Cuba libre

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J’aime les climats chauds , le dessin et marcher dans la nature J’ai voyagé, pour mon métier, et par plaisir. J’écris des nouvelles. Je m’essaye au roman, et j’ai découvert la  [+]

Il pleuvait des cordes. L’eau tiède ruisselait dans les caniveaux bourrés d’immondices comme une sueur infecte dont les gouttes tachaient le sol. Je titubais sur cette route mouillée et j’imagine que la dizaine de doubles rhums ingurgités ce soir-là avait fini par m’achever. Ma maison se situait à quelques pas du Cuba Libre, un bar à filles, où j’avais terminé ma journée et commencé ma nuit.
L’orage m’accompagna jusqu’au seuil de la villa. Je me laissai choir sur mon lit comme dans un profond précipice.

Je devinais Éva au travers de mes paupières à demi closes. Elle s’affairait dans la chambre complètement nue avec l’aisance naturelle d’une jeune femme volage. Elle squattait chez moi depuis six mois. J’en étais follement amoureux.

Je l’avais rencontrée au Cuba Libre, où je trainais comme d’habitude. J’absorbais whisky sur whisky à un rythme effréné au milieu d’une faune lascive. La fumée et la musique afro-cubaine m’entrainaient invariablement vers le passé. J’avais raté ma vie. Après la Fac je m’étais mis en tête d’embrasser une carrière d’écrivain. Je souhaitais vivre de ma plume alors que je n’existais que par mon flingue. Un pauvre flic, voilà ce que j’étais devenu ! Un défenseur de la veuve et de l’orphelin dans une ville en décomposition. La Havane survivait tant bien que mal. Le crime et la délinquance y étaient aussi prégnants que dans d’autres grandes capitales. Mais le soleil et l’insouciance nostalgique des habitants les rendaient plus supportables.
Accoudée au zinc, elle m’interrogeait du regard. Je ne l’avais pas remarquée. Peut-être désirait-elle attirer mon attention. Elle s’approcha puis me demanda : « D’où te vient cette amertume, cette rancœur ?
- De la vie, du passé... Je suppose » m’entendis-je lui répondre. 
Plus que son corps de métisse à peine recouvert d’un minuscule morceau de tissus, ce furent sa voix et ses propos qui m’envoutèrent. Elle avait résumé toute mon existence en une phrase.

Je cherchais à l’aveugle un paquet de Popular sur ma table de nuit. Je me levai et allumai ma première cigarette. À quoi bon chercher à retenir Éva? C’était le meilleur moyen de la perdre à tout jamais. Elle ne m’avait pas vraiment quitté, mais notre aventure ne tenait qu’à un fil : l’argent. Je n’en possédais pas. Et elle ne pouvait vivre sans.

Au volant de ma vieille Lada bleu délavé, je repensais à notre première nuit d’amour. Mon bureau au « Central Policia Territorial » se situait à une demi-heure de chez moi. Cela me laissait le temps de rêvasser aux superbes jambes d’Éva, à sa peau douce et parfumée... « Je suis un homme sincère du pays où pousse le palmier », lui avais-je déclamé ce soir-là. À ma grande surprise, elle avait murmuré le second vers de ce poème de José MARTI. J’ai su à cet instant que nos désirs et nos aspirations partagés courraient un grave danger. Cette fille venait de me faire basculer dans ces superstitions ancestrales auxquelles elle croyait dur comme fer. 

Je m’arrêtais sur le bord de la route de Camagüey. La pluie avait cédé la place à une chaleur moite. Je pouvais admirer le littoral sauvage qui longeait la chaussée. Je retirai de la boite à gants mon arme de service et descendis de la voiture. Plongé dans mes pensées, j’avais pris la direction de la côte sans m’en rendre compte. 
Éva ne cessait de me raconter l’histoire de ce vieil homme qui vivait dans une maison à Camagüey. Allongée sur mon lit, elle fumait une mauvaise herbe et poursuivait le récit de cette ancienne légende cubaine. « Tu sais, il y a bien longtemps, les gens d’ici conservaient leur argent dans des cruches. Ils les enterraient ensuite dans leur jardin.
- Tu es sérieuse ? répondais-je invariablement. » 
Elle se mettait, alors, en colère. Son corps luisait de sueur et ses petits seins tremblaient d’indignation. Puis elle continuait son récit comme si je n’existais plus. « Oui. Cette habitude remonte aux temps coloniaux, quand les banques n’existaient pas. Et... et le vieil homme affirmait que la nuit, les résidents de la maison de Camagüey, percevaient des bruits bizarres.
- Quelles sortes de bruits ?
- De grands bruits de marmites et d’ustensiles de cuisine... qui parvenaient à réveiller les habitants... Ils voyaient une lumière qui voyageait depuis la cuisine jusqu’au fond du jardin. »
Comment avais-je pu me laisser entrainer dans cette histoire stupide ? Mon cerveau était-il à ce point ravagé par l’alcool que je ne maitrisais plus rien autour de moi ?
 Je repris le volant. Ma Lada me conduisit dans les quartiers défavorisés de la ville. Les gens d’ici vaquaient à leurs occupations au milieu de rues défoncées. « Viva Cuba libre », des slogans peints à la hâte sur des murs décharnés vantaient la gloire d’une nation traumatisée. Plus loin une grande fresque à moitié effacée laissait apparaitre les derniers mots d’une victoire attendue : « Hasta la Vitoria sempre ». Soudain, la maison tant de fois décrite par Éva surgit devant moi. Derrière ses grilles toutes rouillées une bâtisse aux parois lézardées semblait somnoler sous un immense palmier royal. J’écartais d’un revers de main la sueur qui perlait sur mon front. J’attrapais mon paquet de Popular. Éva y avait glissé un joint qui dénotait au milieu des autres cigarettes. La première bouffée me fit du bien. Je décidais de rentrer au bureau. 

Mon adjoint s’agitait dans tous les sens. Les feuilles dactylographiées d’un procès-verbal collaient à ses avant-bras. Il les enlevait avec dédain et pestait contre la clim qui fonctionnait quand elle avait le temps. Des gens s’étaient plaints d’une agression en pleine nuit chez eux. Manuel et son équipe de policiers s’étaient rendus à Camagüey. Ils n’avaient rien trouvé. Sinon un grand trou au fond du jardin auprès duquel le grand-père de la famille murmurait : « Ils sont revenus... Ils ont tout pris ».
Manuel fulminait : « Mais qu’est-ce qu’ils ont tous avec ces histoires de morts qui indiquent où sont enfouies des cruches...
- C’est pour l’argent, répliqua son collègue.
- L’argent ! T’es sérieux là ? Ce sont des légendes, voilà tout. »

Je demeurai silencieux plongé dans mes pensées. Éva. Sa beauté sauvage m’ensorcelait. C’était bien une fille à l’image de La Havane. Superbe le jour, jusqu’au coucher du soleil et en proie aux pires tourments de l’indigence la nuit. Elle m’avait attiré dans son délire. Je ne pouvais plus reculer.

Muni du calepin de mon adjoint, dérobé sur son bureau, je roulais en direction de la mer. Enclenchée dans le lecteur, la radiocassette de Pablo Milanes hurlait un de ces boléros cubains et me tenait éveillé.
Je pénétrai dans la villa de Camagüey. Je me frayai un chemin à travers un dédale de pièces vides. Doté de mon Makarov PM de fabrication russe et d’une lampe torche, j’inspectai chaque recoin de la maison. Les propriétaires l’avaient désertée au profit de sans-abris heureux d’y subsister cachés au milieu des rats et boites de conserve. J’atteignis le jardin sans encombre. Un rayon de lune éclairait une pelouse parsemée de trous béants. Personne.Pas âme qui vive. Mais pas trace d’un seul kopeck ! Les habitants s’étaient-ils enfuis avec l’argent ?
J’abandonnai Camagüey comme un voleur. Je fonçai vers La Havane le cerveau embrumé, mais certain d’avoir été le jouet de mon imagination. Éva n’était plus là. Elle m’avait quitté sans rien prendre si ce n’était les quelques pesos cubains qui me restaient et me privaient ainsi d’une cuite mémorable.

Accoudé au comptoir du Cuba libre, je buvai à crédit, quand j’aperçus Manuel.
Il fumait un superbe Cohiba Lanceros entouré de filles aux fesses un peu trop rondes.
Lorsqu’il me remarqua, il vint à ma rencontre, et me murmura à l’oreille, goguenard :
« Tu sais, la famille de Camagüey... 
- Celle de ton procès-verbal, et des trous dans le jardin ?
- Oui. Cela devait être certainement la volonté du revenant ! Vu qu’après cette trouvaille il ne dérange plus personne!»
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Brigitte G. · il y a
Un subtil mélange de la gangrène qui ronge le pays et des légendes fantastiques qui l’habitent.
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Ikouk OL · il y a
Merci Brigitte 😀
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Kandas Conde · il y a
Beau texte M. Ikoul
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Ikouk OL · il y a
Merci Kandas
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Long John Loodmer · il y a
Au pays des légendes et du vaudou, les esprits cartésiens sont marrons
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Ikouk OL · il y a
Merci Loodmer. L'étrange Cuba m'a toujours intrigué
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Didier Poussin · il y a
Vie ordinaire
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Ikouk OL · il y a
La mienne! 😉
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Stéphane Sogsine · il y a
Une histoire dépaysante autour de personnages que n'aurait pas reniée David Goodie
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Ikouk OL · il y a
Merci Stéphane , comparaison encourageante

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