Dehors

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Ça suffit, ça ne peut plus durer, il faut que je sorte !

Pauvre Hestia, décidément je suis toujours la dernière à franchir le pas... Ouvre les yeux, ils sont déjà tous partis : tes frères, sœurs et même neveux et nièces !
Il n'y a que moi pour n'être jamais allée fouler la terre des hommes ni le reste du cosmos. Pourtant, les mortels me vénèrent, bien plus souvent d'ailleurs, que n'importe lequel des autres dieux de l'Olympe, mais ils n'ont de moi que l'image du feu qui réchauffe leur foyer.
J'en ai assez d'être cantonnée au confort tranquille et douillet de l'espace intérieur, j'ai envie d'extérieur ! Pourquoi ne vivrais-je, comme les autres dieux, d'incroyables aventures ? Et même si leurs péripéties s'avèrent parfois tragiques, elles contribuent au moins à la grandeur de leur mythe !
Qui me connaît, moi ? Des douze, je suis pourtant l'aînée ! Oui, c'est moi qui suis sortie la première du ventre maternel, avant Poséidon, avant Héra ! Mais je suis aussi la première que notre père, Cronos, dévora et la dernière qu'il recracha... « La première et la dernière née » disent-ils de moi, et ça les arrange bien ! Surtout Zeus, cet hypocrite manipulateur... Comme il a su y faire pour me priver de mes droits d'aînesse ! La douce et discrète Hestia n'a pas les épaules pour régner, ni sur les mers, ni sur les enfers et encore moins sur Terre. Non, la timide Hestia se chargera du foyer et de la vie domestique pendant qu'eux voyageront, festoieront et courtiseront !
Les chiens ! Pas un pour prendre ma défense, pas même mes sœurs qui se mordront les doigts d'avoir laissé s'installer ce règne masculin.
Bafouée, Déméter, engrossée par son frère Zeus et abandonnée de tous lorsque Hadès enleva Perséphone, sa fille adorée. Bafouée, Héra, délaissée et trahie plus qu'on ne peut l'être par un mari volage ; le comble quand on est la déesse du mariage...
Mais, contrairement à moi, elles se sont révoltées, à leur façon, mais qui a fait grand bruit !
Déméter n'a eu de cesse que d'arpenter la terre des hommes à la recherche de sa fille jusqu'à ce qu'enfin, Zeus cède et lui révèle le nom du ravisseur. Sa victoire n'est que partielle, mais tout de même, par son obstination, sa fille lui est rendue la moitié de l'année. Déméter, ravie de retrouver Perséphone durant cette période, fait germer les graines, s'épanouir les fleurs et grossir les fruits jusqu'à maturité. Puis quand Perséphone rejoint les Enfers, la triste Déméter ne dispense plus ses bienfaits à la nature qui s'endort en attendant le retour de l'enfant chérie... Elle n'est à l'origine de rien de moins que du cycle des saisons, si cher à l'humanité !
Héra quant à elle n'est pas en reste dans l'esprit des mortels qui, plutôt que de la plaindre, la craignent tant ils redoutent son courroux ! Elle a porté aux nues l'art de la vengeance. Quel dommage toutefois que la plupart du temps les femmes, elles-mêmes victimes de Zeus, en soient les cibles !
Quand j'y repense... Et dire que c'est en coucou que Zeus se métamorphosa pour apitoyer Héra. Elle le réchauffa sur son sein et ne put plus jamais s'en défaire... Quelles horribles créatures que ces maudits coucous, incapables de construire leurs propres nids ni d'élever leurs infâmes petits qui prendront sans vergogne la place des oisillons légitimes pour s'accaparer toute la pitance !
Quant à moi, comment ai-je craché au monde mon refus, mon dégoût, ma colère face aux avances lubriques et insistantes de mon propre frère Poséidon et de mon neveu Apollon ? En acceptant de devenir invisible, immobile et de rester réduite aux intérieurs étriqués !
J'en arrive à m'écœurer moi-même de mon manque de courage, mais tout cela va changer, car aujourd'hui, c'est décidé, je sors ! Personne ne pourra m'en empêcher. Ils sont tous à Troie, cette cité des côtes orientales où les dieux et les hommes se font la guerre depuis bientôt dix ans.
Les portes de l'Olympe sont ouvertes en grand devant moi, plus qu'un pas à franchir et je serai dehors.

Dehors. Mes pieds nus abandonnent le marbre lisse et froid pour fouler la poussière et s'écorcher sur la rocaille. Mes mains délaissent la vie domestique et ses gestes quotidiens pour frôler et froisser les plantes aromatiques qui étourdissent mes sens en libérant leurs fragrances entêtantes. Hélios doit me trouver à son goût pour darder ainsi ses rayons à m'en brûler la peau. Je me réfugie sous l'ombre bienfaisante d'un olivier. Dans ses branches noueuses, un grillon ponctue mes rêveries et la chaleur m'assoupit délicieusement.
J'entends au loin un clapotis léger. C'est un filet d'onde qui miroite entre les roches ocres de poussière. Y délasser mes pieds est un plaisir, y refroidir mon corps, un ravissement.
À la nuit tombée je me remets en route, guidée par les rayons blafards de la gibbeuse Séléné. Derrière un mur de pierre sèche, je surprends un âne qui brait son indignation d'avoir été inopinément dérangé. Puis des éclats de rire, au loin, attirent mon attention. Le tapage est festif autour d'un immense brasier qui projette à la ronde les ombres mouvantes de danseurs et de musiciens.
Un peu à l'écart de la fête, une nymphe est endormie. Sa poitrine blanche se soulève délicatement au rythme de son souffle léger. Hypnos et Morphée l'empêchent d'entendre le craquement sonore du pas lourd de celui qui s'approche. C'est l'insatiable Priape et il n'y a pas l'ombre d'un doute sur ses intentions !
Puisque je suis une déesse, je dois être en mesure moi aussi de me métamorphoser. Jamais jusqu'à présent, je n'avais essayé. Avant que le vicieux ne parvienne à la belle endormie, je prends l'apparence de l'âne croisé auparavant et brais si fort que la nymphe s'arrache à son sommeil et par là même, aux griffes de Priape. Il se retrouve seul avec son phallus inutile et je ris intérieurement de sa déconvenue puis poursuis mon voyage dos au soleil levant.

Bientôt j'atteins l'horizon iodé. Le bleu miroitant de la mer se confond avec celui délavé du ciel et ce spectacle inconnu à mes yeux me ravit.
Que faire d'un foyer quand il nous est donné de contempler la beauté du dehors ?
Je suis restée, sous l'ombre bienfaisante d'un pin au parfum résineux, à suivre la course d'Hélios dans le ciel azuréen jusqu'à ce qu'il disparaisse englouti par les flots. Combien de cycles ai-je ainsi admirés ? Je ne saurais le dire, les dieux n'appréhendent pas comme les mortels le temps qui passe.

— Hestia, je te trouve enfin !
Je me retourne ; c'est Athéna qui m'interpelle l'air inquiet.
— Ce sont les autres qui t'envoient pour me persuader de rentrer ?
— Non, c'est moi seule qui te cherchais. Sais-tu que la guerre est finie ?
Elle s'assoit près de moi puis poursuit sans attendre réellement de réponse de ma part à un sujet qui me préoccupe si peu :
— Sais-tu qu'il y a des hommes ici qui ne peuvent plus rentrer chez eux depuis que tu as déserté leurs foyers ?
— La belle affaire ! Qu'ils profitent du monde, il y a tellement de choses à y voir et y faire !
— Hestia, je connais un de ces hommes, il se nomme Ulysse et erre depuis des années. Crois-moi, à présent il n'aspire plus qu'à retrouver sa femme, son fils et la douceur de son logis.

En songe, je vois cet homme, Ulysse. Son corps fourbu et son visage las témoignent des épreuves endurées, loin de chez lui. Mais son cœur bat plus fort que la fatigue ne l'accable et malgré les nombreuses tentations, rien n'a su le retenir ailleurs. Athéna dit vrai. Il ne souhaite que rentrer.
Alors ma fonction m'apparaît sous un jour nouveau. Le dehors, si vaste, beau et excitant, le serait-il autant si à l'issue du voyage il n'y avait pas un dedans où se réconforter ? Rien ne vaut la chaleur d'un foyer au terme d'une longue odyssée.

— Merci, Athéna, il est temps pour moi aussi de rentrer.
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Jerry Arsène Mvondo Mvondo · il y a
Merci pour la subtilité et la téléportation. 🥰
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Cristo R · il y a
Merci pour ce retour sur la mythologie et cette belle morale Ulyssienne. Mais si tous les marins rentrent un jour au port. Il n'en va pas de même de ceux qui fient leur monde contraints par la guerre et la misère. Définitivement la mythologie reste le mythe le plus beau merci de nous l'avoir rappelé ici avec élégance
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Sar M · il y a
Merci à vous Cristo pour votre commentaire, il me va droit au cœur !
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Joëlle Brethes · il y a
Moment de révolte féministe vite avorté... ;) ;) ;)
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Virgo34 · il y a
J'ai toujours aimé l'Antiquité, j'ai aimé votre récit.
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Sar M · il y a
Merci beaucoup Virgo !
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Guy Bellinger · il y a
Heureux qui comme Hestia a mis le nez dehors.
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Sar M · il y a
La moins connue des Olympiens méritait sa propre aventure ;)
Merci Guy de l'avoir accompagnée un moment !

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Fleur A. · il y a
J aime beaucoup
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Sar M · il y a
Merci Fleur ;)
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Armelle Fakirian · il y a
Merci pour ce récit mythologique dont la morale rejoint les beaux vers de Du Bellay. "Heureux qui comme Ulysse...". Merci pour cet abord original de la mythologie grecque.
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Sar M · il y a
Merci Armelle !
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Choubi Doux · il y a
Voilà qui donne une consistance éclairée au foyer souvent reliquat du quotidien. :)
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Sar M · il y a
Bien dit ! Merci Choubi Doux ;)
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charles tudoux · il y a
C'est très sympa de devoir réviser 2 ou 3 trucs sur la mythologie grecque, poussé par un récit simple et fluide qui se lit s'une traite^^
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Sar M · il y a
Merci Charly, heureuse que ces "révisions" ne t'aient pas parues rébarbatives !
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Benjamin Meduris · il y a
La mythologie grecque est très bien utilisée pour qu'on sente ce besoin de partir à l'aventure, de découvrir le monde, mais aussi, en effet, de retrouver son chez-soi.
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Sar M · il y a
Merci Benjamin d'être venu rendre visite à Hestia ;)

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