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FINALISTE
Sélection Jury

I

Sur la place chauffée au soleil
Une fille s'est mise à danser
Elle tourne toujours, pareille
Aux danseuses d'antiquités,
Sur la ville il fait trop chaud
Hommes et femmes sont assoupis
Et regardent par le carreau
Cette fille qui danse à midi.

Je ne sais trop pourquoi cette chanson de Brel surgit lorsque mon village me revient en mémoire. Est-ce à moi que je pense ? À ma mère ? À Juliette ? Ou simplement au soleil ?
« Marie Madeleine était une pute ! »
Ainsi parlait mon père. Considérant que ma mère en était une, je ne pouvais, moi bébé arrivant aux portes du monde étriqué dans lequel vivaient mes parents, qu’être une sale pute plus tard. Il m’avait donné ce prénom pour s’assurer de ne pas oublier ce que j’allais inévitablement devenir. Je revois, alors qu’il est impossible que j’aie pu le voir réellement, la bouche presque édentée de mon père hurler ces quelques mots péremptoires. Le jour de ma naissance.
Cela était un leitmotiv. Il m’expliqua plus tard que cette femme était décrite dans le Nouveau Testament comme une repentie, qui avait vendu de la jouissance aux hommes de ces temps là et que le Christ, dans sa bonté absolue, lui avait pardonné.
« Alors moi, aussi, je serai pardonnée », disais-je, les yeux pleins d’espoir.
Ce n’était pas le pardon du Seigneur que j’attendais.
« Toi, ma pauvre, tu as une mère indigne. Alors aucune chance. »
Ma mère était trisomique. On se chargea de me le dire à l’école. Son visage portait à peine les traces de cette affection mais son retard mental était évident sitôt qu’on la côtoyait un peu. Elle était affectueuse et joyeuse, petite, ronde et blonde. Je l’aimais. Elle est morte à cinquante-deux ans, le jour de mes vingt-cinq ans. Je ne l’avais pas vue depuis huit ans. Son souvenir est lié intimement à l’odeur de la lessive qu’elle étendait au fond du jardin, à celle, sucrée, des genêts au printemps et aux petits matins encore frais qui laissent cependant deviner la chaleur de midi. Elle m’emmenait regarder pousser les tomates qu’elle plantait chaque année, froissait délicatement une feuille et me passait la main sous le nez, riant, ses petits yeux si gais, si clairs. Le parfum d'un plant de tomate me remplit toujours de gratitude et d'une douloureuse nostalgie.
Comme elle, je suis blonde mais plus grande et mince. On me dit plutôt jolie. Petite, les garçons m’aimaient bien mais étaient réticents à m’inviter à leurs anniversaires car le handicap de ma mère les gênait et ils avaient peur de mon père. Les filles, plus féroces, me méprisaient, persuadées qu’un jour ou l’autre j’allais, par le fait héréditaire, me révéler mongolienne et donc, peu fréquentable. Mais mon hérédité n’était pas celle qu’elles croyaient. Mon hérédité devait faire de moi une pute !
À trois ans je trouvais ce mot très intéressant, et je le répétais sans cesse. Il me plaisait car il fusait entre mes lèvres et se terminait sur un léger sursaut qui me chatouillait la langue. Cela me faisait rire et j’en usais avec une grande largesse. Ce son délicieux. C’est lorsque j’entrai à la maternelle qu’on me fit savoir, sourcils froncés et moue inquiète que je ne devais pas l’utiliser au milieu de mes semblables au risque d’être punie. C’est là que j’acquis un savoir indispensable : ce qui se dit à la maison ne se dit pas forcément dans le monde extérieur. Mais un paradoxe demeurait, mon père le disait à la maison et ailleurs. Je résolus assez rapidement ce problème. Il était le père.
Un de mes oncles possédait un bar dans le village et nous y passions beaucoup de temps. Mon père et moi. Ma mère restait à la maison, chargée de diverses corvées, ménage bien sûr, préparation des repas, jardinage, dépeçage des animaux, oiseaux, lapins, sangliers que selon les époques de chasse mon père ramenait de ses virées avec ses copains viandards ; congélation des susdits animaux, coupe du bois... Car comme il disait, pour ce qui est du manuel, avec elle ça va à peu près.
Le bar de mon oncle se trouvait sur une petite place du village, ombragée par un vieux platane qui menaçait de mourir chaque année mais qui est toujours là aujourd'hui, toujours un peu moins feuillu, toujours un peu plus ébranché. L'établissement se nommait bien sûr La Civette, mais La Civette royale, s'il vous plait. De royal il n'avait pas le moindre attribut, même pas un quelconque vestige d'un passé plus reluisant, c'était un local sombre et étroit dans lequel on entrait par une porte vitrée toujours sale que j'aimais beaucoup parce qu’elle représentait pour moi le summum de la grande classe : elle sonnait lorsqu'on la poussait vers l'intérieur, vers le comptoir en bois et carreaux de faïence, carreaux dont les joints noircis symbolisaient selon mon père la déchéance de son frère. En effet, celui-ci avait été maître d'hôtel dans un des plus grands restaurants de Nice, puis avait ouvert une épicerie avec sa femme et une de ses belles sœurs dans une petite ville côtière, épicerie qui avait coulé irrémédiablement en raison de leur insouciance – on donnait à la famille, aux amis, on puisait dans la caisse l'argent dont on avait besoin, on jouait à la marchande sans une once de fibre commerçante – et avait enfin échoué derrière le vieux comptoir de ce bar miteux dans lequel les chasseurs venaient terminer la cuite qu'ils avaient scrupuleusement entamée le matin, avant le départ d'une battue, autour d'un feu. Mon père déplorait donc que ce frère dont le destin aurait dû être de côtoyer la grande bourgeoisie niçoise et étrangère, se retrouve patron de bistrot dans un bled paumé, mais il fréquentait régulièrement le lieu et s'y saoulait, régulièrement. Moi, j'adorais Victor, cet oncle méprisé, et j'adorais son bar. L'odeur étrange, légèrement écœurante de café au lait mêlée à celle de l'humidité m'accueillait le matin et si mon père décidait de rester jusqu'à l'heure du déjeuner, c'était celle d'anis et de tabac froid qui me congédiait vers midi. Je suivais avec beaucoup d'intérêt le mystérieux rite du tiercé : ces hommes pour la plupart lourdauds devenaient des penseurs, des stratèges discutant longuement sur les cotes et les pronostics, puis remplissaient avec application et concentration la grille qu'ils avaient tirée d'un présentoir installé au fond du bar, dans un recoin encore plus sombre que le reste de la pièce, recoin secret comme un confessionnal. Victor m'emmenait quelquefois à l'hippodrome d’Hyères et, même si je ne comprenais pas grand chose aux courses de chevaux, j’aimais l'atmosphère faite de tension et d’excitation, et surtout la présence bienveillante de mon oncle. Nous rentrions ensuite dans sa vieille voiture jusqu'à la Civette royale, il m'offrait une grande menthe à l'eau bien glacée, hiver comme été, et nous attendions mon père.
Il y avait peu de femmes dans ce lieu où il était de bon ton d'être macho, vaguement ou franchement alcoolique et chasseur de père en fils. Parfois une créature du sexe opposé faisait une apparition, s'asseyait au comptoir et au bout de quelques perroquets bien tassés, plus féminins que le pastis sans doute, elle se dévoilait toute aussi vulgaire, grossière et macho que la faune mâle du vieux troquet. Mon père alors riait aussi à ses blagues grasseyantes et allait jusqu'à, parfois, poser sa large main sur l'épaule de la brune décharnée ou de la blonde permanentée. Puis lorsque nous rentrions retrouver ma mère et son sourire, il crachait le mot pute.


II

Lorsque l’adolescence me tomba dessus, je me mis à détester mon père et à renier ma mère. Je riais amèrement lorsque celui-ci utilisait à nouveau le mot que désormais je haïssais car j’en connaissais parfaitement le sens et lorsque on se moquait de ma mère je riais aussi. L’oncle Victor était mort absurdement quelques temps auparavant. Un dimanche après midi devant son café vide.

Ahmed Bouakrim, célèbre pour ses plantations de marijuana, accula ce jour là Jean-Louis Costa qui lui volait régulièrement ses plants et passait son temps à menacer sa femme et sa fille, devant la Civette royale où mon oncle fumait sa cigarette. Ahmed, transformé en rage pure en raison d’une ultime provocation, pointa son fusil de chasse sur Jean-Louis et fit feu. Plusieurs fois. Et, parmi les balles à sanglier tirées cet après-midi-là, une d’elles atteignit mon oncle à la poitrine, le projetant contre la porte vitrée de son bistrot qui tinta une dernière fois dans le silence qui suivit les détonations. L’enterrement aussi se fit en silence, papa ayant décrété que seule la famille – lui, ma mère et moi, il ne restait que nous – était autorisée à conduire Victor en terre. Aucun mot ne fut prononcé. Et je me retrouvai seule avec papa et maman.
J’avais seize ans et je ne fréquentais plus le bar depuis quelques années sur ordre de mon père qui tremblait que je plaise trop à un homme alléché par mes appâts féminins diaboliques. Depuis l’âge de onze ans il m’amenait régulièrement chez le coiffeur et me faisait couper les cheveux très courts. Et m’attifait de robes chasubles grises, hiver comme été, qui cachaient mes formes.
Le matin, il me regardait partir et souriait en disant que, peut être j’avais une chance de ne pas être un jour une pute. Il m’avait confié un soir, l’alcool aidant, que ma mère, avant de l’épouser, avait couché avec des tas d’hommes et qu’il l’avait sauvée. Elle aurait mérité qu’il la batte, oui, bien mérité, pour chasser le démon de sa chair, mais lui savait se montrer rempli de pitié car Dieu lui avait montré le chemin. Et c’était vrai, il ne l’avait jamais frappée, se contentant de l’insulter et de l’humilier. Vers quinze ans j’appris que ces amants avaient tous abusé de l’inconscience qu’elle avait d’elle et de son corps, et de sa grande naïveté. Ils l’entraînaient dans un quelconque coin et une fois l’affaire faite s’en allaient fanfaronner dans le village. Qui avait-elle pour la protéger ? Personne. Ses parents étaient morts et son frère, trisomique lui aussi, était plus atteint qu’elle. À vingt ans elle vivait seule dans un petit studio de la Grand rue, prêté par la mairie et travaillait aux « services techniques » municipaux. L’arrivée de mon père, bien seul lui aussi dans sa maison isolée du village, aurait pu être un sauvetage...
Etait-il stupide ? Non. Il était tyrannique et méchant. Nous étions elle et moi ses deux femelles. C’est ainsi qu’il nous appelait, je le sais, au cours des conversations avinées qu’il avait avec ses « potes ». « Je vais voir mes potes. » Il prononçait cette phrase lorsqu’il avait décidé, le soir ou le weekend, de quitter cette maison peuplée de femelles, ses deux putains pour lesquelles malgré tout il éprouvait une certaine tendresse. Car il était parfois cela aussi, tendre. Tendre avec ma mère lorsque sa libido se faisait pressante et même d’une maladresse qui le rendait presque touchant. Tendre avec moi, lorsqu’il trouvait que j’avais été sage, mot qui sous l’effet de l’alcool, se transformait en « chaste ». Cependant la plupart du temps ses colères étaient notre quotidien et nous filions doux.
Méchant, il l’était aussi avec de jeunes voisins qui venaient de s’installer un peu plus haut dans la colline avec leurs deux petites filles. Il leur fit toutes les crasses que son cerveau imbibé put imaginer. Leur interdire de passer sur le seul chemin qui rejoignait la route sous prétexte qu’il n’était qu’à lui, leur envoyer les hommes de l’équipement pour vérifier la conformité de leur maison bâtie à partir d’un vieux cabanon, leur hurler insultes et menaces dès qu’il les apercevait et sans doute car rien ne put le prouver, leur tuer un chien. Pourquoi les avait-il ainsi pris en grippe ? Était-ce leur bonheur tout neuf, leur jeunesse, leur beauté ? Ou simplement leur présence dans « sa » colline ? Chaque fois qu’ils passaient en voiture devant notre maison, leurs yeux inquiets fixaient le chemin devant eux et rien ne leur aurait fait tourner la tête dans notre direction. Ma mère, cependant, s’obstinait à leur faire signe et à suggérer joyeusement de leur offrir un petit verre, provoquant un reniflement méprisant chez cet homme en colère.


III

J’avais été jusque à cet âge avancé de seize ans une enfant obéissante, discrète et terriblement timide. Mais je rencontrai alors, au lycée, Juliette. Lumineuse, enjouée, pas tout à fait jolie mais charmante et séductrice, Juliette Masson.
Je ne sais pourquoi elle me donna son amitié. Je me sentais si peu intéressante, la plupart du temps transparente. J’avais remarqué à de nombreuses reprises que les gens semblaient ne pas me voir. Dans les magasins on me bousculait et on s’excusait distraitement comme si j’avais été un objet à peine aperçu du coin de l’œil, ou un vague mouvement détecté un poil trop tard. Il était fréquent que lorsque je parlais à quelqu’un, une tierce personne s’interpose et entame une conversation avec mon interlocuteur sans attendre que j’aie terminé. Je n’étais pas là. Les professeurs mettaient, chaque nouvelle année, un temps fou à retenir mon nom. Les garçons ne me regardaient ni ne me harcelaient, et les filles ne recherchaient pas ma compagnie. En classe, je ne prenais jamais la parole et on ne me la donnait que très rarement. J’étais invisible. Finalement, il n’y avait que chez moi que j’avais une existence. J’existais pour mon père car je représentais ce sexe honni et pour ma mère qui me considérait comme sa seule meilleure amie.
Juliette ne m’adressa la parole qu’au bout de quelques mois de cours et encore pour me demander un effaceur. Je le lui prêtai et elle me le rendit en sortant de la salle de classe. Ce geste anodin, tendre une main, récupérer l’objet, murmurer un vague merci accompagné d’un sourire tremblotant, allait me projeter dans l’orbite de cette fille déchaînée, comme une météorite affolée vers un soleil en ébullition.
Elle me sourit, me tendit la main et m’entraîna hors du lycée. En montant dans le même bus que moi elle m’annonça qu’elle habitait aussi à P. Je n’osai lui demander comment elle savait que j’habitais là, tétanisée par la timidité. Elle s’assit à côté de moi et se mit à parler. Il y avait dans son débit une urgence, une intensité qui contredisaient les banalités qu’elle déroula jusque à notre arrivée à l’arrêt au bord de la nationale. Elle m’apprit qu’elle avait un père pharmacien à Toulon et une mère artiste peintre, qui d’ailleurs ne vendait rien du tout mais s’évertuait à exposer, parfois à ses frais, sans se décourager. Elle aimait bien sa mère. Que son frère et sa sœur étaient des petits cons qui lui rendaient la vie infernale et qu’elle ne rêvait que d’une chose : partir faire le tour du monde. Mais pas toute seule. Est-ce que ça me dirait ? Elle adorait son grand père paternel qui possédait des vignes dans le coin parce qu’il l’emmenait aux champignons, et détestait vivre à P, village où il ne se passait rien et où les jeunes étaient chiants à mourir. Heureusement qu’il y avait le lycée pour rencontrer un peu des gens, et moi, je lui semblais un peu plus intéressante que la plupart des filles et des garçons de P qui passaient leur temps à picoler et fumer des pétards pour soigner un ennui insondable. Ils finiraient tous alcolos et passeraient un quelconque CAP, puis finiraient leur vie là, hantant le soir les rues du village toujours avec ennui, viendraient s’emmerder aux diverses fêtes annuelles, foraine, de la châtaigne, vide grenier, carnaval ou autre, coincés pour toujours dans le petit périmètre qui les avaient vus naître. Et leurs enfants, pareil. Elle aimait lire, regarder des films et aller farfouiller sur internet avec son Iphone. Elle détestait le sport mais adorait se balader dans les Maures à pied, son désir le plus grand étant de le faire à cheval, mais ses parents refusaient de lui en acheter un. Pas une fois elle ne me demanda quoi que se soit sur ma vie, mes parents, mon histoire. Elle parlait, parlait et moi ça m’arrangeait puisque ça m’évitait de le faire. J’écoutais, ébahie et conquise, son inépuisable monologue, regardais son visage expressif et ses mains fines qui dansaient en tous sens accentuant la frénésie de son discours. Elle me souriait de ses lèvres maquillées d’un rouge sombre et ses yeux qu’elle avait soulignés d’un trait noir un peu charbonneux se plissaient malicieusement. Maquillée ! Elle était maquillée, à seize ans! Mais qui étaient ses parents qui la laissaient sortir comme ça ? J’avais bien remarqué que la plupart des filles de ma classe l’étaient, cependant voir cela de près me donnait la sensation de côtoyer le diable. Elle sentait bon aussi, un parfum un peu lourd, qui laissait deviner une pointe de patchouli.
En descendant du bus elle me proposa de venir chez elle. Mais elle ne savait pas qu’il était hors de question que j’aie une minute de retard, mon père m’attendait. Je ne pus rien dire de cela, me contentai d’un « non » brutal et partit en courant. Elle me suivit en riant, « allez viens, personne ne va te manger », mais je me retournai brusquement, répétais ce non qui me déchirait le cœur et le visage fermé, je la regardai pour la première fois dans les yeux. J’y vis beaucoup d’étonnement mais elle n’insista plus. Je partis sur le chemin qui longeait la voie ferrée, souhaitant qu’elle n’essaie pas de savoir où j’habitais.


IV

Désormais j’attendais les trajets en bus avec un appétit formidable. Je me nourrissais de ses anecdotes sur sa famille, de ses rêves divers et des ses plaisanteries à propos des profs ou des élèves de notre lycée. Juliette possédait une parole inépuisable. Et elle avait un rire clair, sonore et sans complexe. Mais quelquefois son absence de pudeur ou de retenue me gênait. Il arrivait aussi qu’elle me choque. Un soir, un jeune homme monta dans le bus et s’installa à l’avant. Avant de s’asseoir il rejeta une grande mèche de cheveux roux d’un coup de tête qui se voulait sensuel et Juliette se pencha vers moi en chuchotant « Baisable, tu trouves pas ? ». Je sentis mes oreilles chauffer, mon cœur se glacer et ne sus que répondre. Rien ne me mettait plus mal à l’aise que les allusions sexuelles et dans ces moments-là, je lui en voulais terriblement. Elle s’en rendait compte et cela semblait l’intriguer.
Les allers retours village-lycée étaient les seuls moments où nous nous voyions, je n’avais jamais parlé d’elle à mes parents et elle avait renoncé à me proposer d’aller chez elle. Juliette aurait pu me laisser tomber mais je ne sais pourquoi, elle semblait aimer ces moments dans le bus. Au bout de quelques temps, elle avait commencé à me poser des questions. Ma vie, mes goûts, mes parents... Je ne lui livrais pas grand-chose, pensant que tout cela avait bien peu d’intérêt. Je rêvais d’entrer dans sa maison, voir vivre cette famille si différente de la mienne. Et je me sentais pleine d’un amour douloureux. Elle me surnomma Madi. Madi, quel beau son ! Je me répétais ce diminutif, encore et encore, souriant bêtement, en cachette, enfant qui a trouvé un trésor. Dans ma vie si transparente, où rien n’avait été caché aux yeux paternels, j’avais un secret !
Mon père s’absenta une semaine pour la première fois depuis de nombreuses années. Il ne donna aucune explication mais fit mille recommandations. Aussi dès le lendemain, je proposai à Juliette de nous rencontrer en dehors du bus. Si elle fut étonnée, elle n’en montra rien. Je n’ai jamais su si c’était chez elle de la délicatesse ou de l’indifférence mais elle ne demandait jamais d’explications. Elle prenait ce qui venait. Nous décidâmes une balade dans la forêt.
Je me souviens de tout, la brûlure du soleil, les odeurs de résine et des feuilles de châtaigner un peu douceâtres, les clignements de la lumière entre les branches, le bruit de nos souffles dans les montées caillouteuses, la sueur sur ma peau et le goût de celle de Juliette sur ma langue. Nous avions beaucoup marché, en silence. Mon amie, grave soudain et muette. Assises sur un rocher, nous attendions. L’une et l’autre silencieuses et vibrantes. Tout était ralenti et pourtant empli d’une urgence insupportable.
Je me souviens de tout, ses lèvres dans mon cou, ses mains sur mon ventre, son souffle sur ma peau et ce jaillissement de jouissance si puissant que j’eus peur de ne jamais redevenir moi.
Je me souviens de tout, son corps svelte nu à côté du mien, son corps, à moi ? Et mon corps inconnu, en apesanteur. Son sourire. Le mien. Nos yeux qui regardaient le ciel. Et le bruissement du sang dans mes oreilles, si vivant.

Mon père rentra quelques jours plus tard. Un jeudi.
Le samedi à midi, il revint de son « apéro entre potes » et hurla mon nom depuis le jardin.
« Marie Madelaine, sale gouine, viens un peu ici !!! Viens que je t'étripe ! T’as pas honte, putain, vicieuse, connasse, salope ! T'as pas honte, t'as pas honte ! »
Il s’étranglait de rage, debout en plein soleil, le visage écarlate, débraillé et vacillant. Ma mère poussait de petits cris affolés derrière moi en piétinant sur place.
« Putain !! Je sais ce que t’as fait l’autre jour dans la chataigneraie de Francis. un de mes potes t’as vue avec l’autre salope ! mon dieu, mon dieu... Je vais te tuer, je vais te tuer, je le jure ! Viens ici... Oh ! Putain ! »
Il bougea, noir soudain dans la lumière et moi dans l’ombre de la maison je frémis et je vis avancer un ogre plein de fureur.
Puis je me retrouvai debout sur les marches du perron, le fusil de chasse au bout de mon bras tremblant, sourde et comme réveillée juste au moment d’un rêve, considérant de haut le corps du géant abattu dans la lumière froide de la mi journée.
C’est ainsi, voyez vous, que j’ai tué mon père. Et pour quoi.

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Lili Caudéran · il y a
Très beau texte...presque un roman...toute cette souffrance accumulée depuis si longtemps, on peut comprendre la chute.Bravo !
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Farida Johnson · il y a
Merci Mamounette, ce texte est très précieux pour moi, j'ai ressenti quelque chose de très fort en l'écrivant et je suis heureuse que vous l'ayez aimé.
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Utilisateur désactivé · il y a
J'aime tout simplement, avec émotion et respect pour celui ou celle qui assume ce qu'il ou elle est! Je suis contente d'arriver encore assez tôt pour le vote!
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Farida Johnson · il y a
Que vous aimiez, vous et tous ceux qui m'ont laissé un commentaire aura été le plus important pour moi lors de cette finale. Merci !
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Dominique Hilloulin · il y a
je repasse pour le vote, avant votre finale dans quelques heures , bonne chance à votre écrit! Le mien est en catégorie poèmes http://short-edition.com/oeuvre/poetik/la-pomme-au-compotier si vous souhaitez le soutenir , merci!
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Farida Johnson · il y a
Merci Dominique et bonne chance à votre poème !
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Donald Ghautier · il y a
C'est fort, bien raconté et prenant. Bravo Doum ! Mon vote.
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Farida Johnson · il y a
Merci beaucoup Donald et bonne chance!
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Dizac · il y a
Superbe récit. J'en ai le souffle coupé. Pourtant je pourrais en parler des heures. ..
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Farida Johnson · il y a
Je suis très touchée par votre commentaire et ravie que mon texte vous ait coupé le souffle, merci!
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Virgo34 · il y a
Bonne chance !
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Farida Johnson · il y a
Merci!
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Juliette Marjani · il y a
Des frissons dans la forêt et une chute qui m'a convaincue !

Deux coquilles passent inaperçues dans la richesse de votre texte:
"il est impossible que j’ai[e] pu le voir réellement"
"le handicap de ma mère les [gênait]"

Merci beaucoup pour cette lecture, je vote !

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Farida Johnson · il y a
Merci beaucoup Juliette pour votre vote et pour les coquilles je vais voir s'il est possible de les faire corriger.
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Utilisateur désactivé · il y a
Nouvelle lecture ce soir, Doum, en vous souhaitant Bonne Chance pour la finale !
Marie Haubot, auteure du poème-fable "le coq et l'oie", en finale jusqu'au 20.
Ensuite, ils passeront à la casserole...

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Farida Johnson · il y a
Bonne chance à vous aussi Marie ! Un bon coq au vin pour célébrer un prix, qui sait...
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Miraje · il y a
Un nouveau vote confirmé pour ce coup de ♥♥♥ !
(Et tu peux me retrouver aussi, toujours à l'ombre ... http://short-edition.com/oeuvre/poetik/dans-l-ombre-de-ma-main)

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Farida Johnson · il y a
Merci , merci Miraje.
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Lammari Hafida · il y a
Une plume talentueuse pour raconter et pour décrire bravo! Mon vote! Je vous invite à lire et à soutenir mon poème en finale < Voyage > sur ma page et merci!
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Farida Johnson · il y a
Un grand merci Lammari pour votre vote et votre compliment. Je vais aller lire votre poème.
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