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Coup de fouet en retour - Partie 1

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Romain Lavaux

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Un petit moineau vole paisiblement dans un ciel de fin d’automne. En cette saison, le long des routes, les feuilles des arbres sont couverts d’une robe jaune-orangée. Les maisons en pierres scintillent dans la rosée du matin et la douceur d’un couché de soleil. Louis, fraîchement diplômé d’une université publique provinciale, conduit pour se rendre à son nouveau travail dans une petite association. Rien ne le prédestinait à suivre des études supérieures, lui qui émanant d’un milieu social populaire, fait partie de ces fameuses minorités d’enfants à obtenir un diplôme plus important que celui de ses parents. Cependant, Louis n’est pas dupe, il sait qu’il est indirectement un futur travailleur pauvre avec un savoir plus important. Il sait également que certaines filières universitaires mènent dans des voies de grandes vulnérabilités. Fin observateur, d’un tempérament calme, Louis saisit du regard ce petit moineau avec attention. Une particule d’âme en liberté. Sa plénitude fut de bien courte durée, lorsqu’un corbeau bien gras surgit et d’un coup de bec tue le moineau. Devant cette manifestation d’instinct de survit, où le vivant mange le vivant, Louis ne peut s’empêchait de reprendre une mine grave et de se dire que ce spectacle, tôt ou tard, l’éteindra lui aussi lentement. Ses émerveillements prennent fins et il se referme dans ses pensées et ses heures de profonds silences, où l’esprit comme absent, part dans une conscience morte-vivante.

Louis s’active plus rapidement que d’habitude. Il prépare ses affaires la veille pour ne pas perdre trop de temps. C’est son tout premier jour. Telle une bête humaine, il enfile une chemise verte pâle de grands magasins industriels qui vend la mode à petits prix, des sous-vêtements, un jeans, des bottes en cuir, son écharpe, sa veste comme neuve qu’il a acheté il y a plus de sept ans, sa sacoche noire, un cadeau de son grand frère si fière de sa réussite, lui qui n’a pas eu l’occasion d’aller un peu plus loin dans ses études. Louis ne fait pas partie de ces étudiants à l’esprit compétitif qui prennent pour habitude une fois l’objectif atteint de dire, quand il se retourne sur leur vie, cette fameuse phrase complètement vide de sens  : « J’ai plutôt bien réussi ma vie ». Une phrase qui le désole quand il l’entend car elle renvoie à une forme d’individualisme stupide. C’est quoi la réussite sans les autres ? Sans ceux que l’on ne veut plus voir ? Sans ses arrières grands-parents ou parents qui vous nourrissent ou non, se sacrifient un peu plus au travail pour vous voir un peu heureux ? C’est quoi la réussite sans les professeurs qui vous donne le goût d’apprendre et de vous améliorer pour l’intérêt commun du plus juste ? C’est quoi la réussite dans des institutions prestigieuses, où règne un culte de l’entre-soi ? C’est quoi la réussite dans des vies sacrifiées de ceux qui cèdent leur place ? Où est la réussite dans nos représentations diverses, avec pour certains un intérêt particulier dans l’avoir, mais pas dans l’être ? Tout ce symbolisme qu’est l’ argent, les diplômes, l’emploi et la propriété, toute cette matérialité physique et intellectuelle, Louis sait que ces valeurs et symboles partiront avec eux dans leur mort.

Louis se souvient de cette professeure d’anglais qui disait, d’une voix fatiguée et vive : «On vous ment en permanence !». Les uns avancent sans se retourner par choix ou par des moyens financiers importants, les autres ralentissent, savent qu'il n'y a pas d'ailleurs et se retournent. C'est un peu le cas de Louis. Il aime la diversité et aime accompagner un adulte handicapé vivant avec 860 euros par mois, un RMiste avec moins de 420 euros, des retraités avec moins de 1000 euros ou ceux des classes moyennes et supérieures vivants dans la fermeture des entreprises et la solitude de ce temps présent. Il établit des budgets et réalise des tableaux comptables qui alignent des chiffres sans valeur sur des lignes de comptes. Il observe la vieillesse, dans des corps en lambeaux et en décrépitudes ; ne plus pouvoir écrire, lire, peindre ou danser. Il ressent les joies et les peines de cet atmosphère de la lenteur, la peur de tomber, de se casser un os, de voir ses membres trembler, son corps comparable à des tempêtes incontrôlables. Il entre dans le veuvage, l’amour fantasmé, les rancœurs entre époux quand la mort les sépare, ceux qui n’ose plus refaire leur vie ou sortir pour aller vers la grande ville à trente kilomètres pour faire leurs courses faute d'un manque de moyens de locomotion et d'un bon état de santé. Louis voit les mois qui défilent, le Printemps : les cloches de Pâques et les fleurs ; l’été : la forte chaleur et l’envie de trouver un peu de fraîcheur ; l’automne : la Toussaint, la fête des morts et les mélancolies ; l’hiver : les fêtes de familles, les périodes de spleen et les rigueurs politiques tristes du nouvel ère.

Dans les paysages que Louis traverse, il voit au loin, la campagne, les solitudes, les solidarités locales aussi, des dépossédés avec ou sans voitures et téléphones portables. Les amis, les publicités peintes sur des masures en pierre. Les industries qui ferment avec des portails en fer rouillé. L’immobilité des arbres poussant comme des auras qui nous contemplent, d’un calme olympien. Des nouveaux voisins, parfois des générations milléniums qui entre dans la vie active devant leurs parents désarçonnés de ne pouvoir les retenir encore un peu plus, face à cette mascarade de l'emploi.

Il porte un regard attentif à ces personnes âgées qui vivent la retraite comme une exclusion. Il voit aussi ces étudiants qui ne se sentent pas bien dans cette société où ce sont les élites qui font leur monde et dictent leur vie future par décret où le débat démocratique se pose. Il y a cette liberté, cette égalité et fraternité qui s’essoufflent dans des nouveaux lendemains, parfois avec l’âge, les différences sociales, souvent avec le temps pour tendre, dans des heures sombres, vers la violence, les incompréhensions, les indifférences, les silences et puis la mort.

Louis part dans ce monde, que l’on appel couramment le travail, alors qu’il s’agit simplement d’emploi. On a une rémunération, parfois un contrat de travail et des obligations avec son employeur. L’emploi n’existe pas, c’est une construction de la pensée humaine, où des groupes humains pensent que cette notion abstraite existe. C’est également le cas de l’argent. Pour de nombreux hommes, Louis constate que tout ce qui relève de la sphère domestique n’est pas considéré comme étant du travail. Rien de bien nouveau. Des petites choses qui renvoient à la vie quotidienne : faire ses courses, la cuisine, nettoyer la maison, faire le jardin, bricoler,...
Louis se pose la question de savoir combien gagnaient ses grands-parents  ? Certainement bien moins de 2000 euros par mois, avec une vie de labeur à retaper des maisons, aider dans les champs, garder des enfants pour que leurs parents puissent faire carrière dans des entreprises privés et publiques, porter des cercueils et être croque morts, ou bien encore faire le ménage dans des écoles élémentaires. En somme, Louis conclut que nous occupons des emplois pour vivre, pour gagner un peu d’argent et que nous travaillons quand nous apportons quelque chose à la communauté et aussi s’épanouir soi-même. Sous le regard des dominants, le travail à une valeur bien moindre dans une société valorisant l’argent comme unique moyen d’échange. Là est la nuance, selon lui, entre l’emploi et le travail.

Il est huit heures et trente minutes. Louis longe une rue dont les trottoirs sont recouverts de délicates intentions de nos charmants animaux domestiques et des plaisirs éphémères que procure une clope. Une future collègue lui ouvre la porte d’accès située à l’arrière d’un immeuble entretenu au crépi bien plus neuf que les bâtiments avoisinants. D’un sourire bienveillant, elle lui demande si c’est bien lui le petit nouveau. Il répond par l’affirmative. Petit à petit, ses futurs collègues défilent devant lui. Pointage à la badgeuse, bruit des talons sur des marches d’escaliers grinçantes, téléphones qui sonnent et énervements derrière des écrans d’ordinateurs qui ne fonctionnent pas. L’association présente plus de femmes que d’hommes. L’univers médico-social et l’assistance aux familles, restent le monde des femmes.

L’intérieur de l’établissement ressemble à un ancien immeuble particulier des années 1930 ou 1940. Il se compose de trois étages où des bureaux se succèdent. Le papier peint jaunâtre est défraîchi et omniprésent dans chaque pièce. Le rez-de-chaussée est le lieu d’accueil des usagers. Il est composé de quatre salles de rencontres. Des armoires métalliques occupent chaque pan de mur. On y trouve des courriers empilés, des pochettes plastiques, des bons d’achats de couleur bleu libellé de la manière suivante : alimentation, hygiène, tabac ou produits divers. Au deuxième et troisième étages, se trouvent d’autres bureaux dans des pièces peu spacieuses et mal éclairées. Les machines Senseo tournent à plein régime, histoire de mettre une meilleure ambiance au travail et rendre le lieu plus accueillant.

Les métiers des travailleurs sociaux sont moins visibles que celui de pompiers ou d’infirmiers. Pas d’uniforme, pas de sirènes lorsque l’on accompagne quotidiennement des personnes dans le besoin ni trop de reconnaissance lorsqu’il faut s’occuper de trouver des solutions du début à la fin de la vie. Ils sont aussi une forme de police sociale. Du jeune sans papier, d’une femme rongée par les punaises de lits, d’un homme de trente ans sans nouvelles de sa famille atteint de la maladie de Charcot qu’il faut placer en maison de retraite faute de structures spécialisées en provinces, d’adolescents et jeunes adultes qui se suicident, de la solitude, des désespoirs dans les villes, dans le lit du silence des campagnes et des petites communes où le lien social se dissout.
Si Louis cultive son calme, sa colère n’en est pas moins importante. Il y avait des intervenants, parfois fonctionnaires, qui lui déclarent : « Ce que vous faites, je ne pourrais pas » ; des partenaires souvent usés : «  C’est sa vie pas la mienne », ou dans des actions et discours désenchantés : « On n’a pas de baguette magique ! ». Le simple fait de voir, de désigner les choses, de s’armer idéologiquement, de parler à l’autre, de dénoncer les stupidités de l’avoir, de montrer les violences des décisions individuelles ou de certaines catégories sociales dans la distance, de remettre en cause nos certitudes, sont des baguettes magiques pour Louis.

En montant les escaliers pour rejoindre son nouveau bureau, Louis entend que Johnny Hallyday est mort. Une époque se tourne. Il marquera sa journée. Ses futurs collègues imaginent un hommage national et la question du règlement de sa succession. Quelle coïncidence pour Louis de travailler le premier jour de la mort d’une idole populaire. Tout devient étrange. Des ressentiments de voir un monde, une époque, disparaître sous ses yeux. La mort de cet homme marque des générations, davantage celles des années 1950 - 1960 où la bicyclette, les premières motos plus rapides, l’essor de meilleures automobiles sont le progrès. Avec la mort de Johnny, c’est le feu qui s'éteint un peu, la fin du divertissement pour nous : monde populaire. Parallèlement, c’est l’annonce de bouleversements entre générations, entre classes sociales avec un nouveau Président. Un an après, c’est la crise des gilets jaunes, plus tard, les manifestations seront plus vives dans toutes les catégories sociales, la montée en puissance des femmes et dire : « on est là ! », comme dans des stades de foot de Saint-Etienne et puis... Vient le covid 19, où le masque ferme les bouches et dissout les manifestations collectives.

On explique à Louis les logiciels informatiques. Il constate que le social passe par l’ordinateur. Outil des années 1980. À cette date, la dématérialisation sera le progrès, un nouvel ordre social. Louis porte un regard inquiet sur les réseaux sociaux, les textos, le son des voix que l’on entend plus dans les téléphones, les mails qui deviennent contraintes, les powers point impersonnels, les cartes postales qui se perdent, les virtualités mornes rendant esclave. Nous ne savons plus quoi faire sans cet outil mettant de côté certaines personnes âgées dépendantes. Les pauvres disparaissent au profit des générations toujours plus connectés.

Louis écoute avec attention le profond désespoir de ses collègues face à ces évolutions numériques qui sont sources de contraintes, de contrôles, de tâches quantifiables pour mesurer l’activité individuelle du travail, l’exaspération, la perte de temps, la dépossession de l’esprit critique, la multiplication des protocoles sans outils efficaces pour maintenir l'hygiène et la sécurité au travail.

Louis contemple aussi tous les détails comme les noms de famille, sources d’histoires. Également, l’appellation des communes, les plaques dorées de professions libérales et de grands immeubles ou commerces. Ainsi, une multitude d’arbres généalogiques se détressent devant lui.




Louis dispose de son effectif. Quarante-sept personnes à suivre, plus ceux de son binôme soit quatre-vingt dix individus. Le tout à temps partiel. Il y a un numéro interne pour chaque personne. Encore des nombres. Comment mettre un peu d’humanité à ce tableau bien maussade. Heureusement, la créativité est un atout chez Louis et il s’attache à fabriquer son propre tableau.

Les jours passent, ses collègues le forme et Louis prend, progressivement, ses marques. Il enchaîne les réunions. Les réunions de réunions. Les réunions des réunions passées, formant la grande réunion. Tout cela lui donne envie de partir à la Réunion. Il rédige ses propres notes, remplis la paperasse administrative, toutes les caisses de sécurité sociale y passent, constitue les dossiers d’aide juridictionnelle et il commence à sentir le goût amer des premières réformes de son actuel Gouvernement. Les mutuelles augmentent, certaines personnes lui font part qu’elles mangent mal voire plus du tout. Des kilos et des kilos en moins pour certains. Il réfléchit dans la manière de gérer ces budgets, comment payer les factures courantes sans impacter fortement la vie des personnes disposant de 200 euros par mois de reste à vivre. Sa calculette chauffe. Il constitue des dossiers de surendettement, se rend à la préfecture pour le renouvellement de titre de séjour et jongle entre l’augmentation d’une allocation adulte handicapée que des personnes pensent comme bénéfique, mais qui se traduit par une hausse conjuguée des dépenses courantes. Une propriétaire d’un appartement l’appelle. Cette dernière est directrice d'une école privée et provient de la petite bourgeoisie :

« -J’augmente le loyer de Madame Doumba, après tout, ses aides sociales ont augmentées avec l’arrivée de son nouvel enfant... La CAF est vraiment généreuse avec ces étrangers et ces chômeurs ! ».

Louis surpris de cette remarque réplique :

- Ce sont des aides sociales Madame, pas un salaire...

- Je vois pas la différence, dit-elle d’un ton sec. Je l’augmente de 30 euros supplémentaires et c’est tout.

- Je vous rappel que vous devez suivre l’indice de l’IRL, 30 euros me semble excessif au vue du calcul...

- Vous plaisantez c’est rien du tout ! Ça paye pas d’impôts et en plus ça dispose d’aides à gogo !

- La taxe sur la valeur ajoutée, la TVA, est payée par tout le monde, même par des enfants qui achètent des bonbons avec leur argent de poche !  Cette taxe est la plus inégalitaire !Donc non, Madame Doumba paye des impôts et elle aussi finance le système de sécurité sociale. Vous abusez de vos obligations, je saisirais la CAF pour un contrôle et le juge pour revoir le montant du loyer et vous conformez avec la loi !

- Ils ont bons dos les familles étrangères avec pleins de gosses ! Les pauvres qui n’ont pas fait d’études !
.
- Ne dites pas n’importe quoi Madame ! il y a des lois et prier que la précarité ne vous touche pas ! ».

Louis avait envie de lui dire d’autres choses mais il fallait qu’il reste neutre et politiquement correct. D’autant plus que le ton est un peu monté et qu’il n’aime pas se faire remarqué.
Il coupe court à la conversation. Encore une de plus qui mélange les choses pour les tirer à son avantage. Ce genre de personne l’agace avec des phrases toutes construites sans prise de recule. Louis aimerait bien la voir avec un revenu de solidarité active et tous les préjugés qui en découlent au quotidien.

Au cours d’une pause, Louis regarde avec des yeux de l’ennuie ce Président et son équipe sur twitter, ils s’exposent en permanence, ils pratiquent la novlangue et publient des petites phrases sur Facebook. On suppose que c’est ça la vraie vie... Une politique numérique, facebookée, twittisée... Cela fait des ravages sur les cerveaux. D’autant plus, qu’elle est basée sur l’émotion. Du divertissement.

Louis s’interroge sur le sens de ces individus, leur utilité sociale. Ces politiques ne portent pas de masques en réunion, accélèrent le réchauffement climatique, cassent le code du travail et les acquis sociaux, n’écoutent plus les travailleurs sociaux qu’ils qualifient de fauteurs de troubles, utilisent l’argent public dans des petits fours ou la privatisation de châteaux pour des réunions intimistes, se détournent des inadaptés par la distanciation sociale quand ceci les arrange, quand bien même depuis plus de quarante ans, ils n’ont jamais étaient autant distants à l’égard du peuple.
Ils réforment, réforment pour répondre à une prétendue immédiateté. Louis interpeller se pose la question de l’état de souffrance psychologique de ces individus. S’ennuient-ils d’avoir trop de monde sur cette planète, une masse d’humain inutile pour les élites ?
Il réfléchit la boule au ventre et voit comment les pauvres et les immigrés, meurent doucement, partout à travers le monde, dans ses quartiers et ses campagnes. Ces vies qui ne coûtent pas cher, où l'enterrement sera rapide. Des personnes sans importances, ce ne sont pas des stars, ce sont personnes, pas de biographies sur Wikipédia, alors leur mort qui s’en souciera vraiment.
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