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Christophe

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Edgar Piron avait un regard filandreux. Bien que personne ne puisse expliquer à quoi cela correspondait, tout le monde s'accordait à dire que c'était vrai.
Il n'était pas assez laid pour qu'on puisse l'honorer de la qualité de monstre, qualité qu'offre à qui sait la valoriser une certaine notoriété, mais suffisamment pour que le nez des mignonnes se détourne de lui.
Or, Edgar aimait les femmes.
Moderne Cyrano, Edgar séduisait sur les réseaux sociaux par la beauté romantique de ses propos. Mais, si Edgar passait ses soirées à échanger de coquins messages à s'en faire des crampes, il n'arrivait pas à la tirer. Sa crampe.
Car Edgar aurait aimé passer des paroles aux actes. Au moins une fois. S'il avait connu les femmes, il eut su que la chose n'avait rien d'extraordinaire. La chair est triste dit le poète. Mais, dans son ignorance, Edgar pensait qu'aucune jouissance ne pouvait égayer autant ses soirées que ce mélange des corps avec le sexe opposé. Il faut dire qu'Edgar avait très peu d'occupations.
Edgard n'était pas très instruit. Il remplissait ses nuits d'insomnie en regardant la télévision. Il connaissait pas cœur toutes les émissions de la série « Pêche et chasse » qui passaient en boucle depuis des années. Dans ses activités de séduction virtuelle, il appliquait avec succès les principes du bon pêcheur : appâter, attendre patiemment que le bouchon s'enfonce, ferrer d'un coup sec, puis baisser la canne pour mouliner et la remonter pour ramener sa proie.
Mais comme disait Jojo, son copain rigolo :
— C'est bien beau d'attraper un poisson, mais le but c'est quand même de le faire passer à la casserole !
Car tel était le drame d'Edgar. Pour augmenter ses chances, il s'était créé un profil constitué de photos d'un autre, d'un qui plaît. Il les avait trouvées sur un forum d'adolescentes, dans un classement des cents plus beaux comédiens de Hollywood. Il avait choisi l'avant-dernier par stratégie, car sa position réduisait le risque qu'il soit connu par les trentenaires, catégorie de femmes qui constituaient ses proies. Mais son choix était aussi dicté par la coquetterie. Edgar se plaisait à imaginer qu'à quelques millimètres près, leurs traits se ressemblaient. Cette fossette sous le menton par exemple, Edgar avait la même au niveau de la joue. Hélas, les millimètres comptent pour des mètres lorsqu'on parle de beauté et ces mètres élargissaient d'autant le fossé qui séparait Edgar des femmes. Lorsque l'une d'elle, enflammée par ses mots, lui proposait de le rencontrer, l'idée de son reflet dans les yeux de la belle le terrorisait. Il inventait de piètres excuses pour retarder le rendez-vous et finissait par rompre avec amertume. Il passait alors des nuits à se rouler dans ses draps et à mordre son oreiller en hurlant à la mort, ce qui n'est pas facile.
C'est Jojo, une fois de plus, qui vint à son secours en lui donnant de précieux conseils.
— Tu comprends, tu ne dois pas considérer une femme comme un poisson à attraper, mais comme un vaisseau à conquérir ! Quand j'en vois une qui me plaît, je me dis « À l'abordage ! ». Les pirates attaquaient des vaisseaux plus gros et mieux armés qu'eux ! C'est par leur détermination qu'ils remportaient la victoire. Plus de place au doute. À l'abordage, Edgar ! À l'abordage !
À l'abordage....
Cela lui prit un samedi où la solitude pesait plus lourd que d'habitude. Il alluma son ordinateur et remonta son slip au niveau du nombril pour se donner du courage. Il ne pouvait supporter le contact d'un autre vêtement en ce lourd soir d'été. Pourquoi gardait-il cette dernière étoffe, d'ailleurs ? Le souvenir des recommandations de sa grand-mère lui revint :
— Il faut toujours porter des sous-vêtements propres car si tu as un accident, les pompiers les verront. Et que pensera-t-on de toi ?
Qu'allait-on penser de lui ? Cette préoccupation était un boulet qui l'handicapait dans sa course à l'amour depuis son enfance. Ce soir, Edgar devait être libre. Il enleva son slip, le fit tournoyer quelques instants dans les airs, puis le jeta dans un coin de la pièce en criant :
— À l'abordage !
Il enclencha sa chaîne haute fidélité dans laquelle était toujours placé le disque de Saturday Night Fever et s'assit face à son ordinateur en fredonnant les paroles. Edgar avait la fièvre et malheur à celle qui tomberait entre ses griffes !
Il consulta la liste de ses contacts féminins et se détermina sur une grande blonde au sourire de publicité pour dentifrice. Son alter-ego méritait bien une femme d'une telle beauté, et lui, Edgar, saurait la conquérir. L'affaire fut menée presque trop promptement. Edgar possédait une collection de phrases toutes faites qu'il avait collecté sur les réseaux sociaux et les forums de recherche d'amitié. Ces phrases, qu'il n'aurait osé prononcé de peur de passer pour un demeuré, était d'une redoutable efficacité à l'écrit. La midinette, qui ne cessait jamais de vivre dans le cœur des femmes les plus rompues au jeu de la séduction, était séduite par cet homme qui semblait si bien les comprendre. Faustine, c'était le prénom du bateau à aborder, ne fut pas longue à hisser le drapeau de la reddition. Il en eut un peu honte, car derrière le physique avantageux de la photo, il avait découvert une âme pure et sensible. Ils prolongèrent leurs échanges virtuels une longue partie de la nuit et se retrouvèrent devant leurs écrans tous les soirs suivants. Au bout d'une semaine, le cœur battant, Edgar proposa une rencontre. Il était persuadé que l'ouverture d'esprit de sa conquête passerait outre sa laideur. Celle-ci se déconnecta aussitôt et ne donna plus signe de vie. Pendant des jours, il revisionna le film de leur histoire en cherchant ce qui pouvait avoir produit cette conclusion inattendue. Il reçut un courrier électronique la semaine suivante. Faustine s'y excusait de sa conduite, due uniquement à ses doutes et sa peur de le rencontrer et de briser l'image qu'elle se faisait de lui. Elle lui proposait de prendre un café le samedi en fin d'après-midi et lui détaillait les vêtements qu'elle porterait pour qu'il la reconnaisse. Edgar fut surpris de ces indications vestimentaires. Il se sentait capable de repérer la belle au milieu d'une journée de soldes aux Galeries Lafayette, mais était en même temps rassuré qu'elle ne lui propose pas une conversation par caméra interposée avant leur rendez-vous.
Vint le jour de l'abordage.
Edgar s'était appliqué pour sublimer son apparence. Chemise orange, veste en velours bleue, chaussures italiennes et raie au milieu, son corps était un diamant dans le plus beau des écrins. Après un entraînement de plusieurs semaines, il imitait à la perfection la démarche de John Travolta dans Saturday Night Fever. C'est en conquérant qu'il s'installa à la terrasse du Mayfair, brasserie choisie par Faustine pour leur premier rendez-vous. Il s'assit à une table d'où il voyait les clients en restant caché à leurs yeux. Sur les conseils de Jojo, il était arrivé en avance pour pouvoir étudier sa proie. Les minutes passaient et Edgar sentait son cœur cogner de plus en plus fort dans sa poitrine. Par deux fois, une blonde élancée le fit tressaillir. Par deux fois, il la vit s'installer à côté d'un homme grossier et sans envergure. Il détestait ces hommes qui transpiraient la testostérone et qui n'avaient qu'à regarder une femme pour la faire vibrer. Et ces femelles en rut ! Comme elles le décevaient ! Des bêtes, juste des bêtes qui cherchaient un mâle qui leur ferait de beaux enfants bien costauds pour que l'espèce se perpétue au mieux !
Edgar sentit un regard insistant troubler ses pensées. Il releva machinalement la tête et aperçut une créature dont la laideur n'avait rien à envier à la sienne. Ses vêtements lui rappelaient quelque chose, mais quoi ?
Soudain, il réalisa. Ce pantalon citron et ce haut en coton violet correspondaient à la description que lui avait faite Faustine. Il essaya de cacher son visage en l'enfouissant dans ses mains, mais trop tard ! La femme se dirigea droit sur lui et s'assit à sa table.
— JohnFever ?
— Qui ? Je crois que vous faîtes erreur, mademoiselle !
— Je sais bien qui vous êtes. Je l'ai deviné de suite. Votre regard vous a trahi.
— C'est moi, en effet. Mais vous êtes bien différente de votre photo.
— Vous aussi, mon cher.
— Je sais. Que fait-on maintenant ?
— Quel est votre prénom ?
— Edgar.
— Enchanté Edgar. Je m'appelle Sylvie.
— J'aimais bien Faustine.
— C'est le prénom de ma nièce. Edgar, je ne vais pas aller par quatre chemins. Nous sommes laids. C'est ainsi. Pourtant, lors de nos échanges, j'ai découvert un homme charmant et plein d'esprit. Je crois que, toi-même, tu as apprécié ma conversation.
— C'est vrai.
— Voilà ce que je te propose. Le monde ne veut pas de nous, mais nous nous sommes trouvés. As-tu eu beaucoup d'aventures ?
— Jamais...
— Moi non plus, Edgar. Alors, essayons de faire un bout de chemin ensemble. Qu'avons nous à perdre ? Dans le pire des cas, cela nous fera de l'expérience, dans le meilleur, qui sait ? Peut-être serons nous heureux ? Nous deux, nous ne nous arrêtons pas aux apparences et nous recherchons sincèrement l'amour. Moi, je crois que ça peut marcher. Qu'en penses-tu ?
Edgar se leva sans un mot et quitta la table. S'il était difficile de montrer sa laideur à une femme, il était encore plus difficile de supporter une femme laide. Edgar déclina l'invitation au bonheur à deux et rentra chez lui mordre son oreiller et hurler. Non, décidément, il n'aurait jamais droit à l'amour.

PRIX

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Fred Panassac · il y a
Un chasseur très sûr de lui malgré sa laideur...et qui donne l’impression de penser, comme tant de ses congénères, que les hommes ont des droits qu’ils refusent à la gent féminine. Bah, il reste seul et c’est bien fait pour lui, et quant à sa partenaire délaissée, elle en trouvera un qui n’aura pas la même définition immuable de la beauté...
Bravo, mes voix pour ce texte qui bouscule les habitudes.

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JACB · il y a
Je m'étais laissée bercer par le personnage, le style humoristique de l'écriture et puis...douche froide ! Une rupture, la romance devient cartésienne, on se dit que peut-être...Mais non l'homme est un mufle mal à l'aise dans son slip ! La belle âme trouvera sûrement chaussure à son pied (!!!)le fait du prince évidemment. Une chute qui fait un tête à queue aux "once upon a time ". Bravo Christophe!
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Véro Des Cairns · il y a
Bah mince alors, moi qui croyais assister à une belle histoire d'amour, comme dans Shrek... Décidément ce type, en plus d'être moche , il est on ne peut plus mufle! Qu'il aille se remettre le slip au dessus du nombril, il ne la mérite pas :). Merci pour ce moment d'un glamour tordant. Je vous souhaite la bienvenue sur ma page, avec entre autre AUGURE ROYALE.
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Moniroje · il y a
Moche la meuf, comme ça, à regarder
mais belle d'intelligence et de personnalité...
Elle trouvera...

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Marsile Rincedalle · il y a
Et la beauté intérieure, alors ? Bravo !
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Artvic · il y a
Mon vote Christophe ! très belle plume! bravo !
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Philshycat · il y a
j'aime cette chute !
En lice pour le prix Isère : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/rimes-en-al

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Julia Chevalier · il y a
Je craignais une fin où les deux laids se marièrent et eurent beaucoup.... mais vous avez su finir en beauté ... ou plutôt en laideur.
Mes voix

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Ginette Vijaya · il y a
Dommage ! La proposition était sensée ... et la chute un peu trop fuyante !
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Ady · il y a
Sylvie...vait vraiment, j'espère qu'elle n'aurait pas eu beaucoup d'Edgar pour lui 😉
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