Avent 2016 - Déluminés - Chapitre 13 à 18

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Chapitre 13

« Monsieur Blouin ?
Marius frappa de nouveau à la porte.
« Monsieur Eugène Blouin ? »
Un « j'arrive » lointain lui parvint. Des pas rapides s'approchèrent de la porte. Il y eut un moment pendant lequel Marius imagina l'homme regarder dans le judas, reculer de surprise, regarder de nouveau, pour vérifier, mettre la main sur le verrou, avant de demander, comme ils le faisaient tous :
« C'est pour quoi ? »
Parfois, ils s'enfuyaient par la porte de derrière, c'est pourquoi l'un des deux gendarmes qui accompagnaient chaque intervention avait fait le tour de la maison.
« Brigade d'Intervention pour le Contrôle et la Répartition de l'Electricité, monsieur. »
« Pourquoi la BICRE vient chez moi ? Je n'ai rien fait de mal. »
Marius leva les yeux au ciel. Ce n'était jamais simple. Il réitéra : « Je vous demande d'ouvrir la porte monsieur, ce sera beaucoup plus pratique pour vous expliquer notre présence. »
De l'autre côté, la voix devenait de plus en plus aigue, troublée par une peur grandissante : « Mais je vous dis que je n'ai rien fait de mal. » Il y eut aussi un chuchotement que Marius ne comprit pas.
Marius adressa un petit signe de tête au gendarme qui était resté avec lui à l'avant de la maison. « Monsieur, veuillez nous ouvrir s'il vous plait, sinon, nous devrons entrer par nos propres moyens. Si vous n'avez commis aucune infraction, ne nous donnez pas l'occasion de vous arrêter pour entrave à une enquête officielle. »
Souvent cet argument convainquait : alors qu'ils voulaient faire croire qu'ils étaient innocent – ce qui était tout de même assez rare – leur montrer qu'ils allaient commettre un délit les ravisait. Le verrou claqua, la poignée se tourna et un homme apparut dans l'embrasure. Il avait la quarantaine, une barbe poivre et sel ornait ses joues et ses dreadlocks étaient réunies en une grossière queue de cheval. Ses yeux marron trahissaient son inquiétude.
« J'ai rien fait de mal » répétait-il.
« Monsieur Blouin, je suis l'enquêteur Chapel de la BICRE. Vos voisins nous ont signalé un changement dans vos habitudes de consommation électrique : des lumières allumées dans plusieurs pièces, de la musique en situation de températures extérieures faibles,... Avez-vous une explication ?
L'homme s'énerva : « Mes voisins ? Qui ça ? C'est Adolphe, c'est ça ? C'est parce que je n'ai pas voulu tailler les arbres de ma haie qu'il balance des mensonges sur nous ! »
Marius ne prêta pas attention et continua : « Nous allons nous assurer par nous-mêmes que vous n'êtes pas en infraction avec la loi. Voici un mandat émis par le juge Gastence qui nous permet de rechercher chez vous tout dispositif de production d'électricité non autorisé. Veuillez laisser passer l'officier Osmond je vous prie, ainsi que nos techniciens. »
L'homme laissa échapper dans une voix sanglotante : « Mais je n'ai rien fait de MAL ! »
Marius se forçait à l'ignorer et entra à son tour. Ils se dirigèrent en premier lieu vers le jardin qui était entouré d'arbres très serrés et hauts. Au milieu, là où le soleil donnait, le gendarme avait immobilisé une femme et un petit garçon qui étaient en train de poser une bâche couleur kaki sur quatre panneaux photovoltaïques.
L'homme apparut à l'entrée du jardin et se jeta vers sa famille. Marius secoua la tête avec pitié. Puis, il reprit son discours sans réfléchir, débitant son quotidien à lui :
« Monsieur et madame Blouin, nous avons constaté, en ce jour du jeudi 10 décembre 2082 que vous êtes en possession de deux panneaux photovoltaïques non autorisés. » Les deux parents serraient leur garçon dans leurs bras en pleurant. C'est ce dernier qui regarda Marius en demandant : « Mais c'est quoi qu'on a fait comme bêtise ? »
Marius l'ignora : « Nous allons devoir procéder à son démontage et... »
Le silence se posa soudain dans le jardin. Marius s'était figé au milieu de sa récitation monotone. Visiblement mal à l'aise, il respirait avec peine. L'officier Osmond et les deux techniciens se regardèrent, surpris, puis observèrent Marius. Les contrevenants s'étaient tus. Ils reniflaient discrètement, pendus au silence de l'enquêteur qu'ils ne savaient pas interpréter.
« Monsieur Chapel ? » appela l'officier tout en gardant la famille à l'œil, prêt à intervenir s'ils voulaient en profiter pour fuir.
Marius était plongé dans un état étrange. Avec sa main gauche, il faisait tourner dans sa poche la carte que le secrétaire du ministre lui avait donnée et qu'il n'avait toujours pas montrée à Adèle.
« Marius ? » reprit un des techniciens.
« Hein ? » Le fonctionnaire sembla émerger. Il regarda, troublé et haletant, autour de lui avant de chercher ses mots. Il finit par retrouver le fil : « à son dé... mon...tage... Vous êtes en état d'arrestation. Je laisse l'officier Osmond vous dire vos droits. »
Alors que l'officier passait les menottes aux parents qui pleuraient de nouveau, que le petit garçon criait des « Non ! Non ! » de désespoir et que les techniciens commençaient à s'affairer autour des panneaux, Marius recula jusqu'à un banc de bois sur lequel il se laissa tomber.
« Mais... qu'est-ce que je fais ? », pensa-t-il, le visage dans les mains.

Chapitre 14

Les deux garçons étaient figés devant le compteur électrique, dans la buanderie. En bas, les trois emplacements prenaient toute la largeur. Les cartes mensuelles de cinquante kilowatts étaient enfoncées dans les deux premiers, le dernier était libre. Un commutateur sur le dessus permettait de basculer manuellement de l'une à l'autre, si on le souhaitait.
Jean sortit sa carte avec émotion. Il commença à l'enfoncer dans le dernier emplacement mais s'arrêta à mi-chemin. Il interrogea son ami du regard qui acquiesça. Un déclic se fit entendre. Emile précisa : « Quand on sera prêt, on viendra basculer sur la carte de ta sœur. »
En montant l'escalier, Emile jeta un œil à la grande pendule qui rythmait le temps. Ils avaient encore un quart d'heure avant que sa mère n'arrive. Ils grimpèrent jusqu'à sa chambre. Là, le jeune garçon retint un cri. Jean le rejoint dans l'embrasure de la porte et, inquiet, demanda :
« Rassure-moi, avant de partir à l'école ce matin, tu avais très envie de ranger ta chambre, non ? » Mais Emile ne répondit pas. Il se précipita vers son armoire en répétant : « Oh non ! Oh non ! Oh non ! ». Il manqua de démonter la porte en l'ouvrant à la volée. Mais il fallait se rendre à l'évidence : sa mère n'avait pas abandonné. La penderie était très bien rangée et le tas formé par des semaines d'affaires mal raccrochées, mal rangées ou vite lancées avait disparu. A la place, il n'y avait plus rien du tout.
« La guirlande... » lâcha-t-il, les larmes aux yeux, en montrant un tas imaginaire. « Mais qu'est-ce qui lui a pris ? »
Jean regardait lui aussi le bas de la penderie en essayant de comprendre pourquoi les adultes étaient aussi bêtes.
Ils inspectèrent la chambre, mais ne trouvèrent aucune trace du sac.
Ils s'assirent, dépités, sur le lit bien bordé.
« On fait quoi ? » demanda Jean.
Emile secoua la tête, la voix faible : « Je sais pas... pffff.... Je sais pas du tout... »
Les deux garçons s'assirent et attendirent, le regard vide.
Soudain, Jean s'exclama : « Mais si elle l'a trouvée, on va se faire carrément engueuler ! »
Emile mit la tête dans ses mains : « Oh non ! Mais pourquoi elle a voulu ranger maintenant ? »
Au même instant, la porte d'entrée de la maison s'ouvrit.
Les deux garçons sursautèrent, paniqués. Emile referma la porte de l'armoire alors que madame Chapel appelait : « Emile ! Tu es là ? »
Ils se regardèrent, étonnés : il n'y avait, dans le ton de cet appel, aucune colère. Comment pouvait-elle l'avoir manquée ? Ils sortirent, curieux. Emile répondit à sa mère.
« Viens me voir s'il te plait. »
Ils écarquillèrent les yeux en même temps. Le ton venait de se refroidir et annonçait un mauvais moment.
Lorsqu'ils descendirent, Adèle sortait de sa chambre et tenait un grand carton dans les bras. La colère emplissait ses yeux.
« Tu as remarqué une différence dans ta chambre, mon chéri ? »
« Euh... oui. C'est tout rangé. »
« Oui, mes cours étaient annulés ce matin, alors J'AI rangé ! Ca fait des semaines que je te demande de t'y mettre ! Alors voilà le marché mon fils : j'ai mis tout ce que j'ai trouvé dans ce grand carton et tu dois le RANGER ! J'ai bien dit RANGER ! Si tu ne le fais pas, la prochaine fois, ce carton, je le remplis et je donne tout à une association ! »
Elle le regardait avec sérieux, tandis que lui ne cessait de jeter des coups d'œil anxieux vers le carton. Jean n'arrivait pas à contenir son sourire.
« Jean, tu tombes bien. Aide donc ton copain à remonter et à ranger ses affaires pendant que je vais étendre la machine et voir si on a basculé sur la seconde carte. »
Elle sortit. Jean avait perdu son sourire et Emile le fixait avec angoisse. La carte ! Ils avait laissé la carte dans le compteur.

Chapitre 15

« Oh oui ! Encore !

- Encore ?

- Oui, vas-y, c'est trop bien ! »

Au milieu des décorations lumineuses du salon familial, confortablement installée dans un fauteuil, Nadine attendait avec excitation qu'Amandin appuie sur le bouton d'allumage du dossier de massage.

« Hummm ! » Elle se tortillait dans un grognement de plaisir, visiblement heureuse.

« Amandin ?

- Oui ma Nad ?

- Tu peux monter le son de la musique ? Elle est trop bien. » Le jeune homme s'exécuta aussitôt et la pop électro envahit la pièce.

Nadine était en pleine extase : elle avait tout pour elle. Plus de limites, plus de réserves à faire. Elle pouvait profiter de l'instant présent. Ses mouvements d'épaules et la danse de ses mains révélaient qu'elle s'imaginait au milieu d'une grande fête comme celles qu'on voyait dans les séries ou dans les reportages sur les branchés. Elle hochait de la tête en rythme.

Amandin souriait devant le bien-être de sa copine. Cependant un sentiment de solitude grandissait en lui. Il se mordit les lèvres.



Soudain, la porte s'ouvrit sur les parents du jeune homme.

Amandin se releva soudainement.

« Papa ? Maman ? Vous êtes déjà là ? »

Son père fronça les sourcils. « Il est déjà dix-huit heures Amandin. Voulais-tu que nous passions la nuit dehors ?

- Non, non... Mais... » Il se crispa en attendant la remarque qui allait suivre.

« Peux-tu baisser la musique s'il te plait ? » demanda sa mère.

Le garçon s'exécuta aussitôt. Elle s'avança dans la pièce. Nadine avait ouvert les yeux, mais profitait encore des douces vibrations du matelas. Elle se dit que ce couple différait peu de ses propres parents : ils avaient l'air vieux. Leurs vêtements lui paraissaient stricts et ternes. Ils n'avaient pas l'exubérance que leur niveau de vie leur permettait, mais il fallait savoir regarder les détails, comme ce téléphone portable sans dynamo que la mère d'Amandin venait de poser ou cette sacoche à ordinateur que son père avait encore à l'épaule.

Elle se rendit compte qu'eux aussi étaient en train de l'observer, elle fut surprise de ne pas trouver de dédain dans leur regard. Comme si elle aussi faisait partie de cet univers.

« Papa, Maman, laissez-moi vous présenter Nad... euh... Nadine. »

La mère d'Amandin demanda d'un air innocent : « Est-ce ta petite amie ?

- euh... » il échangea un regard mal assuré avec la jeune fille.

« Oui », confirma-t-elle.

« Enchantée mademoiselle » dit le père en s'avançant. Nadine se releva et serra la main qu'il lui tendait. « Je suis Maurice.

- Et moi Joséphine » compléta sa mère. Puis, se tournant vers son fils : « ton amie souhaite-t-elle dîner avec nous ? »

Pris au dépourvu, Amandin resta muet. Il regarda Nadine d'un air interrogateur. Elle savait exactement ce qu'elle souhaitait répondre, mais elle savait aussi très bien que ses parents seraient contre. Elle se résigna : « Je vous remercie, mais je vais rentrer. »

« Si ses parents ne veulent pas se déranger, nous pouvons la raccompagner en voiture chez elle. »

Un frisson d'excitation traversa la fille, son visage trahissait son état. Amandin le remarqua. « Vous pouvez utiliser notre téléphone pour les prévenir. » proposa Joséphine

Amandin attrapa le téléphone sans fil et le mit dans la main de l'adolescente. Il l'emmena dans sa chambre. Là, il la regarda contempler l'appareil avant de lui demander :

« T'en as quelque chose à faire de moi ? »

Sans quitter du regard le téléphone, elle demanda : « Quoi ? »

D'un geste de colère, Amandin lui prit le téléphone des mains : « Nad' ! »

« Mais quoi ? » lui lança-t-elle en haussant la voix.

« Si j'étais pas un branché, tu serais avec moi ? » Il la fixait avec dureté.

« De quoi tu parles ?! Arrête de dire des conneries ! » Elle s'avança pour reprendre le téléphone, mais le garçon recula sa main.

« Je voudrais savoir avec qui tu sors... Moi ou les watts ?

Elle leva les yeux au ciel : « Mais qu'est-ce que tu racontes Aman ! J'adore passer du temps avec toi.... On en...

Il la coupa : « Justement non... tu ne passes pas du temps avec moi. Tu allumes tout ce que tu peux chez moi et moi, je te regarde. »

Elle se rapprocha de lui, langoureuse : « On en a déjà parlé... Tu ne sortirais pas avec moi si j'étais un laidron et je ne sortirais pas avec toi si tu n'étais pas branché ! On a chacun ce qu'on veut dans cette relation. Mais crois-moi, je ne serais pas avec toi si tu ne me plaisais pas. » Elle avait maintenant sa bouche contre son oreille et chuchotait. Elle passa la langue dans son cou.

« Justement, je ne suis plus vraiment sûr de ça. Tu veux des watts... c'est tout... »

Elle continua, tout en s'interrompant pour répondre : « Bien sûr que je veux des watts beau gosse... on veut tous des watts... même toi pour tes petits lézards... même toi tu veux des watts... »

Il la repoussa : « Mais je ne sors pas avec toi pour ça ! »

« Oh Amandin ! Arrête de faire ta prude ! Au moins, je ne te mens pas ! C'est bien l'honnêteté et la franchise, non ?

- Peut-être... mais ce sera sans moi ! Tu peux t'en aller ! »

Elle changea de visage : toute trace de séduction disparut et c'est la colère qui la remplaça : « Mais t'es un connard ! Tu me fous dehors ?

- Estime-toi heureuse que je ne te demande pas de me rendre les bons que je t'ai donnés.

- Espèce de branché de merde ! » Cria-t-elle. Elle quitta la chambre en pleurs.


Chapitre 16

La pièce était plongée dans l'obscurité. Des murs s'éleva un chœur lointain, suivi par un tempo sourd. Bientôt la voix grave et traînante de Léonard Cohen s'éleva. Assis devant son bureau, le Père Noël se tenait la tête d'une main et serrait son verre de whisky de l'autre. Il avait les yeux mi-clos et dodelinait lentement à contretemps.
Clarius et Flavius étaient intimidés par cette ambiance, ils avançaient à petits pas, essayant de retarder le moment de faire face à leur patron. Ils arrivèrent finalement à son niveau et Flavius dut se racler la gorge pour manifester leur présence.
« Mmm ? » La voix grave continuait sa triste litanie et Clarius frissonna. Le lutin émit un autre bruit, trop effrayé pour parler.
« QUOI ?! » vociféra soudain le vieil homme. Clarius lâcha un cri de peur et s'enfuit en courant. Noël le suivit du regard avec un rire mauvais. « Quelle tafiole çui-là ! » Il tourna la tête vers Flavius qui lui adressa des yeux de reproche.
« Oh ! Ca va toi ! M'emmerde pas ! » Il porta le verre à ses lèvres et aspira l'alcool bruyamment.
Le lutin prit une chaise et s'assit près du vieil homme sans rien dire. Ils restèrent ainsi un long moment, bercés par la voix monotone du chanteur. Le lutin attendit la fin d'une chanson pour demander :
« Est-ce que vous êtes finalement devenu un vieux con ? » Le vieil homme sourit, vida son verre et le posa calmement sur son bureau.
« C'est ça pour toi ? Soit t'es mignon et t'es bon, soit tu sors un peu du rang et t'es méchant ? » Il laissa un temps avant de finir : « Tu fais chier ! ». Il se resservit, mais en renversa. « Chier ! Elle aussi elle fait chier ! »
« Non, je dis juste que vous êtes sombre, agressif, violent et grossier. Je ne vois pas tellement ce qui pourrait me laisser dire que vous n'êtes pas devenu un pauvre con. Voire même un gros con... mais ça, ça reste à définir... »
Il rigola : « Ah ? Tu as des échelons ? C'est intéressant ça ! Et si je te balance mon verre à la gueule ?
- Vous seriez un connard. » Le vieil homme rit de plus belle.
« Et si je te fracasse la tête contre mon bureau parce que tu me saoules ? »
Le lutin ne répondit pas.
Noël s'énerva : « Oh ! J'te cause Duglandius !
- J'ai entendu. Vous débitez suffisamment de méchancetés pour qu'on vous entende.
- Tu veux quoi ?
- Ce que je veux ? Que vous arrêtiez vos bêtises et vous vous souciiez un peu de la fête de Noël. C'est dans dix jours et vous ne pourrez jamais conduire le traîneau dans cet état. Oui, les groupes de chercheurs ne trouvent pas, mais vous ne vous rendez pas compte de la pression que vous leur mettez. »
Il marmonna quelque chose.
« Qu'avez-vous dit ?
- Que je m'en fous !!! Des lutins ! Des enfants sages ! Des petits cons d'humains qui n'en ont rien à foutre que je vienne ou pas. Ils ont encore démonté tout ce qu'on a installé l'année dernière ! Ca sert à rien ! Même si on trouvait une nouvelle façon de produire de l'équélicititripé... épé... merde ! Ben ils n'en auraient rien à foutre. Ils n'ont qu'à se démerder ! Maintenant, casse-toi ! »
Le lutin ne bougea pas. Ses yeux s'étaient remplis de larmes.
« CA-SSEUH-TOI ! BOR-DEL !!!! »
Le lutin tressaillit et sortit, les joues humides.

Chapitre 17

« C'est notre dernier cours avant la fin de l'année. Nous nous étions arrêtés un peu avant les grands accidents. On avait laissé l'histoire à la COP 21 et aux belles promesses que tous s'étaient faites. Par la suite, les dirigeants de l'époque ont publiés des écrits qui montrent que derrière les belles ambitions affichées il n'y avait rien. »
Adèle fouilla son sac à la recherche de son livre. Elle le sortit et sursauta en voyant la carte qui en dépassait.
« Euh... Hum... Nous... allons... euh... » Un léger brouhaha commença à s'élever des adolescents devant elle. Elle devait se reprendre. « Sortez vos livres et cherchez la page soixante-quatre. Euh... Monique... pouvez-vous nous lire le texte de François Hollande à ce sujet s'il vous plait ? »
Elle regarda le bon qui avait glissé du livre sur son bureau. Elle n'aurait même pas du être en possession de ce bon, et les garçons non plus ! Elle l'attrapa rapidement. Personne ne l'avait vu.
Du fond de la classe, une voix s'éleva : « Réduire le nucléaire était une carotte agitée devant les écolos pour qu'ils se taisent. C'était pourtant une belle idée raisonnable, mais il aurait alors fallu dire aux citoyens qu'ils n'auraient plus de routes éclairées la nuit, qu'ils devraient se limiter à un appareil électronique par foyer et réapprendre des gestes maîtrisés par les machines »
Mais qu'est-ce qu'il leur avait pris de faire ça ! Ne savaient-ils pas que les tableaux électriques enregistrent toutes les cartes utilisées ? Heureusement qu'ils ne l'avaient pas activée.
Une porte s'ouvrit à la volée et Adèle poussa un cri de peur. Les élèves ne se soucièrent pas de la nouvelle venue, mais du comportement étrange de leur professeure. Elle tenta de se reprendre et dit :
« Oui Euphrosine ? » Si seulement cette gardienne pouvait arrêter de faire irruption ainsi dans les classe sans frapper. Elle tenta de maîtriser sa nervosité.
« Bonjour Adèle ! C'est juste pour savoir si Nadine Morin est arrivée ou pas. Elle a été signalée absente au premier cours de la journée...
- Non, elle n'est pas là Euphrosine, elle est absente cet après-midi aussi. »
- Merci Adèle ! »
Elle claqua la porte avec aussi peu de discrétion qu'elle l'avait ouverte.
« Bon... » Elle se rendit compte qu'elle avait le bon dans la main. « Euh... où en étions-nous ?
- Je lisais madame.
- Ah... euh... oui... euh... merci Monique. Attendez, je vais sortir mes lunettes. » Elle tira sa chaise, plongea la main dans son sac, y laissa tomber le bon, fouilla à la recherche de son boitier de lunettes qu'elle aperçut au bout de quelques instants sur son bureau. « Ah... les voilà... » Elle les chaussa en essayant de reprendre sa contenance. « Alors... aviez-vous fini Monique ? »
- Non madame.
- Alors finissez, je vous prie...
- « C'était aller contre la marche du progrès et contre les objectifs de croissance. Je crois que l'espèce humaine n'est pas faite pour décroitre. Ce n'est pas qu'elle ne veut pas, mais c'est que l'agrégat d'isolats ne peut pas avoir de conscience qui fait passer l'intérêt de l'espèce avant celui de chaque membre. Ce n'est pas qu'elle ne veut pas, c'est qu'elle ne sait pas. » François Hollande, Un ancien président peut dire ça, 2029.
Adèle était encore en train de se demander ce que dirait Marius s'il la trouvait en possession d'un bon de deux kilowatts qui ne leur appartenait pas, alors même qu'ils allaient devoir éteindre le chauffage de leur chambre pour les derniers jours du mois. Si seulement ce n'était pas leur tour d'organiser le repas de Noël... Elle s'interrompit dans ses réflexions car il n'y avait plus de bruit dans la classe. Tous les élèves la fixaient, étonnés, dans un bruit de respirations sifflantes.
« Euh... merci Monique. » Elle devait se reprendre, elle prit son cahier et se mit à lire ses notes de façon mécanique :
« En effet, personne ne voulait que les choses changent : l'espèce humaine devait croitre, comme n'importe quelle espèce. Sauf que certaines savent s'autoréguler et que si ce n'est pas le cas, la nature fournit suffisamment de prédateurs pour que ce ne soit pas un problème. Mais en 2030, les hommes étaient neuf milliards et en 2070, ils dépassèrent les onze milliards, soit avec plus de trente ans d'avance sur les prévisions de début de siècle.
En 2046, l'air est devenu irrespirable et c'est l'instinct de survie qui a imposé à notre espèce de stopper ses émissions de particules fines. De cette époque, sont interdits l'utilisation du pétrole, du bois, bientôt rejoint par le gaz avec le traité d'arrêt total des émissions de polluants en 2050 au moment de la vague d'asthme généralisé qui a suivi le grand dépassement de 2046. »
Elle fit une pause pour reprendre son souffle.
« Puis, entre 2050 et 2053, il y eut les explosions successives des trois EPR, en France, en Chine et en Argentine, en raison des matériaux bas de gamme utilisés lors de leurs constructions. » A chaque fois qu'elle abordait ce point, elle se revoyait, petite fille, voyant ses parents paniqués devant la télé. Elle se raccrocha à ses notes :
« Dès lors, arrêter le nucléaire est devenu une nécessité et il fallut faire avec les énergies renouvelables. Mais les gouvernants n'avaient pas consacré assez de moyens dans l'éolien, le solaire et l'hydrolien : il y avait trop d'électricité à fournir, avec des besoins démesurés : à l'époque, on utilisait l'électricité pour tout. »
Elle laissa un temps, avant de conclure : « Tout cela a mené aux restrictions d'électricité que vous connaissez. »
Elle releva la tête vers eux. Elle avait oublié le bon et la peur. Les élèves qui écoutaient avaient l'air grave. Elle reprit : « Ce n'est pas forcément la meilleure façon de finir l'année, mais ça doit vous amener à une réflexion essentielle : nous sommes obligés maintenant de réfléchir et de prévoir en terme d'espèce, et non plus en tant qu'individus. Vous ne pourrez peut-être faire qu'un seul enfant, voire peut-être pas du tout, parce que sinon, notre planète sera complètement invivable pour nous. »
Elle releva la tête. Comme chaque année, elle avait le sentiment de plomber l'ambiance, mais c'était indispensable. Les adolescents devaient être conscients des enjeux, pas comme ses parents ou même ses grands-parents à elle qui avaient joui en toute quiétude d'esprit.
Elle toussa pour s'éclaircir la voix avant de reprendre : « Je vais maintenant vous laisser répondre aux quatre questions que vous avez dans votre livre. » Elle n'aimait vraiment pas cette partie de l'histoire. Elle jeta un œil à la photo dans le livre de ses élèves qui présentait le chantier de construction de l'EPR français de 2016 ; si seulement les gens de l'époque avaient fait d'autres choix...

Chapitre 18

Marius regarda le numéro au-dessus de l'entrée de l'immeuble. Le 7, c'était bien ça. Il s'engagea sur le perron et frappa trois fois. Un homme entrouvrit aussitôt la porte. Dans l'interstice, Marius vit un œil un peu méfiant qui le détaillait, une touffe désorganisée de cheveux noirs dépassait.
« C'est pourquoi ? »
Marius essaya de se rappeler les instructions.
« C'est... c'est la Mère Michel... » dit-il d'un air peu convaincu.
« Vous me prenez pour une cerise ? » répondit l'homme, toujours méfiant.
« Non, je préfère la mer. »
Sans un mot, l'homme referma lentement la porte. Il fit glisser le loquet et la rouvrit. « Entrez ».
Marius se glissa à l'intérieur, la porte claqua derrière lui. L'homme, sérieux et plutôt bien habillé, indiqua l'autre bout du couloir : « Vous montez jusqu'au sixième et vous suivez le second code. » Marius s'avança lentement jusqu'à un puits de lumière. Il monta les marches lentement, en essayant de garder son souffle. D'une main, il tenait la rampe, de l'autre, il jouait machinalement avec les clés de la voiture électrique de son service. C'est la première fois qu'il était autorisé à l'utiliser. Il lui avait fallu se souvenir des cours qu'il avait suivis lors de sa formation à la BICRE, quinze ans auparavant.
C'était aussi la première fois qu'il était envoyé en mission d'infiltration. Il avait dû parcourir une trentaine de kilomètres pour rejoindre l'immeuble mystérieux où deux codes aussi étranges qu'absurdes devaient lui ouvrir les portes.
Il arriva au dernier palier et frappa à l'unique porte. De nouveau, un œil apparut dans l'encadrement de la porte. C'était un regard plus accueillant qui l'observa.
Il débita par cœur : « Au revoir, je suis un fromage.
- Non merci, la clepsydre m'irrite les cheveux.
- C'est gentil, je vois très vert ».
La porte, de nouveau, se referma pour se rouvrir complètement.
Une femme grande et brune était dans l'encadrement de la porte. Elle avait un sourire assez franc sur le visage, comme si elle était heureuse de voir Marius.
« Bienvenue ! Je suis Suzanne ! Bienvenue chez les Illuminés ! »
Marius sourit maladroitement. Il n'était pas habitué à faire ainsi semblant.
« Euh... Jean-Jacques. Je viens de la part d'Eugène. »
Suzanne élargit son sourire : « C'est Eugène qui vous envoie ! Super ! » Puis un voile d'inquiétude passa sur son expression : « Comment va-t-il ? J'espère qu'il a réussi à se sortir des pattes de la Bicre... »
Marius essaya de se faire rassurant, il raconta le mensonge qui avait été mis au point, évitant de lui révéler que le Eugène en question avait vendu la sécurité du groupe en échange de sa liberté et d'une prime de dénonciation de dix kilowatts.
« Je vous en prie Jean-Jacques, mettez-vous à l'aise. Nous attendons encore quelques participants et nous n'allons pas tarder à commencer. ».
Marius la remercia et s'avança dans la pièce. Il y avait des chaises placées en rond. Répartis de façon moins organisée, une quinzaine de personnes discutaient dans un discret brouhaha. Son arrivée passa inaperçue. Il resta en retrait, écoutant distraitement des bribes de conversations et observant la pièce.
Aux murs, des dessins de rennes aux nez rouges, tracés grossièrement au crayon à papier et coloriés plus ou moins soigneusement aux crayons de couleurs. Trois autres personnes arrivèrent avant que Suzanne ne vienne se placer devant une des chaises du cercle et invite toutes les personnes présentes à s'asseoir.
Quand tous les frottements feutrés cessèrent, celle qui semblait être la maîtresse de cérémonie invita chacun à entonner avec elle un chant de Noël. Marius se contenta au début de faire du play-back mais, alors que chacun se lançait des regards enjoués, il fut bien obligé de fredonner en chœur avec les autres le refrain de « petit papa Noël ».
Il se remémora les paroles de l'indic : « Si je peux éviter la prison, j'ai un moyen d'intégrer un groupe de rebelles motivés par une juste répartition de l'électricité ». Pour le moment, c'était surtout un groupe de frapa-dingues de Noël ! pensa-t-il alors qu'une des jeunes femmes semblait vivre une expérience quasi-mystique : hurlant les paroles à contre temps et sur trois hauteurs dissonantes en même temps, elle se dandinait avec ferveur.
A la fin de la chanson, la femme qui dirigeait l'assemblée applaudit en riant avant de fermer son visage et de murmurer à son voisin de droite, et ainsi de suite jusqu'à la jeune femme qui avait mis tant de cœur dans sa prestation. Lorsque son voisin eut fini de lui parler, elle rigola et se tourna à son tour vers son voisin de droite. Suzanne s'énerva et émit un claquement de langue agacé. L'autre continuait de chuchoter. Lorsqu'elle eut fini, elle regarda tous ceux qui lui avaient fait passer le message : « Ben qu'est-ce qu'il y a ? »
« Clarabelle ! On ne joue pas au message secret !
- Ah bon, alors pourquoi Christobald m'a dit : « le journal de mon chat a une belle raquette verte » ? C'est pas ce que tu as dit Suzanne ? »
- Mais non » s'énerva cette dernière. Elle s'approcha en chuchotant assez fort : « Je te disais d'arrêter de te donner ainsi en spectacle pendant les chants ! On en a déjà discuté ! On est tout de même un groupe secret ! Je n'arrête pas de te le répéter....
- Et si je ne chante pas, comment est-ce qu'on va faire pour faire croire qu'on est une chorale ?
- Tu peux chanter sans te faire autant remarquer !
- Ben en tout cas, pour le moment, c'est surtout toi qu'on remarque ! »
Suzanne ravala son énervement et se tourna vers Marius en soupirant : « désolée, d'habitude, on ne commence pas en se disputant. »
« Bienvenue à toutes et à tous. Tout d'abord, vous pouvez remarquer qu'Eugène n'est pas là. Il a été arrêté par la BICRE.
- ‘Culés ! »Suzanne lança un regard noir à l'homme qui venait de crier.
- César ! Essaie de te contrôler... » L'homme eut un petit geste d'excuse. « Je disais... Eugène a été arrêté. Mais Jean-Jacques, ici présent, me dit que sa situation devrait s'arranger. Cela m'amène à vous présenter notre nouveau membre : Jean-Jacques.
- C'est qui qui l'a introduit ? » demanda l'homme que Marius avait vu à l'entrée de l'immeuble.
« C'est Eugène, César.
- Eugène... qui vient de faire arrêter par la BICRE ?» demanda-t-il d'un ton soupçonneux.
Suzanne sourit en direction de Marius avant de reprendre : « Justement, Jean-Jacques me disait que la situation d'Eugène pourrait être moins grave que ce que l'on pensait. Il pourrait y avoir un vice de procédure. »
César regarda l'ensemble du groupe avant de lancer : « y'a que moi qui trouve bizarre que Eugène nous envoie un nouveau membre juste après avoir été arrêté par ces connards ? Qu'est-ce qui nous dit que Eugène il a pas eut une prime de dénonciation et que Jean-Jacques, c'est pas un enfoiré de la brigade ? »
Suzanne rougit et répondit, gênée : « Mais voyons César ! Tu sais bien que jamais Eugène ne se ferait corrompre ainsi. Chaque membre des Illuminés prend suffisamment de risques pour ne pas tout gâcher pour quelques kilowatts. L'enjeu est trop important. »
L'homme secoua la tête avant de lâcher, comme argument ultime : « Et ils se sont rencontrés où hein ? C'est pas bizarre ça ? »
Marius sentait que la situation dérapait complètement. Il était au centre de l'attention, tout le contraire de ce que requérait ce genre d'infiltration. Il fallait qu'il dise quelque chose qui désamorce tout.
« Euh... » Il se leva. « Euh... je... je suis désolé de vous faire vous disputer comme ça. J'ai rencontré Eugène dans les locaux de la BICRE. J'étais moi aussi sous contrôle. C'est comme ça qu'il a su qu'il pouvait me faire confiance. Mais j'ai pu me sortir de cette situation.»
Suzanne se tourna vers le reste de l'assemblée avec le sourire aux lèvres.
« Vous voyez qu'on peut lui faire confiance. »
César se recula dans son siège en croisant les bras : « c'est ce qu'il dit ! » Puis, pointant soudain Marius du doigt, il lui intima : « Fais gaffe ! J'te tiens à l'œil le nouveau ! »
Marius se dit qu'il avait bien fait de garer sa voiture assez loin. Il lui faudrait user de beaucoup de précautions pour repartir.
Suzanne leva les yeux au plafond avant de reprendre sa posture d'accueil : « Mes amis ! Le temps avance ! Nous sommes à une grosse semaine de Noël ! Nos espoirs sont que, cette année encore, des centaines de panneaux et d'éoliennes apparaissent comme par magie, nous permettant de nous sortir de la main mise de l'état et de PEF.*
(* Production Electrique de France.)
Espérons que cette année encore, le Père Noël sera généreux avec nous. »
Marius n'en revenait pas : ces gens étaient convaincus que le Père Noël était à l'origine des installations sauvages. Il fut interrompu dans ses pensées par une voix aigue qui lança :
« Ben si on n'arrête pas de critiquer les gens, ça risque pas d'arriver ! On n'a jamais vu le Père Noël récompenser les garces !
- Clarabelle ! » pesta Suzanne.
« Je fais juste qu'exprimer un avis... Moi, j'ai toujours cru que pour mériter quelque chose, il fallait être sympa ! Et toi, tu l'es pas... C'est tout ! »
L'hôtesse soupira de nouveau, ignora cette remarque et reprit : « Mes amis ! La Bicre n'a pas réussi à trouver tous les moyens de production alternatifs installés l'année dernière. Il ne faut pas baisser les bras et il faut continuer à s'organiser : c'est trop facile pour l'état de ne pas pouvoir fabriquer de nouveaux moyens de productions et de venir racketter ceux qui en ont reçu en cadeau. » Elle laissa un temps. « Avant de chanter une nouvelle chanson pour la couverture et pour célébrer notre bienfaiteur, Jean-Jacques as-tu quelque chose à ajouter ?
Il rougit de nouveau avant de bredouiller : « Euh... Merci de m'accueillir dans votre groupe. Je suis d'accord avec vous, il ne faut pas laisser la Bicre nous voler !
- Collabo !
- César ! Ca suffit ! Merci Jean-Jacques de ton intervention... Nous allons maintenant entonner, dans le calme bien entendu, un nouveau ch...
- Salope !
- Clarabelle ! »

Le lien vers le chapitre 19 est dans les commentaires ci-dessous.
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