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Coup de fouet en retour - Partie 3

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Romain Lavaux

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Il prend sa voiture direction Javerdat. C’est une petite commune d'une centaines d'habitants située à une dizaine de kilomètres de Saint-Junien, proche d’Oradour sur Glane.
Garer devant l’Église esseulée au cœur clos, Monique sort de sa petite maison de bourg sans jardin avec sa copine Jacqueline. Toutes les deux sont vêtus d’un tablier bleu en carreau de Vichy. Elles nettoient leurs mains sur leurs vêtements en appuyant sur le haut de leur ventre et redescendant d’un coup sec vers le bas des cuisses. Monique présente de nombreux tocs, se gratte la tête régulièrement, porte des lunettes en cul de bouteilles, met des chaussures imitation sabots en plastiques, ne sait ni lire ni écrire, présente une déficience mentale, n'a aucune notion de l'argent comme en témoigne ses dires "Je donne trois  billets rouges", fait quatre fois le tour de sa maison avant de traverser sa rue pour se rendre au cimetière, se prépare dès cinq heures du matin alors que son auxiliaire de vie vient la chercher à onze heures pour les grosses courses et chercher le gros pain, une à deux fois dans le mois. Monique à soixante - huit ans.

Tous les meubles de la maison sont recouverts d’une nappe en tissus. On dirait que des fantômes règnent. Même le canapé est drapé. Louis lui fait la remarque :

« - Vos meubles sont bien protégés avec toutes ces nappes blanches... - Sa voisine ricane et repart de son logement. Monique reprend :

-C’est, c’est à cause des chats, je ne veux, je ne veux pas qu’ils les griffent... Puis maman, maman mettait des nappes ».

Elle répète régulièrement les mots comme un enfant hésitant.

-Ah d’accord. Vous avez raison, les chats sont mignons mais c’est vrai que ça fait des bêtises.

-Maman disait, maman disait, qu’il faut toujours couvrir ce que l’on a ».

Louis trouve ceci bien étrange. C’est comme si ces meubles sont des corps que l’on recouvre. Des secrets à cacher.

Monique à quelque chose à révéler à Louis de très important.
Il faut qu’elle parle tout de suite sans être coupé dans la discussion sinon après elle oublie.

« -Je dois vous dire - Elle prend un ton timide et une expression du visage un peu égarée, sans regarder dans les yeux - Vous savez, vous savez mon gosse Fabien ben... ben... Son père c’est mon père. C’est mon père qui m’a mis grosse ».

Le silence s’installe quelques secondes et Louis reprend.

- « Votre propre père et également le père de Fabien.

-C’est ça ! Dit-elle rapidement.

Louis marque un temps d'arrêt puis, reprend le fil de cette révélation incestueuse :

-Il vous a violé et vous avez porté plainte contre votre père à l’époque ?

-Oui, mais... Mais... J’ai peur des gendarmes ! J’ai peur des gendarmes ! - Monique entre en panique. Elle devient soudainement hystérique. Louis impressionné par cette attitude, cherche un moyen pour la rassurer.

-D’accord Monique. Attendez... Attendez... Calmez-vous... Je vais vous faire un verre d’eau... Vous voulez respirez un peu dehors ?

-Non pas dehors ! Les gendarmes ces des hommes ! Non pas dehors ! Il y a du vent et le vent c’est le mal ! ». Elle place ses mains entre sa tête et se secoue.

Louis part vers la cuisine, il prend un verre d’eau dans un meuble au dessus de l’évier et ne sais plus où se mettre ni quoi dire. Il repense à ses mots « mon père m’a mis grosse », « Des hommes », « le vent, c’est le mal »... Il l’a voit s’agiter dans tous les sens comme un pantin désarticulé.
Monique fait face à sa mémoire traumatique. Elle reprend :

« -Ma sœur, elle le sait, c’est avec elle qu’on est allé là-bas à la grande commune ; elle parle de Saint-Junien ; pour voir les gendarmes ensemble. Monique retire ses mains de sa tête et reprend. Mais le gosse, je ne veux pas le voir ! Je ne veux pas le voir ! s'exclame t-elle.

-Je comprends Monique, déclare Louis d’un ton désemparé. Vous n’avez jamais voulu voir Fabien...

-Non ! Non ! Il ressemble à son père. Je ne veux pas et puis il est avec une famille de gitans qui demande de l’argent tout le temps ! Ah sa nom j'ouvre pas la porte ! Moi, je n'ouvre pas la porte, j’ai trop peur ! Ah ça oui, j’ai peur ! Je vais voir la voisine pour tricoter quand ils viennent, comme ça, comme ça, ils ne savent pas, ils ne savent pas où je suis !".

Louis saisit cette occasion pour aborder ce sujet plus léger et ainsi calmer l'anxiété de Monique :

"-Vous tricotez ! Je ne suis pas très doué au tricot. Qu'est-ce que vous faites en ce moment ?

-Des petites vestes, des gants pour l’hiver et des petits couvre-chef. Regardez, j'vais vous montrez ! ".

Monique tend des vestons pour enfants bleu marine aux contours rouges à petits boutons d'encre marine. Pas un fil ne dépasse, le maillage est parfait.

"-Quel travail ! Dit d'un regard ébahit Louis sur cette pièce.

-Oui, mais j’aime bien ! » lui dit-elle en riant.

La visite durera plus d’une heure.
En repartant Monique refera quatre fois le tour de sa petite maison en s’arrêtant devant sa porte d’entrée, faisant signe au revoir de la main. La vie de Monique est suspendue depuis ses quatorze ans où le viol a eu lieu sur ces terres qu’elle n’aura pas quitter. Javerdat lieu de désenchantement et d’enchaînement de Monique.
La perte de sa mère très jeune a conduit son père, ne retrouvant pas d’épouse dans le village et désirant en premier enfant un fils, à punir sa propre fille. Il l’a vu non pas comme sa fille, mais une machine à bébé qu’il violera plus d’une fois.

Louis s’éloigne de la commune, trouve l’entrée d’une forêt de pins et de chênes et décide de s’arrêter pour marcher et se ressourcer. Il prend le temps de sentir l’air frais, toucher les arbres comme pour y sentir un battement de cœur ou une âme dans la nature. Peut-être ressentent-ils le malheur des Hommes, pénétrant jusqu’à leurs racines.

Il lui reste à rencontrer Yves, un ancien instituteur de quatre-vingt-dix ans. Yves est veuf depuis quinze ans, n’a jamais refait sa vie, n’a pas d’enfants, aime le théâtre, le cinéma, l’opéra, la littérature classique, l‘écriture, la peinture, les randonnées en forêt, à la montagne, se perdre dans la nature sauvage, dormir dans les champs de coquelicots à l’aube d’un début d’été formidable, manger au restaurant, conseiller des parents désœuvrer avec leurs bambins, faire un footing et du vélo, changer la couleur de son pull-over et de sa chemise, collectionner les timbres postes, aider les autres en ayant été secouriste quitte à prendre des risques inconsidérés pour sa propre vie, voyager dans les plaines du désert, essayer de reconnaître le bruit des oiseaux, le nom des plantes et des fleurs sauvages, bichonner sa grande bibliothèque qui recouvre la tapisserie de ses pièces à vivre, conserver soigneusement sa collection de timbres, ses anciennes leçons d’écoliers et cartes de géographie du temps où il exerçait son métier.

Yves ne se déplace plus, ne peut plus bien lire ni écrire, sa retraite couvre l’ensemble de ses besoins, alors quand Louis vient le voir, il lui demande de lire le journal, il l’interroge sur ses dernières lectures et pose pleins de questions.
Yves vous porte vers le haut, en veillant à respecter le sens des mots. Il aime la clarté et la précision. Il décortique de façon chirurgicale chaque syllabes.
Il adore interroger Louis sur des mots mystérieux, poser des colles et le taquiner sur ses défauts physiques :

« -Adi ! Tiens dis-moi « Apocoloquintose » ça veut dire quoi ? Ça viens d’où ? Tu as lu quoi mon gros pif !

-Adi ! Vous êtes en forme ! Alors Apocoloquintose... Louis cherche en essayant de décortiquer le mot et se résout à répondre qu’ il ne sait pas.

-C’est l’empereur Claude qui se transforme en citrouille ! Puis il glisse d’un ton amical un - Andouille ! Et sinon tu as lu quoi ?

- La Terre d’Emile Zola et la voie d’Edgar Morin...

-Emile Zola ! Un classique ! Edgar Morin, je connais, c’est son nouveau livre ?

-Il date de trois ans. Mais oui, il est récent Monsieur...

-Fais-moi un résumé et prends deux tasses dans l’étagère de la cuisine, du sucre et les gâteaux, je sais recevoir quand même !

- Oui Monsieur, je vous le fais. Répond Louis.

- J’aurais bien voulu partir au restaurant, mais vu que tu ne veux pas que je t’invite à cause de ta hiérarchie ! Elle ne sera pas là pour te sanctionner si je te propose un café !

-Ah oui, le restaurant je ne peux pas. Je suis désolé, je n'ai pas le droit... Alors Edgar Morin, propose dans son livre La Voie que nous nous interrogeons sur la notion du social, de l’environnement, des petites actions locales dans le monde qui changent la vie et renforce un peu le collectif... ».

Yves écoute avec intention. Il trouve l’œuvre intéressante et demande que Louis le lui rapporte la prochaine fois. Yves est un peu sourd mais il porte son appareil auditif qu’il le fait chier comme il dit :

«- Regardes ça cepe, ça ressemble à des crottes d’oreilles en plastique ! Les piles vont m'exploser mes tympans !».

Ils parlent, ensemble, de tout et de rien comme un grand-père à son petit-fils. Yves souhaite que Louis arrête ce métier ingrat, il n’aime pas voir des jeunes s’occuper d’un vieillard . Il n’aime pas la violence de devoir se justifier de ses situations administratives, ses auxiliaires de vie qui changent tout le temps et sont mal payées. Il n’aime plus le temps qui passe et préfère voir Louis écrire et faire de la recherche. Il souhaite des choses plus belles pour les jeunes confrontés à la précarité sociale, sanitaire et intellectuelle de ce monde. Il en a marre de sa grande maison au milieu de la campagne, sans toujours avoir des solidarités de voisinage et lui qui a assisté aux obsèques de tous ses amis proches. Louis lui répond que parfois on ne choisit pas toujours et que les autres choisissent pour nous, que c’est ainsi.

« -Diable ! Fada ! Louis, tu es jeune à peu près beau, je dis bien à peu près ! Ricane t-il, intelligent pour faire autre chose, sois professeur des écoles comme ça tu seras comme moi, ronchon et cultivé ! Bon c’est sûr tu devras partir en région parisienne mais bon c’est rien ça à part le logement où c’est pas terrible...

Louis répond :

-Oh oui, s’il n’y avait que le logement ! Non et puis après moi j’aime le droit, le social et le médico-social, honnêtement, je ne me vois pas respecter des ordres académiques contradictoires et puis, je ne suis pas à la hauteur. Moi, j’aime bien prendre ma voiture, partir, rencontrer des personnes et les aider simplement. Et puis, j’aime beaucoup ma région, le vert, le calme, l’océan pas trop loin et les montagnes et volcans tout proches.

-Tu mérites mieux quand même...

-Tout le monde mérite mieux. Mais j’aime ce que je fais, même s’il y a de la violence, des problèmes de santé etc... On trouve toujours des solutions.

-Tu seras pas riche à faire ça.

-Il y a d’autres richesses quand même et je ne pense pas que vous aussi vous êtes bien riche...

-C’est sûr... il n'y a que le cœur qui compte », conclut Yves.

Yves décédera quelques mois plus tard. Personne ne venait le voir à part ses auxiliaires de vie, ses infirmières, son médecin traitant et un peu Louis au cours de ses visites.
Le jour de son enterrement, les cousins et cousines éloignés d’Yves, qui habitaient tout proche, n'étaient pas là. Deux jours plus tard, le téléphone de Louis sonne. L’un des cousins lui demande l’adresse du notaire pour obtenir sa part d’héritage et prendre une partie des meubles. Il dira que la bibliothèque et les livres n’intéressent personne qu’ « il y en a de trop » et qu'avec sa bonne santé, il préfère sortir faire du sport et pêcher plutôt que d’apprendre à lire.
La colère intérieure monte un peu chez Louis, alors, sachant que le notaire le préviendra dans les mois à venir, Louis se contente de lui donner l’adresse du cimetière. Il n’aura qu’a pousser la porte à défaut de l’avoir rendu visite physiquement. Peut-être qu’il apprendra à connaître Yves un peu mieux pense-t-il.

Les semaines et les mois passent. Les relations avec les partenaires sont de plus en plus tendues. Le personnel à mal au travail. La raison est ici. Les situations sociales et sanitaires sont de plus en plus complexes. La fatigue, les représentations, la différence de l'expérience du réel, les ressentiments sur des situations sociales complexes provoquent des tensions entre les acteurs.

Malgré tout, il reste l'envie de bien faire ou de faire au mieux dans ces manques de moyens humains et matériels constants.

La lecture des livres de Philippe Merlier aide un peu Louis et celui de Benoit Eyraud également. Il cultive son goût pour la peinture, l'écriture, la photographie et les lectures. Les formes des violences s’accentuent dans la région Parisienne et en province aussi.
Un gouvernement qui n'écoute pas. Les personnels n’en peuvent plus des manques de moyens humains, des turn - overs, de la précarité, l’accentuation des tâches. Ils ne sont pas dupes des intentions de faire et de ne pas faire de ceux qui gouvernent.

Depuis peu, l’association voit défiler des réunions avec des consultants en reconversion qui expliquent pourquoi ça va mal au travail, des psychologues, des anciens banquiers qui vendent des magnettes auprès des professionnels du social pour organiser les journées des personnes handicapées et autres.

Les troubles de santé mentale, au travail et dans la société, s’aggravent.

Vient le projet des réformes des retraites. Ces hommes et ces femmes qui ont peur pour leurs enfants, les précarisations, les crises entre le secteur public et privé, la grande privatisation, le covid 19 où certaines personnes, les plus fragiles sont paniquées et ne peuvent plus prendre de recul, où des entreprises pratiquent les fusions-acquisitions sur le marché juteux de la protection sanitaire et sociales de ses propres salariés. Ils n'assureront pas la sécurité au travail et le dialogue social.

Il faut trouver les mots pour éviter le pire, trouver les mots pour ceux qui perdent leur emploi, trouver les mots pour ne pas tomber dans le piège des angoisses et des politiques de l’émotion, du terme de guerre alors qu’il ne s’agit que d’une question du comment relancer l’économie, gérer une crise sanitaire aux allures de tutelle sociale via des feuilles dérogatoires qui supprime le témoin et sa parole juste de citoyen.
Une guerre qui nourrit toujours les actionnaires des grandes chaînes de télévision et d'internet et conserve une emprise sur les consommateurs. Une guerre d’un mois qui est semblable aux quatre ans de la seconde Guerre Mondiale pour le Président de la République, à l'effondrement prétendue de l'économie.

Louis reste bien dubitatif. De nature distante et méfiante, il est davantage avec ce flot d’informations.
Il observe les personnes, les langages, les discours à l'envolé et à l’impression d’être un visiteur dans un zoo. Louis lui-même se sait également observé. À quoi s’attendre les mois suivants se demande-t-il ? Aurons-nous, par exemple, des congés parentaux équitables où celui des pères seront identiques à celui des mères ? Augmenterons-nous le nombre de jours de congés pour le décès d'un proche ou d'un enfant ? Réduirons-nous le temps de travail, avec maintien des salaires et ainsi, permettre au jeune génération de s'incérer et permettre un équilibre intergénérationnel ? Tendrons-nous vers plus d'égalité, là où le nombre de personnes atteintes de pathologies mentales ne cesse de croître ? Augmenterons-nous le nombre de fonctionnaires, l'amélioration des services publics ? Des salaires d'utilité sociale, où nous sommes acteur à l'endroit où l'on vit ? Détournerons-nous nos représentations sur l’argent comme unique moyen de système d’échange ? Aurons-nous un salaire identique quelque soit notre sexe ? Notre classe sociale ? Notre niveau d’études ? L’endroit où l’on vit ? Aurons-nous pris soin de notre famille et communiquer avec ces femmes et ces hommes absents, ses amis si loin ? Aurons-nous eu l’envie de peupler ce monde dans une communauté qui se moque de la folie des dirigeants ? La culture même populaire sera t-elle protégée ? Qu’adviendra t-il du droit à mourir dans la dignité ? Qu’avons-nous à craindre en nous retournant sur ces âmes qui nous renvoient à toutes nos limites, nos peurs, ambivalences, notre pauvreté collective ? Celles des familles ? De nos vies ? De nos individualités ? Quelles sont les nouvelles constructions de sens des acteurs, dans de nouveaux cadres épistémologiques, où les dominations sont plus que jamais visibles ? 

La vulnérabilité ne veut pas dire grand chose car quand on regarde en profondeur on retrouve des inégalités, des disparités sociales, des processus de fragilisations.
Louis s’en va et pense que le monde restera le monde et sait qu’il mourra pour des idées bonnes ou mauvaises des autres, des dirigeants divisionnaires, des employeurs, des collègues, des institutions scolaires, sanitaires et sociales, des amis et de la famille, le tout d’une mort lente par des mots mélodieux façon Brassens.


Louis vole doucement dans sa vie et rejoindra lentement le petit moineau.


Romain Lavaux.
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