Des conséquences inattendues d'une rivalité.

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Bonjour à tous et toutes. Moi, c'est AL, 55 ans, pas toutes mes dents à l'instar de mon clavier auquel il manque des touches (mais je me débrouille), venue par chez vous raconter des histoires  [+]

C'est un après-midi un peu triste. Il fait un temps de rien : il ne fait pas froid mais il ne fait pas chaud, il n'y a pas de vent et il ne pleut pas mais il ne fait pas beau non plus. A Dasburg les anciens appellent ça "pas de temps du tout." C'est un temps qui convient à l'heure, à la saison : quatre heures et demie un samedi de novembre, après le jour des Morts et Noël est si loin... Pas de quoi se réjouir ni afficher son chagrin. Un temps morne pour les humeurs mornes, qui d'habitude étouffe tout sous son ciel bas, qui ralentit le monde, et dans cette atmosphère qui hésite entre deux même les mouches ont l'air de voler plus lentement.

Dans la salle du café "Au Chat Qui Tousse" monsieur Schmitt balance entre l'ennui et la paresse. Il regarde les rares passants qui marchent dans la rue. Il voit un petit monsieur en costume sombre avec un chapeau melon, parapluie sous le bras. Il se demande s'il aurait fière allure avec ce genre de galurin... Oui ? Non ? Non. Franchement, non. C'est pas tout ça, mais bon... Laver les étagères ou écouter les questions et réponses du quizz hebdomadaire ? Il lève la tête vers les petites bouteilles de jus de fruits et soda divers en exposition. Non, il n'a pas envie. Ni d'aller chercher l'escabeau, ni de descendre toutes les bouteilles, de les épousseter, de nettoyer l'étagère et de tout remettre en place. Et puis, ça risque de détourner l'attention des joueurs, du moins ceux qui se prennent au sérieux... Monsieur Schmitt se demande s'il seraient capables de répondre à la question "combien de bouteilles de boissons non alcoolisées doivent être installées à la vue des clients dans un débit de boisson ?" ou "doivent-elles être vides ou pleines ?". Peut-être le bouquiniste, Stanislaw Volkov ? Il lit tout et n'importe quoi, cet homme. Quand il n'a pas de journal ou de livre dans les mains il lit les affiches publicitaires au mur, le détail de la licence IV, la composition de la limonade qu'on vient de lui servir... Monsieur Schmitt parie sur le bouquiniste.

Peut-être que Louis Lafleur, le documentaliste du collège Arsenius Pim le pourrait aussi. Mais monsieur Schmitt ne parierait jamais sur Louis Lafleur. Il n'est pas d'ici. Il est un peu snob. Il se prend pour... Comment dire ? C'est un poseur, un je-sais-tout condescendant.

Le temps ne se décidant ni pour l'averse ni pour l'éclaircie, il incitait à la mollesse. On n'avait pas envie. S'extraire du canapé ? Pour quoi faire ? Donc quelques habitués du quizz du samedi ne sont pas venus. Il a fallu refondre les équipes. Et si beaucoup aiment gagner, ils préfèrent tout de même perdre en bonne compagnie. Après tout, ils sont là pour passer un bon moment, ils ne jouent pas leur vie, il n'y a rien en jeu sinon un titre purement honorifique de champions de la semaine, qui n'a aucune importance en dehors du Chat Qui Tousse.

Monsieur Lafleur a bien essayé d'introduire les titres de "champions du mois" voire de l'année. Les autres joueurs ont haussé les épaules. D'abord ce ne serait pas juste pour ceux qui ne sont que de passage et ceux qui ne participent que de temps à autres, ensuite l'ambiance est déjà assez compétitive à leur goût. Répondre sérieusement, dans le calme et la bonne humeur, pendant deux heures facultatives, sans rien à gagner, c'est très bien comme ça. Le plus éloquent défenseur du "ne changeons surtout rien" -on ne saurait dire ardent car c'est un homme plutôt taciturne- avait été le bouquiniste. Il était déjà le principal adversaire du documentaliste, pas vraiment sur les questions pointues où ils étaient à égalité, mais sur celles de culture générale avec principalement le sport et la musique contemporaine. Le bouquiniste écoute la radio dans sa boutique. Monsieur Lalfeur écoute les adolescents dans son CDI. Ils n'ont pas les mêmes sources, et elles ne se valent pas. Si monsieur Volkov prend ses défaites en hochant vaguement la tête, hochement ponctué d'un "Ah tiens" ce n'est pas le cas du documentaliste, nettement plus impétueux voire mauvais joueur.

Or aujourd'hui ils doivent jouer ensemble. Pour éviter des querelles il a été décidé de mettre tous les noms sur des petits papiers dans des seaux à champagne, et qu'une main innocente -le fils de monsieur Richard, le vendeur de voitures d'occasion- les tirerait au sort, quatre par quatre, pour faire les équipes. Il est visible que cette obligation de se côtoyer et de partager succès ou défaite ne plaît à aucun des deux. Monsieur Lafleur pousse des soupirs excédés, monsieur Volkov fait comme si monsieur Lafleur n'existait pas. Ce qui a des répercutions sur l'humeur des autres.

Question : si une lampe coûte un euro de plus qu'une ampoule et que le tout coûte 1,10 euros, combien coûte l'ampoule ?

On griffonne sur son carnet, on compte sur ses doigts, et messieurs Lafleur et Volkov se font prendre de vitesse par le coiffeur qui dit "cinq centimes !".

"Mais non, c'est dix centimes, lui répond madame Swikow, l'épouse du pâtissier.

_ Non, il a raison c'est cinq centimes, dix centimes l'ampoule plus un euro cela donnerait une lampe à un euro dix, c'est trop, puisque la lampe plus l'ampoule font un euro dix ensemble.

_ J'ai pas bien compris ?

_ Peu importe, la bonne réponse est cinq centimes. Un point pour l'équipe C."

Monsieur Lafleur soupire encore plus fort. "Vous pourriez allez plus vite ?" dit-il au bouquiniste, qui ne lui répond pas.

Question : quel est le titre du premier album de Francis Cabrel ?

Monsieur Volkov dit

"Les murs de poussière.

_Réponse exacte. Un point pour l'équipe B."

Monsieur Lafleur enrage. Les adolescents de son CDI n'écoutent pas Cabrel, et lui non plus. "Pff. Si il faut remonter à la préhistoire, c'est sûr que certains sont avantagés." Les oreilles de monsieur Volkov rougissent, mais il fait comme si le commentaire désobligeant ne s'adressait pas à lui.

Question : combien de tentacules à une pieuvre ?

Monsieur Lafleur dit

"Huit !"

Monsieur Volkov lui répond

"Non. Elles n'en n'ont aucun, les pieuvres ont des bras, pas des tentacules."

"Bon équipe B décidez-vous, huit ou aucun ?

_ Bras ou tentacules c'est la même chose ! dit monsieur Lafleur

_ Non, la question porte sur les tentacules, pas les bras. Les tentacules sont

_ Oh la ferme ! On s'en fiche, c'est huit et voilà.

_ Mauvaise réponse. Le point va aux équipes A et C.

_ Et voilà, on a encore perdu. Vous le faites exprès, hein, parce que je suis dans votre équipe ! Vous voulez me foutre ma soirée en l'air !"

Il y a tant de façons de demander poliment à quelqu'un de se taire... Mais aucune ne vient à l'esprit de monsieur Volov, qui en a plus qu'assez du comportement du documentaliste.

"Vous n'avez pas besoin de moi pour ça, vous perdriez même un concours de circonstances car "on ne fond pas une bonne épée avec du mauvais fer"."

La phrase de trop.

Monsieur Lafleur empoigne monsieur Volkov. Qui se défend en lui tapant sur les bras.

"Mais lâchez-moi !". On tente de les séparer. Mais le bouquiniste donne un coup de pied sournois dans le tibia de son adversaire, lequel réplique en lui donnant une gifle magistrale. Le bouquiniste se jette sur lui et le mords à l'oreille. Pas très fort. Juste suffisamment fort pour que l'autre s'écarte et couine "C'est un malade ! Non mais regardez ce qu'il m'a fait, ce débile ! ".

Monsieur Schmitt les jette dehors, où il commence à pleuvoir.

"Vous allez me faire le plaisir de rentrer chez vous, et je vous mets tricards pour quinze jours ! Pop pop pop ! Le premier qui l'ouvre c'est pendant un mois ! Compris ?

Le bouquiniste baisse la tête, fait un petit "Oui." et un encore plus petit "Désolé." qui pourrait s'adresser autant à monsieur Schmitt qu'à monsieur Lafleur. Comprenne qui pourra... Monsieur Lalfeur s'éloigne de son côté, et attend que le patron du bar soit rentré dans son établissement pour cracher par terre en direction de monsieur Volkov.

"Ce n'était pourtant pas un temps à embrouilles !" dit madame Swikow une fois les deux belligérants évacués.

"Non. C'était pas orageux ni rien. C'est drôle quand même..."

Ce qui est encore plus drôle, enfin, cela dépend de ce que l'on met sous le mot "drôle", c'est ce qui arrive à monsieur Lafleur pendant la nuit.

Il se réveille à quatre heures quarante du matin avec l'impression d'avoir la bouche sèche. Il a la langue chargée, les yeux embués, et a du mal à se lever. Il se dirige vers la cuisine sans allumer la lumière, pour aller prendre un verre d'eau. Il n'entend pas vraiment ses pas dans le couloir. D'habitude les lames du parquet grincent un peu. Là, rien, ou presque. Il tape dans ses mains pour vérifier si ses oreilles sont bouchées. Cela fait un bruit anormal. Le genre de bruit que fait un livre quand on claque la couverture. Certainement, ses oreilles sont bouchées...

A tout les coups il a attrapé la grippe. Ou un autre virus de ce genre. Parce qu'il ne sent même plus le sol sous ses pieds. Ses membres sont engourdis. Ils ne sont pas lourds comme quand il a beaucoup marché ou qu'il est resté longtemps debout. Ce n'est pas douloureux, il ne ressent pas de fourmis non plus. Il n'y a rien, juste... Rien. Il met ses mains sur les oreilles, et ne perçoit aucun changement. Tout manque : pas de son qui ferait penser à un grand vent, ou à la mer, ou son cœur qui bat. Il commence à se sentir très mal à l'aise. Si c'est bien une maladie, c'en est une qu'il n'a jamais eue. Ce qui l'angoisse énormément. Il n'a jamais entendu parler d'un dérangement de ce genre : ne plus rien sentir, ne plus rien entendre... Et peut-être même qu'il ne voit plus rien ? Il s'affole. Il court vers la cuisine où il se cogne le pied dans une chaise. A part le contact de la chaise, aucune sensation. Il presse l'interrupteur. Hélas il ne voit toujours rien... Il se jette sur l'évier pour se mouiller les yeux et le visage. Et là sous l'eau qui coule ses mains partent en lambeaux comme des morceaux de journal qu'on détrempe : monsieur Lafleur est en papier. Il est devenu un origami dément qui se délite dans l'évier, feuille après feuille.


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