DE L’HONNEUR AU BONHEUR

« Toute histoire commence un jour, quelque part ». Certaines histoires font rêver et d’autres font pleurer. Le visage ensanglanté, les yeux pleins de larmes et les oreilles qui bourdonnent, Meka un soir de Février avait été copieusement battu par les parents de sa dulcinée. Meka aimait tellement Marie la fille du commissaire de police nouvellement affecté dans la ville, qu’il avait proclamé et fait d’elle sa reine. Le tréfonds de son cœur avait pour seule habitante Marie. En effet, arrivé en ville pour trouver du travail, Meka la vingtaine sonnée avait pris l’engagement de rentrer chez lui au village avec plein d’argent et surtout avec une femme citadine. Il avait promis à sa maman une femme citadine parce que dans son village, Angoula son cousin avait épousé une femme citadine et cette femme savait lire et écrire, chose rarissime et spectaculaire au village Doumaba.
Doumaba était un petit village de trois milles habitants, et ce village n’avait eu l’occasion d’avoir une école que lorsque la femme d’Angoula décida de s’y installer ; elle servait de directrice d’école et d’enseignante. L’école était logée dans la chefferie et se faisait deux fois par semaine. Elle était donc la star du village. Tous les villageois voulaient se faire remarquer lorsque l’épouse d’Angoula était dans les parages. Un soir pendant que Meka conversait avec son cousin Angoula, ce dernier lui lança une parole qui changea le cours de sa vie. Meka dormit sans dormir pendant au moins deux semaines, car les paroles de son cousin faisaient un récital en boucle dans son cerveau. Un samedi de pointe où tout le village Doumaba va au champ, Meka surprit sa maman avec un sac plein d’habits avant en lieu et place de son matériel champêtre. Sa maman lui demanda s’il allait planter les habits au champ ce jour. Il lui répondit : « Maman je vais en ville ». Elle crut qu’il plaisantait car les habits froissés qu’il portait étaient tachetés de serve de bananier. Ses babouches étaient poussiéreuses et on pouvait voir ses ongles qui suppliaient qu’on les taille. Son sac de voyage était en réalité un gros pull-over dans lequel il avait enfouit le reste de ses habits. Voyant le visage de sa maman qui devint triste, il lui dit combien Angoula l’avait rabaissé. Il cria en disant : « Maman Angoula m’a demandé d’aller faire son champ si je veux apprendre à lire et écrire par l’entremise de sa femme ». Sa mère dès lors l’encouragea d’aller en ville lui ramener une citadine comme femme. En effet, dans le village Doumaba, un homme qui faisait le champ d’un autre était considéré comme un esclave et c’était un vrai déshonneur pour toute sa famille. Après avoir reçu les bénédictions de sa mère, Meka lui promit de revenir riche et par-dessus tout d’avoir une citadine comme femme.
Arrivé donc en ville, Meka étant analphabète, le métier que la ville proposait à tout ce type de personne était d’être domestique. Après avoir passé une journée à sillonner la ville à la recherche d’un travail, en espérant entendre quelqu’un dire qu’il aimerait avoir un domestique, Meka, tout fatigué demanda à maman Berthe si elle pouvait l’aider à trouver du travail. Tout seul il n’y arriverait jamais certainement. Maman Berthe était la cousine de la maman de Meka et c’est elle qui l’avait accueilli en ville. Le travail de domestique était un travail facile à trouver parce que la ville se développait et les hommes et femmes de la ville étaient très occupés et il y avait du boulot pour tous. Mais Meka ne savait pas lire or les annonces sur des plaques où l’on recherchait les domestiques inondaient la ville. Maman Berthe, à peine sortie le lendemain pour faire le marché trouva une plaque où il était écrit : « Le commissaire de la ville recherche un domestique d’une vingtaine d’années » et elle conduisit Meka dans ladite maison. Après un bref entretien Meka fut retenu comme domestique du commissaire de la ville. Le commissaire était en effet la deuxième personnalité de la ville. Tout le monde appréciait le courage de Meka, parce que travailler pour le commissaire était un prestige et en même temps un danger, car à la moindre incartade c’était la geôle directe.
N’ayant pas perdu de vue les objectifs qui l’avaient conduit en ville Meka, se mit au travail. Il était tellement apprécié par ses patrons au point où ils lui confièrent entièrement toute la charge de la maison. Il mettait aux services de ses patrons l’apprentissage culinaire que sa mère lui avait appris et l’abnégation au travail que son père lui avait apprise.
Pendant deux mois de travail Meka était devenu populaire dans son quartier. Il était très bien traité par le commissaire et tous l’admiraient. Ses habits froissés d’autres fois avaient laissé place aux pantalons et chemises toujours bien repassés. Que dire de ses vieilles babouches ? Il les avait remplacées par des pointinis –chaussure au bout pointu - bien cirées.
Meka n’ayant pas trouvé d’enfants dans la maison lors de sa prise de service, était étrangement surpris que le commissaire n’ait pas d’enfants et jamais dans la maison on ne parlait d’enfants. Pour Meka le commissaire était sans doute stérile et dans son imaginaire, il se voyait héritier de toute la fortune du commissaire plutard parce que ce dernier le traitait comme un fils et cédait même à ses caprices.
Une semaine avant le début de septembre qui marquait le début de la rentrée scolaire, Meka vit son patron rentrer avec un tas de fournitures scolaires mais il n’osa pas dire un mot. Pour lui, le commissaire étant quelqu’un de généreux devait faire des dons sans doute aux nécessiteux avec ces fournitures. Dans la même semaine, la femme du commissaire rentra avec une tenue de classe de fille et des chaussures de filles. Meka n’osa toujours rien dire.
Le samedi, veille de la rentrée scolaire, la femme du commissaire demanda à Meka de préparer du riz sauce tomates et aussi de rendre propre la maison comme jamais auparavant. Meka ne comprenait rien de tout ce qui se passait jusqu’à ce que le commissaire demanda à Meka de se mettre sur son 31 ce jour. Vers 16 heures, l’on frappa à la porte et la femme du commissaire cria : « Elle est là ». Ce fut l’euphorie dans la maison, des danses et des : « Tu as bien voyagé ? Comment était ton séjour ? » inondaient l’espace sonore de la maison. Pendant ce temps Meka entendait tout ce qui se disait à partir de la cuisine. Au moment de servir le repas, Meka sortir avec les couverts et soudain ses yeux s’ouvrit comme jamais auparavant. Son cœur se mit à battre très fort. Meka venait de voir la plus belle fille de sa vie. Elle avait de très jolies formes et un très beau visage. Après avoir servi le repas, il se retira dans la cuisine et écoutait Marie demander à ses parents : « c’est le nouveau domestique ? », et ses répondaient pas l’affirmatif. Meka était confus et se demandait s’il devait perdre tous les privilèges à lui accordés par le commissaire pendant l’absence de Marie. Cela le rendait un peu triste.
Le lendemain c’était le jour du culte. Le dimanche était sacré chez le commissaire. Cependant pour la première fois le commissaire dit à Meka pendant que nous serons à l’église prépare nous du bouillon de porc. Meka comprit en ce moment qu’il n’était qu’un domestique, en effet, avant que Marie ne soit rentrée, c’était avec Meka que le commissaire allait à l’église. La tristesse l’envahie encore. Pendant une de ses visites chez maman Berthe, Meka lui raconta son quotidien et elle lui remonta le moral.
Etant flemmarde, la fille du commissaire était quant à elle très capricieuse, et très paresseuse, et en plus, elle faisait de Meka son esclave. Cependant, Meka faisait tout ce qu’elle lui demandait avec amour ; pour lui, travailler pour la plus belle fille qu’il avait vue de toute son existence était fabuleux. Surprise de voir que Meka cédait à ses caprices et ne se fâchait au grand jamais, Marie commença à l’aimer. En effet, Meka était un homme bien bâti, grand de taille et aussi avait un très beau sourire.
Le téléphone portable étant à la mode en ville, le commissaire avait acheté un joli téléphone pour sa fille Marie. Un après-midi, Marie qui tombait amoureuse de Meka, reçu un SMS d’un camarade de classe qui lui faisait la cour. Voulant rendre Meka jaloux elle lui demanda de lire ce SMS dans lequel son camarade faisait ses éloges. Elle tomba des nues quand Meka lui dit qu’il ne savait pas lire et encore moins écrire. Pour elle c’était la nouvelle du siècle. Un beau mec âgé de la vingtaine qui ne sait lire encore moins écrire. Elle prit par amour sur elle d’apprendre Meka à lire et à écrire.
Pendant trois mois elle enseigna à Meka chaque soir une notion en lecture et en écriture. Tout ceci se faisait à l’insu des parents de Marie. Elle réussit son pari. Meka savait lire et écrire après toute cette période. Il pouvait désormais lire les SMS de Marie et tous ensemble se moquaient des dragueurs de Marie.
Le commissaire étant absent avec son épouse, parce qu’ayant répondu favorablement à une invitation de mariage un samedi soir, Meka fut seul à la maison avec Marie. Jusqu’à là tout se passa bien jusqu’à ce que Marie frappa à la porte de la chambre de Meka en se tortillant de douleurs. Meka paniqua. Marie lui dit qu’elle voulait qu’il masse son dos car la douleur était atroce. Il massa le dos de Marie qui s’était jetée sur son lit. Au moment de lui demander si elle se sentait mieux, elle sauta sur lui et l’embrassa. Meka qui n’avait pas embrassé une fille de toute son existence ne trouvait pas d’objection et se laissa emporter. Ce soir ils passèrent à l’acte et ce fut le début d’une aventure entre deux amoureux. Meka avait trouvé sa citadine.
La femme du commissaire un jour après avoir scanné attentivement sa fille remarqua que cette dernière était enceinte. Elle informa son mari de son observation. Le commissaire ayant convoqué sa fille lui demanda si elle était enceinte et elle répondit par l’affirmatif. Tout fâché car c’était sa fille unique, le commissaire décida, de trouver le responsable de cette grossesse. Il utilisa des grands moyens pour retrouver celui qui avait osé enceinter sa fille. Sa fille avait tellement peur de ce qui devait arriver à Meka qu’elle dit à son père que celui qui l’avait enceinté est dans sa salle de classe. Le commissaire étant très influent fit une descente musclée dans l’établissement de sa fille et après avoir interrogé tous les camarades de Marie, il ne trouva pas l’auteur de la grossesse. Il se retourna vers Marie et lui donna une gifle en public et en demandant une fois de plus : « Qui est l’auteur de ta grossesse ? ». Celle-ci dit papa c’est Meka l’auteur de la grossesse. Tout furieux le commissaire rentra chez lui. Meka ne savait ce qui l’attendait car il ne savait pas que Marie était enceinte. Après avoir écouté les klaxons de la voiture du commissaire, Meka se pressa d’aller ouvrir le portail. A peine il voulait ouvrir sa bouche pour dire bienvenue au commissaire, Meka reçu une gifle spectaculaire de la part du commissaire. En voulant savoir pourquoi le commissaire le frappait, Meka reçut une seconde gifle mais celle-ci venait de la mère de Marie. Tous les deux le frappèrent correctement au point de l’ensanglanter le visage. Ils se tortillait de douleurs et pleurait à chaude larmes. Le commissaire lui posa avec un ton assourdissant : « Pourquoi enceinter ma fille ? » ; c’est là qu’il comprit que sa dulcinée, bref sa citadine tant recherchée portait un enfant de lui. Il se voyait déjà renvoyé dans le meilleur des cas et emprisonné dans le pire des cas. Il voyait dans son imaginaire sa mère en larme venir en prison lui rendre visite. Il voyait Angoula son cousin se moquer de lui.
Cependant le commissaire était quelqu’un de pieux. Il décida en surprenant tout le monde d’envoyer Meka apprendre à lire et à écrire car pour lui avoir un beau fils illettré était un sacrilège vu son rang social. Après avoir informé Meka de son intention, le commissaire fut surpris de savoir que Meka avait appris à lire et à écrire par l’entremise de Marie. La colère du commissaire diminua par cette nouvelle et il dit « Meka tu épouseras Marie ». Pour Meka ce fut la plus belle nouvelle de sa vie. Il oublia les coups de poings et le nombre incalculable de gifles qu’il avait reçu. Il voyait déjà comment tout son village Doumaba devait le respecter car il avait enfin trouvé sa citadine. Il imaginait la tête que ferait son cousin Angoula lorsqu’il saurait que Meka est le gendre du commissaire. Il voyait sa mère aux anges car en plus d’avoir réussi à avoir sa citadine comme future épouse, il était devenu alphabète.
Après un mois de préparatifs, Le mariage de Meka et de Marie se fit à Doumaba devant un parterre d’invités constitué d’une part des citadins et d’autres part des villageois. La fête fut belle. Le village Doumaba venait de connaitre la plus belle fête de son histoire. Le commissaire promis au chef du village de Doumaba de faire tout ce qui est en son pouvoir afin que ce village ait une école digne de ce nom. Meka venait d’être le messie de son village car par lui Doumaba devait sortir de l’anonymat. Le chef du village inscrivit le nom de Meka parmi sur la liste des valeureux fils du village.
Meka retourna en ville et était toujours dans la maison du commissaire. Il n’était plus le domestique mais était devenu le beau-fils du commissaire. Le commissaire recruta un autre domestique. Meka réussi plutard le concours de la police car son beau-père le coacha dans ce sens et lui apporta son aide. Marie quant à elle mis au monde un garçon que Meka nomma Chi-me-mi qui signifie en sa langue maternelle « Dieu est grand ».