter mes yeux sous sa jupe, cette conne-là. Ça va ça va, j'en ai déjà vu des culottes ! Peut-être pas des culottes en Dragibus et pâte d'amande mais honnêtement là, j'ai mal à la cheville, mon tarin s'en prend une belle aussi, et tout ce que je veux moi, c'est atteindre la sortie. « C'est un pervers ! C'est un pervers ! » qu'elle gueule. « Je vais t'apprendre à en faire de ce genre de petits tours, moi !», qu'elle ricoche la taulière. Oh Dieu non, pitié, qu'elle ne s'approche pas ! Les aisselles de Satan se mettent pourtant à ballotter vers moi. Non non non, tout mais pas ça ! Avec une seule cheville je ne peux plus envisager l'option poudre d'escampette. Alors je tente de m'en sortir par le pouvoir de la parole. Y a des plaidoyers qui ont sauvé des vies, ça je le sais. Maintenant c'est à mon tour de tenter le truc. « Mesdames, je dis haut et fort comme si c'était une cour de justice qui se tenait devant moi. Mesdames ! Vous vous méprenez sévèrement ! Je ne suis pas un pervers et ceci n'est nullement un ''tour''. Je me suis réellement tordu la cheville et sachez que la douleur est telle que je ne sais plus où je suis ni à qui je m'adresse ! » que j'envoie pour commencer avec une main sur la cheville et l'autre sur le front. « Il me faut sortir de cet établissement et appeler les urgences, vite, car sinon je crains que d'ignobles séquelles ne s'installent sur ma démarche future ! ». À ce moment-là je lève les mains au ciel en écarquillant bien tous mes doigts et je fais mine d'implorer la providence. Et je continue, puisque d'un coup c'est tout le café qui m'écoute : « Je refuse toute aide de votre part, car je suis un homme rempli de dignité et je m'en suis toujours sorti seul dans la vie, et ce depuis tout petit. Je ramperai sans l'aide de vos épaules, et je prendrai le brancard la tête haute, car c'est ainsi qu'il faut prendre la vie : avec dignité ! » « Avec dignité ! » que je rajoute encore, levant l'indexe bien haut.
« Non moi je le sais que c'est un pervers ! » me renvoie comme une gifle la Renard-Bonbon. Voilà qu'elle court jusqu'à son café et qu'elle attrape mon Becker. Oh la putain, elle va lire la deuxième de couverture à tout mon auditoire ! C'en sera fini de ma tentative de grâce, j'y passerai pour de bon, les aisselles nauséabondes de la taulière qui me ceintureront le cou et me jetteront au-dehors du rade. Je voulais la jouer soft, moi, mais c'est la petite qui en a décidé autrement. Ni une ni deux je sors une pièce de deux euros de ma poche que je jette de toutes mes forces vers la fille. La providence est avec moi : la pièce percute de plein fouet sa tasse de café posée juste à coté de mon livre, et la renverse en plein dessus, inondant d'un liquide bouillant le zinc ; les genoux de la fille ; et surtout ma deuxième de couverture. C'est gagné ! Mais maintenant il faut que j'explique ça à la taulière dont, derrière moi à présent, le parfum pourrait être confondu avec une décharge sous un soleil vulcain. Pris de panique je crie : « Bougez pas, vous là avec votre odeur du diable ! Il me reste encore plein de pièces dans les poches ! ». Puis tout en rampant à reculons, je brandis une pièce de 50 centimes piochée au hasard dans les profondeurs de mon pantalon. Dans le fond sonore, parmi le silence placide des clients bouches bées, résonnent les cris de Renard-Bonbon. J'ai dû lui brûler ses petits genoux à travers ses jolis collants noirs. Ça fait : « Haaaaaa ! Haaaaaa ! ». Moi je progresse doucement vers la sortie. L'idée me traverse alors de négocier un hélicoptère pour repartir, puis je me dis que c'est un peu gros quand même. En tout cas la taulière ne bouge plus. Elle reste plantée au même endroit, les yeux écarquillés qui me fixent. L'effet de surprise, y a rien de mieux !
Un homme se lève, et rempli de conscience il clame haut et fort : « Mais c'est pas possible de voir des choses pareilles ! ». Je n'ai plus le temps de faire dans la dentelle : je sors une autre pièce, et je mets le vioc en joue.
-Toi tu restes à ta place ! Que je gueule, méchant comme tout.
Et abracadabra : le vieux se fige dans la même position que la taulière ; les épaules légèrement voûtées, le cou vers l'avant comme une tortue, et les yeux plus gros, plus ronds que des hosties. Me voilà sur le pas de la porte, je suis à deux doigts de m'en sortir, quand la petite dont j'ai cramé les jolies jambes me lance un truc à la tête. Je me dis « Chouette, elle me rend mon Becker ! », une fraction de seconde avant de prendre la tasse vide bien dans le milieu du front.
C'est au moment où je renversais la tête à travers le cadre de la porte que j'ai vu, je vous l'assure ! un cheval en feu traverser la rue au galop... Mais qu'est-ce que je bave, moi ? Quand je vous disais qu'il me faut raconter, même quand il n'y a pas matière à le faire. En réalité, et maintenant que je suis allé trop loin, il faut que je me résigne à vous le dire : il n'y a, dans cette histoire, absolument aucun mensonge ! C'est ainsi : il m'arrive à moi des choses incroyables, des choses fantastiques, et puis c'est tout ! Que ceux qui ne me croient pas en demeurent à mes yeux des jaloux inflexibles. Car je vous le dis : ce n'était qu'un jour de mois de novembre comme un autre, et si vous l'avez trouvé hors du commun, je vous conseille vivement de lire davantage de mes chiffons.
Comment ça une fin bâclée ? Si j'ai le droit de démanteler les codes c'est bien parce que je suis un génie, tiens.
Et gloire aux sensibles insensés !

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