Des « si » et des « peut-être »

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Passionné de littérature et de photographie, je suis l'auteur d'un premier roman paru en décembre 2015. La nouvelle est pour moi un exercice périlleux et subtil car requérant justesse et concision.

Image de Grand Prix - Automne 2021
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J'aurais pu commencer cette lettre par un « Mon amour » ou un « Mon chéri » voire par un plus désuet « Mon bien aimé », mais, non, non, définitivement non. Je suis sûre que tu trouverais cela trop direct pour ne pas dire mièvre ou impudique. De toute façon, j'ignore si j'aurais le courage de poster ce courrier demain, dans trois jours, deux semaines, six mois, dix ans ou jamais. Il n'est d'ailleurs pas impossible qu'après ma mort, mes enfants ou mes petits enfants découvrent, au fond d'un tiroir, cette sulfureuse missive suscitant alors chez eux un effroi bien hypocrite... Bref, je m'égare. Revenons à nos moutons.

Je me souviens de notre première rencontre, comme si c'était hier, ton entrée dans cette salle de réunion tellement impersonnelle, au mobilier anguleux, aux murs cliniquement blancs et au panorama vertigineux du haut de ce soixante-cinquième étage. Un 16/9 de baies vitrées avec en guest stars, le fleuve et son trafic de péniches et de barges à touristes. Nous évoquions le lancement d'un nouveau produit destiné au marché moyen-oriental et tu es arrivé, en sueur, essoufflé, engoncé dans ton costume trois-pièces, manifestement mal à l'aise et confus de ton retard pour ton premier jour de travail. Face au lacis de regards au mieux indifférents, au pire courroucés, tu as cherché un refuge, une oasis, un asile et tu l'as trouvé, dans mes pupilles. Si je suis convaincue d'une chose, c'est que toi comme moi, nous avons su, qu'à partir de cet instant précis, rien, non, rien ne serait plus jamais comme avant.

Les heures, les jours, les semaines, les mois ont passé et nous avons appris à nous connaître, en bons collègues, « en tout bien, tout honneur » comme on a coutume de l'affirmer, mais non sans arrière-pensées, malgré nos existences bien ordonnées : une maison pour moi, un appartement pour toi, un chien pour toi, un chat pour moi, et, « accessoirement », un mari pour moi, une femme pour toi, deux enfants pour toi, une fille pour moi. N'en rajoutez plus, le compte est bon ! La découverte de notre passion commune pour le septième art a sans doute fini d'écorner les dernières croyances qui pouvaient persister, en nos fors intérieurs, dans une « American way of life » lisse et rangée de magazines en papier glacé. Lors des pauses déjeuner, nos débats enflammés, aux allures de marivaudages non assumés, autour des longs métrages « Le Docteur Jivago » et « Sur la route de Madison » ne constituaient que le paravent d'un théâtre où se jouait bien plus que le dialogue de deux amoureux du cinéma.

À toi qui reprochais à Francesca/Méryl Streep d'avoir cédé trop facilement à la tentation, en tombant dans les bras de Robert/Clint Eastwood, je te rétorquais que, depuis longtemps, Francesca n'était plus qu'une mère et que Robert avait réveillé, en elle, la femme. À moi qui fustigeais Iouri Jivago/Omar Sharif parce qu'il trompait la belle Tonia/Géraldine Chaplin, tu me répliquais que c'était la guerre, la perspective d'une mort proche, quasi inéluctable et que, de toute façon, il était impossible de résister au magnétisme de Lara/Julie Christie. S'il était un film qui nous réconciliait, c'était bien le « In the mood for love » de Wong-Kar-Wai. Peut-être que dans cette histoire d'amour platonique, entre deux êtres mélancoliques, unis, de manière infortunée, par l'infidélité de leurs conjoints respectifs l'un avec l'autre, nous nous reconnaissions. Certes, nous nous reconnaissions, non pas dans la situation elle-même (car, sauf erreur, mon époux et ta femme ne batifolaient pas ensemble quoiqu'il ne faille jurer de rien !), mais dans l'état d'esprit des deux héros de ce drame, toi, M. Chaw, moi, Mme Chan, habités par un sentiment confus, empêtrés dans une communion d'âmes, un « à peu près », un presque « quelque chose »... Pardon, je m'égare encore, mais j'aurais tant et tant de phrases, de pensées à t'écrire tout en voulant aller à l'essentiel.

L'essentiel, c'est une image, celle que je garderai de toi, même quand poindra le crépuscule de ma vie, j'en suis persuadée. Avec deux collègues un peu rétifs, alibis néanmoins tacitement nécessaires, nous nous sommes rendus à la rétrospective « David Lynch » proposée par la cinémathèque. Dans la salle obscure, séparée de toi par les deux sièges qu'occupaient nos involontaires chaperons, je me rappelle comment, guidée par une soudaine intuition, lors de la projection d'Elephant Man, je me suis penchée en avant, pour t'observer. À cette minute, sur la toile, John « Elephant Man » Merrick se retrouvait acculé dans les toilettes de la gare de Londres, poursuivi par une foule hostile, vociférante et avide d'étrangeté. Le pauvre hère s'écriait : « Je ne suis pas un éléphant ! Je ne suis pas un animal ! Je suis un être humain ! Je suis... un homme ». Durant cette séquence, je n'ai cessé de scruter ton profil et je revois distinctement cette larme, unique, hypnotique, petite perle salée, couler du coin de ton œil, glisser lentement le long de ta pommette, suivre les contours de ta mâchoire jusqu'au menton. J'aurais tout donné pour être cette larme.

Enfin, il y a eu cette soirée où tout a failli basculer, où, toi et moi, avons, je pense, baissé la garde, relâché nos défenses, ouvert une brèche, bien aidés en cela par les vapeurs éthérées de l'alcool. Comme tu le sais, nous fêtions le départ en retraite de notre directeur du marketing et de la publicité, dans les salons de ce bel hôtel haussmannien en bord de quai. Nous nous sommes retrouvés côte à côte, dans ce canapé, chacun tentant de lutter en vain contre le tournis éthylique qui le saisissait. Presque mues par une conscience propre, nos mains se sont rapprochées, d'abord frôlées, puis franchement touchées. Une bulle s'est formée autour de nous, hors de l'espace, hors du temps. Nous sommes devenus les spectateurs distants et indifférents d'agapes mondaines, bâtissant, à nous deux, un ultime rempart d'authenticité face à la vacuité superficielle de conversations codifiées et prévisibles, de répliques vaudevillesques mille et mille fois répétées. Hélas, le charme s'est rompu à cause d'un serveur indélicat qui nous tendait benoitement son plateau de petits fours. Crash à grande vitesse sur le mur de la réalité ! Ignobles petits fours ! Détestable et révulsante nourriture terrestre !

Depuis hier et le moment où, la boule au ventre, je t'ai annoncé mon départ, l'expression de ton visage, dans la seconde qui a suivi, ne cesse de me hanter. En dépit de ton toujours impeccable self-control, ta cuirasse s'est fendue, ton silence a trahi ton désarroi, la fin de tes espoirs, de nos espoirs. Pourtant, tu as si vite recouvré ta maîtrise de toi-même, me demandant de féliciter, de ta part, ma chère moitié, mutée au Québec et qui ne me laissait guère d'autre choix que de la suivre...

Je pourrais épiloguer encore et encore sur des pages et des pages, continuer à coucher sur le papier, des choses que tu sais déjà, des événements dont tu as été l'un des acteurs, des paroles que tu as prononcées ou écoutées, des sous-entendus lourds de sens. À quoi bon ? Je vais ruminer pendant longtemps (et j'ai la folle vanité de croire que toi aussi), en extrapolant, en échafaudant des hypothèses, des scénarii, des présents et des futurs alternatifs :

Si nous nous étions rencontrés plus jeunes...

Si nous pouvions remonter le temps...

Si tu n'étais pas arrivé en retard pour cette réunion...

Si nous avions, ce soir de départ en retraite, franchi le Rubicon...

Peut-être serions-nous heureux...

Peut-être nous serions-nous aimés, mais aussi désaimés, détestés, abhorrés...

Peut-être aurions-nous vécu une double vie amère d'une banalité crasse, assaisonnée de rendez-vous furtifs et d'un frisson de l'interdit qui, au bout de quelque temps, serait lui-même devenu une routine insupportable...

Peut-être est-ce finalement mieux de laisser en suspens cet amour, doux mirage uchronique conférant à l'imagination tout pouvoir pour dessiner notre récit idéal...

Mais avec des « si » et des « peut-être », on referait le monde, l'Histoire et notre histoire.

Un jour, peut-être, si...
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Marie Van Marle · il y a
Il y a dans ce texte toute la vérité, et la saveur douce-amère, des choses que nous nous interdisons de faire et qui nous permettent de continuer à rêver. Le ton est très juste.
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Aubry Françon · il y a
Merci Marie, ce ressenti de lecture me touche sincèrement.
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Roserimes · il y a
Bonsoir Aubry,

Il y a tous les ingrédients pour faire de votre nouvelle, un parfum d'amour qui ne s'oublie avec le temps...

Il y a l'Amour et tous ses questionnements
Toutes ses hésitations et ses sentiments,
Il y a ce regard nostalgique, teinté d'humour,
Où se reflètent la pudeur, l'empreinte d'un amour...
Il y a "des si" et des "peut-être", qu'un beau jour,
Le ciel accorde par sa grâce, l'envie d'aimer à deux êtres"...
Et puis il y a comme deux âmes qui s'accordent sur une passion cinéphile réciproque, l'amour est ainsi, il vibre à l'unisson...

Lorsque la vie accorde cette faveur, ce moment unique, quelque soit, sa durée, il vaut la peine de le cueillir afin d'inscrire et de graver son parfum d'amour à l'éternité...
Avec des "si" et des "peut-être", vous nous avez écrit de nobles sentiments, où bien des personnes s'y reconnaîtrons, car pour écrire ainsi, il faut avoir su le vivre. Merci pour ce beau cadeau, Aubry, j'espère que vous vous portez bien, prenez soin de vous et de vos proches.
Avec toute mon amitié, ma rose.
Roserimes

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Aubry Françon · il y a
Merci pour ce commentaire aux accents poétiques, chère Roserimes , c'est un cadeau en soi et heureux d'avoir de vos nouvelles. Portez-vous bien ! Amicalement.
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Patrick Peronne · il y a
On sent le plaisir de l'écriture dans votre style. Un texte très plaisant à lire. Mon soutien et mon abonnement pour retrouver quelques rescapés du séisme... on se connaissait ou pas ? Peu importe... on recommence :-)
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Aubry Françon · il y a
Merci Patrick, heureux que vous ayez apprécié ce texte et, bien sûr, content de vous (re)voir.
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Virginie Denise · il y a
Des regrets sans remords... Bonne chance à vous!
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Aubry Françon · il y a
Merci Virginie :-)
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Joëlle Brethes · il y a
J'aime beaucoup ce récit pudique et tendre... Bonne chance !
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Aubry Françon · il y a
Merci ! Content que ce texte vous plaise.
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François Duvernois · il y a
Ravi de vous retrouver Aubry - après le séisme de Short - avec ce texte très sensible.
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Aubry Françon · il y a
Merci François, heureux de vous retrouver également :-)
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chris bachy · il y a
Très jolie nouvelle , bien écrite , avec une petite dose d'humour
un vécu pour certains
Bravo

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Aubry Françon · il y a
Merci beaucoup pour ce ressenti de lecture. C'est un bel encouragement.
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JAC B · il y a
Cette sulfureuse missive annoncée en introduction s'avère être une banale aventure extra-conjugale racontée parfois dans l'euphorie d'échanges autour du cinéma. Des références de personnages, de scénaris qui fédèrent une attirance,je like Aubry !
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Aubry Françon · il y a
Merci pour cette lecture et ce commentaire !
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Virgo34 · il y a
Histoire d'une vie avec ce qu'il faut de... suspense...
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Aubry Françon · il y a
Merci d'avoir consacré un peu de temps à cette histoire.
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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
Un texte assez universel...ne nous sommes nous pas tous fracassés un jour sur une assiette de petits fours ?
Je soutiens :-)

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Aubry Françon · il y a
Content que vous ayez trouvé votre compte dans cette lecture :-)

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