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Copain comme cochon

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Guy Pavailler

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Les seuls vrais amis de David Comblepaine s’appelaient Astor, Chloé, Wilfrid, Jenny et la vieille Georgette. Pour sûr, ils n’avaient rien de commun avec les gars de son équipe des Services Techniques régionaux, ceux-là, il les considérait comme des collègues de travail et certains, Dylan, Mel, Greg et Vanessa, comme des potes. Ils se retrouvaient certains jours pour boire un verre, se faire un ciné ou déambuler dans la ville en quête d’un bien quelconque à acheter. Par exemple, il adorait accompagner Vanessa dans ses achats de chiffons, tandis qu’avec Djamel, c’était ciné puis resto populaire, comme ils aimaient à dire, c'est-à-dire kebab. Et il adorait rejoindre ses deux autres potes dans un pub et regarder un match de foot de coupe, c’étaient toujours de bons moments où il vibrait bien et recouvrait une grande loquacité. À la différence de ses vrais amis, ses potes ne mettaient jamais les pieds chez lui. Rien ne l’ennuyait plus que d’avoir à recevoir quelqu’un. Ou bien une fille, de temps à autre, mais il ne la gardait jamais bien longtemps. Toujours un truc qui n’allait pas. Dans sa jeunesse, son père, grand fumeur de tabac, lorsqu’il était en froid avec sa femme, prenait son fils à témoin et lui prodiguait ses conseils. En général, puisque leur principal différend portait sur la cigarette, c’était : « Attention fiston de bien choisir ta femme, mêmes idées religieuses, mêmes idées politiques et qu’elle soit fumeuse ou non fumeuse, mais comme toi ». Ce à quoi la mère répondait : « Tu n’as qu’à arrêter de fumer et tu seras tout comme moi ! ».
Il déposa son plateau-télé sur la table en verre et rotin du salon, et se retourna pour caresser Astor, entre les deux oreilles, sur le sommet du crâne. Si un jour David rencontrait la femme de sa vie, il savait pertinemment qu’elle ne fumerait pas puisque la culture du tabac avait été interdite à la fin des années 2040, au profit des cultures vivrières. Mais il faudrait, c’était primordial, qu’elle aime les animaux, tout comme lui. Astor émit un petit son rauque et ses yeux se plissèrent sous la tendresse de la caresse. Un sourire satisfait éclaira le visage du maître. Quand Astor était heureux, cela le rendait heureux. C’était aussi simple que cela.
Quand David eut terminé sa salade verte aux grains de maïs et rondelles de tomates, il quitta le divan moelleux et se dirigea vers la cuisine, Astor trottinant dans ses pas. Il ouvrit le grand réfrigérateur, en tira une barquette de civet de chat avec laquelle il remplit la moitié d’une grande assiette jaune, et versa, sur la partie vide, un sachet de nouilles surgelées. Il glissa l’assiette dans le four micro-onde Optimum et, deux minutes plus tard, il retournait s’asseoir devant le téléviseur Space écran. C’était toujours la publicité. Il s’installa et dégusta ce mets de choix. « Le civet, c’est meilleur réchauffé », se fit-il la réflexion, comme à peu près à chaque fois qu’il en mangeait. Il suivit sa série du samedi jusqu’au moment où ses yeux se fermèrent tout seuls. Il se réveilla en sursaut un quart d’heure plus tard et se passa de l’eau sur le visage pour se réveiller complètement. Quand il chaussa ses bottines de jardin, Astor sauta lourdement du canapé et se précipita vers la porte. David eut à peine le temps de l’ouvrir que l’animal la passait en coup de vent et dévalait les escaliers comme un bolide. Dehors, le ciel était couvert, de bas nuages formaient de grosses taches nuancées de gris, gris galet à gris ardoise, recouvrant tout l’espace comme un tapis bosselé. Il enfila un gilet sur son pull et se dirigea vers les clapiers.
Il les avait construits lui-même, en béton cellulaire. Huit au total, dont cinq étaient actuellement occupés. La toiture était inclinée et recouverte de goudron, et les portes simplement constituées d’une grille ouvrante. L’ouvrage était sommaire mais solide. Deux grosses huches, bâties avec des palettes de bois récupérées au service technique, contenaient la sciure et la paille pour la couche. Sous un appentis, occupé aux trois quarts par des bûches de bois sec empilées les unes sur les autres, les sacs de croquettes étaient emmagasinés près des sacs de grains. Il jetait par-dessus une bâche épaisse, à la fin de l’automne car les hivers sont assez pluvieux dans la région. Cela suffisait à conserver les aliments à l’abri de l’humidité.
Deux chattes étaient grosses. Quand elles auraient mis bas, David attendrait le sevrage et séparerait la mère des petits. Tant qu’elle était suitée, on ne pouvait pas la remettre au mâle. Ensuite, il faudrait encore attendre les chaleurs, enfin, il mettrait la chatte dans la cage du mâle reproducteur, et après, il n’y aurait plus qu’à attendre. La gestation durait un peu plus de trois mois, mais une chatte donnait facilement six à huit chatons par portée, ce qui en faisait un commerce juteux. Quand les chats atteignaient leurs trois mois, la boucherie les lui prenait en totalité. Le chat était devenu la viande la plus appréciée, devançant largement la viande de chien qu’on appelait viande à bouillir, car elle manquait de tendreté. Certaines personnes choisissaient d’élever des chiens, parce qu’ils étaient plus soumis, moins délicats que les chats, mais David préférait le félidé. Il avait opté pour le british shorthair, une race robuste à la fourrure abondante dont on pouvait également tirer un bon prix. La surveillance demandait assez peu de temps, il suffisait de nettoyer les cages chaque soir, de vérifier et compléter les niveaux d’eau et les distributeurs de croquettes et c’était à peu près tout. Les chiens réclamaient un vaste espace. La loi exigeait qu’ils soient élevés en plein air et disposent de cinq mètres carrés chacun. Quand vous aviez dix chiens, il fallait aménager une cour de cinquante mètres carrés au minimum. Cela engendrait pas mal de frais, de plus, les bagarres entre chiens étaient fréquentes et les frais vétérinaires pouvaient vite grimper. Ses chats à lui n’avaient jamais ni morsures ni blessures. Il y veillait. D’ailleurs, passé le sevrage, ils n’étaient plus en contact les uns avec les autres, sauf pour la saillie. Cette race de chats s’acclimatait aisément en cage, cela avait été une raison supplémentaire dans son choix.
— Ouille ! fit-il.
Il venait de ressentir la piqûre d’un petit clou dans son tendon d’Achille, juste au-dessus de la bottine. Se retournant et baissant les yeux, il s’adressa d’un ton enjoué à une splendide poule rousse, à l’œil vif et joueur.
— Ben alors ma douce, tu veux jouer toi hein, tu veux jouer.
Il se baissa et l’enserra entre ses deux mains charnues. Puis il la porta au niveau de sa face et déposa un baiser sonore sur son bec.
— Ah ! Tu l’aimes ton David, clama-t-il à voix haute.
La petite poule ronronna, les notes graves glissant dans son gosier comme des perles d’eau roulant dans un tuyau. Il la déposa délicatement au sol et fit trois pas en direction d’un arbre auquel était attaché un sac en toile de jute. La poulette démarra au quart de tour. Ses ongles semblant se planter dans l’herbe, elle se mit à courir du plus vite qu’elle pouvait, puis à sautiller sous le sac vers lequel se dirigeait son maître sans parvenir à l’atteindre, d’ailleurs, ce n’était pas le but. Quelques grains de maïs voletèrent, poussant une Chloé véloce à se précipiter d’un endroit à un autre, le bec ouvert et gloussant de bonheur. Renseignés par les bruits, bientôt, Jenny et Wilfrid s’empressèrent, suivis par la vieille Georgette cahotante mais volontaire, ce ne fut plus alors qu’un enchantement pour cet homme amoureux des bêtes. Les grains de maïs valsaient au-dessus des crêtes rouges, et, comme un rayon de soleil avait fait son apparition, il illuminait de manière féerique cette scène où poules et poulettes, joyeuses comme des farfadets, sautillaient en happant le grain jaune et, si elles le manquaient, le poursuivaient avec avidité en caracolant jusqu’à ce que leur bec s’en saisisse et l’engloutisse. Alors, les volatiles glapissaient comme des louveteaux assoiffés du lait de leur mère et se mettaient derechef à la poursuite d’une autre gemme dorée, procurant un grand contentement à David.
Après vingt minutes de ce manège, le jeune homme s’en trouva épuisé. La tête lui tournait et il demanda aux gallinacés de s’occuper à autre chose. Il raccrocha à l’arbre le sac, le serrant d’un bon nœud et regagna ses pénates. Il ressortirait dans quelques heures pour nourrir tout son petit monde. Animaux de compagnie et animaux domestiques. Une nouvelle classification, due à des avancées scientifiques majeures datant d’une vingtaine d’années, avait bouleversé le sens originel des croyances modernes. Hélas, les études étaient parvenues bien tardivement à l’humanité, si bien qu’elles portaient sur les seules espèces vivantes dont le nombre d’individus restait significatif. Que valait l’étude de quatre-vingt-dix éléphants d’Afrique répartis dans treize zoos. Rien. L’espèce allait s’éteindre, et l'on n’y pouvait plus rien. Son grand-père Guy, natif de la fin des années quatre-vingt du siècle précédent, si sa mémoire était bonne, l’avait parfois enseigné sur cet animal mythique qu’il considérait comme un des êtres les plus doués de sensibilité qui soit. Le vieil homme se désolait de ce qu’il assistât à leur disparition avant sa propre mort prochaine. Pour son grand-père Guy, ces animaux, survivants d’une époque préhistorique, étaient l’incarnation du vivant. Jamais, enfant, il n’aurait pu imaginer que ces géants allaient disparaître avant lui-même. Ils étaient là de toujours. Ils traversaient les époques, tels des sages érudits à la peau parcheminée, depuis la fin de la préhistoire jusqu’à l’époque moderne, où, soudainement, les humains les avaient pris pour proie. Et s’en fut fini de cinquante trois millions d’années d’évolution. Ainsi, des hominidés, apparus quarante trois millions d’années plus tard, allaient, par cupidité, sottise, et bien d’autres raisons d’ignares, non seulement enterrer le dernier cadavre du dernier éléphant, mais également maçonner le caveau de toute vie terrestre. C’était terrifiant.
David ne supportait pas d’entendre son grand-père rabâcher, comme une litanie, ces macabres jérémiades. Après tout, aujourd’hui, 8 mai 2069, comme David atteignait trente ans, il y avait encore, certes rares et seulement en parcs zoologiques, de grands éléphants, et une faune encore assez importante si on considérait l’ensemble du globe. Bien sûr, on ne mesurait les choses qu’à l’aune de chaque époque. En réalité, 92% des espèces encore sur terre à l’époque de la naissance de papy avaient disparu moins d’un siècle plus tard. Mais il ne fallait pas trop y réfléchir, sinon, on ne vivait plus, pensait David, on passait son temps à s’apitoyer.
Il siffla un genre de mélodie montante et descendante et Astor accourut. David le fit grimper sur le canapé, s’étendre sur un duvet rouge spécialement placé à son attention et le papouilla en rigolant. Une fois repus de jeu, le porcelet de bientôt six mois, pesant ses cent huit kilos, s’étira de tout son long, de ses pattes aux ongles vernis à sa queue tirebouchonnée, ne laissant qu’une étroite place à son maître entre son groin et l’appuie-bras du canapé. David houspilla son compagnon aux formes plantureuses.
— Hé ! Pousse-toi un peu Bébé, tu prends toute la place. Je te préviens, dès le mois prochain, tu restes à mes pieds sur ton tapis. Tu deviens vraiment trop encombrant.
Le groin en avant, le jeune porc gémit et des sanglots pathétiques secouèrent tout son corps.
— Oh ! Le malheureux, le malheureux petit cochon, quel comédien tu fais !
Il le caressa sur le dessus du groin et lissa de sa paume ses grands yeux noirs tandis que les oreilles du bébé tournaient comme des girouettes au vent.
La télé diffusait un documentaire animalier. Après les séries et les matchs de football, c’étaient les programmes préférés de David. Il s’instruisait vraiment, à les regarder. C’était par un de ces films qu’il avait appris, avec précision, les nouvelles classifications des Quotients Intellectuels des Animaux (QIA). On le savait depuis des études de la fin des années 2040. Mais là, c’était vraiment bien expliqué. Si tous les professeurs de sa scolarité avaient été d’aussi bons vulgarisateurs, sûr qu’il aurait opté pour une carrière scientifique. Enfin, les ponts et chaussées, c’était pas mal non plus.
Dans ce doc, on expliquait pourquoi on élevait en eaux pures, dans des bassins marins, les poulpes, considérés désormais comme les animaux les plus intelligents de la planète, juste après l’homme. On était parvenu à les faire se reproduire en milieu artificiel et aujourd’hui, beaucoup de personnes en avaient chez eux. C’était paraît-il très réjouissant, les mômes jouaient des heures avec ces céphalopodes hyper-intelligents et les adultes ne se lassaient pas de les regarder vivre, en particulier la pieuvre mimétique, coqueluche des animaleries, capable d’imiter roche ou algue, anémone ou méduse. Mais les poulpes nécessitaient des installations sophistiquées et coûteuses. Et c’était beaucoup de contraintes en matière d’entretien. David leur avait préféré les poulets, quatrièmes dans le classement sur l’intelligence et le porc, second du classement, le troisième étant le mouton, eh oui, ceux que l’on croyait si bêtes autrefois étaient en réalité de vrais petits génies. Si la disparition des grands mammifères marins et terrestres faussait les résultats – on ne trouvait pas le dauphin, sans doute aussi intelligent que le poulpe, ou les singes, doués de bien des talents mais dont le nombre d’individus était tombé au-dessous du seuil d’extinction et ces espèces vouées à s’éteindre d’ici peu – il apparaissait nettement une configuration nouvelle où chats et chiens étaient classés à l’égal du bœuf et du lapin, tout au bas de l’échelle, ce qui, bien entendu, avait grandement surpris les gens. Depuis l’époque de ces découvertes, par ailleurs, les lapins avaient, en majorité, été décimés par une épidémie si ravageuse et d’une progression si fulgurante que les chercheurs avaient été pris de court et n’avaient pu mettre au point un vaccin efficace, et le bœuf, autrefois prince des boucheries, était devenu si coûteux et reconnu d’un élevage si polluant qu’on l’avait quasiment éliminé de l’alimentation.
On avait eu de la chance de pouvoir sauver le poulpe, car les océans, extrêmement pollués au milieu du XXIe siècle où la biomasse avait déjà disparu à 90% depuis le siècle précédent, s’étaient vus vidés en quelques années seulement de la quasi-totalité de leurs richesses restantes. Aujourd’hui, vingt ans plus tard, la flore marine n’existait plus qu’à 2%, dans des zones sanctuarisées. Poissons, dauphins et cétacés avaient été les premiers à dépérir, suivirent crustacés et coquillages, des plus fragiles aux plus robustes, tous balayés en un temps record. Une fois fissuré, le biotope marin s’était fragmenté et désintégré, à la manière d’une coquille d’œuf serrée dans un poing et résistante à la pression, jusqu’à un certain point ; ce point d’éclatement atteint, la coquille se pulvérise et se désagrège en explosant, c’était ce qui était arrivé à la biodiversité aquatique. Demeuraient quelques rares poissons des profondeurs, ultime convoitise de milliardaires en capacité de payer des sommes faramineuses pour déguster des soupes d’himantolophus aux extraits artificiels de wakamé, ou du filet de gonostome au jus de truffe noire synthétique accompagné de poissons-limaces, des Mariannes panés et frits, pêchés par des sous-marins construits tout spécialement pour descendre dans ces profondeurs abyssales ou survivaient les derniers représentants des espèces marines.
On s’était lourdement trompé, c’est ce qu’avait appris David de ce document vidéo, quand on pensait, encore au début du siècle, que les chats et les chiens étaient des êtres intelligents. Parce qu’à cette époque, la cynologie s’intéressait seulement à leurs qualités caractérielles, et non à leurs capacités cognitives. On avait étudié la combativité du chien, son tempérament, son agressivité, et toute chose se rapportant, au fond, à son compagnonnage ancestral avec l’homme, sa sociabilité, sa docilité, sa curiosité. Mais en réalité, on avait découvert combien ces animaux-là, ainsi que les félins domestiques, avaient une intelligence très limitée. Ils agissaient par mimétisme et ne savaient rien apprendre par eux-mêmes, il fallait les instruire, les dresser, au contraire des poulpes capables d’apprendre aussi bien par le toucher que par la vision, au cerveau complexe capable de synchroniser huit bras, alors que les canidés et les félins peinaient, avec leurs quatre pattes, à attraper une petite balle.
Les progrès de la science avaient ceci de bon et à la fois de terrible qu’ils avaient inversé les perceptions humaines sur ces sujets-là, certains animaux étaient devenus des idoles, les autres avaient été détrônés. C’en était fini des salades de poulpe des roches, des boudins au sang de porc, des cuisses de poulet à la basquaise. Désormais, ces amis de l’homme étaient protégés par des lois internationales ; après des millénaires de massacres, on reconnaissait, bien tardivement, leurs immenses qualités et leur stupéfiante intelligence. Ces pensées déchiraient parfois David. Il éprouvait de la honte quand il pensait à tous ces petits Astor des générations antérieures, égorgés vifs et débités en quartiers, dont les gens s’étaient repus. Car ces animaux-là, sommairement exécutés, se rendaient parfaitement compte de leur sacrifice. Ils n’avaient pourtant commis aucune faute. On ne pouvait les accuser de rien à l’encontre des hommes. La méconnaissance seule de leur intelligence faisait défaut. Tant et tant avaient souffert, dans des conditions d’élevage parfois infamantes, avaient été conduits au peloton d’exécution en toute conscience mais ne sachant s’exprimer avec le langage humain, ils n’avaient pu défendre leur cause. Ils avaient été exterminés, par millions chaque année, lucides face à leur destinée terrible. Sans espoir que le cauchemar s’achève un jour pour leur espèce. David en aurait pleuré.
Il se secoua et reporta son attention sur les magnifiques images de vergers fleuris défilant sur l’écran. À perte de vue, des étendues de pommiers aux fleurs blanches et brillantes impeccablement alignés, comme on en trouvait des millions de par le monde. Un petit avion vrombissant apparut dans le soleil éblouissant. Il descendit en rase-mottes et lâcha une poussière de particules pollinisatrices. Puis l’avorton mécanique, jouant le rôle de l’abeille aujourd’hui disparue, se cabra et remonta dans le ciel puis s’en alla chercher une nouvelle cargaison de fécondant à larguer.
David regarda le document jusqu’à la fin et décida de sortir nourrir les bêtes et les moins bêtes, comme il s’amusait à les appeler. Cela lui prendrait environ trente minutes, puis il rentrerait passer une chemise blanche néo-lyocell et un pantalon bleu nuit et descendrait au village réaliser quelques courses. La boulangerie fermait à 19 heures, mais le samedi, la rupture de stock de pain frais n’était pas rare après 18 heures, il fallait alors se rabattre sur du pain de mie en sachet. Ce n’était pas mauvais d’ailleurs, et cela changeait un peu, David ne détestait pas. Il ferait ensuite un saut à la boucherie du père Victor et fils, pour prendre quelques côtelettes de chien. Les bouchers utilisaient du chien castré jeune, garantie absolue d’obtenir une viande tendre. Marinées deux heures dans un mélange d’huile d’olive, de vinaigre et d’aromates de synthèse, ou naturelles, si on avait les moyens, puis saisies, grillées et lentement cuites sur la grille du barbecue, saupoudrées de pincées d’herbes aromatiques en toute fin de cuisson, les grillades de côtes de chien se révélaient plutôt savoureuses. Le must étant les côtelettes de Chihuahua, de Yorkshire, ou de Bichon maltais, races donnant une viande très tendre mais très onéreuse. Quasi le triple du prix du bon vieux « clebs tradition », terme voilant volontairement une multitude de races canines de provenances géographiques diverses.
Trente ans plus tôt, on aurait encore trouvé ça absurde, en Europe, de bouffer du chien, mais les Chinois, et en généralité les Asiatiques, ne s’y étaient pas trompés. Était-ce l’intuition d’avoir affaire à des animaux faiblement intelligents où juste pour contourner les famines, parce qu’ils étaient faciles à élever et à portée de main, que les chiens avaient été considérés comme une saine nourriture ? Qui sait ? Toujours était-il que, dans de nombreux pays d’Asie, on consommait ce canidé sans abjection ni scrupule d’Occidental depuis l’Antiquité. D’ailleurs, se disait-il, si on était quelque peu attentionné – et aujourd’hui il était bien placé pour en parler puisqu’il élevait des chats en cages – on voyait clairement briller l’intelligence dans les yeux de son cochon, Astor, comme on ne la voyait nullement dans les yeux des chats, ni dans les yeux des chiens du voisinage.
S’il avait été moins velléitaire, David aurait acheté plus de côtelettes de chien et des saucisses rouges aux piments et il aurait invité ses potes à partager son barbeuc et fêter son trentième anniversaire qui tombait pile poil ce week-end. Hélas, il rechignait à se créer des devoirs et des besoins. Il s’était contenté d’offrir un verre de vin mousseux à la cantonade, vendredi, au self. Parfois, il aurait pu passer de bonnes soirées, sans prétention, avec des potes. Il possédait une grande maison héritée de sa famille, un jardin spacieux, bien qu’aux deux tiers réservés à ses amies à plumes. Mais voilà, sorti du travail où il se donnait à fond, il n’aspirait plus qu’à musarder. Au fond, sa vie de célibataire, même si parfois elle lui pesait, lui convenait assez bien. Il se voyait sous l’aspect d’un homme contemplatif, genre moine bouddhiste, ce credo-là ne lui déplaisait pas.
Les carcasses de chats se balançaient à des esses minuscules, elles côtoyaient les grandes carcasses ossues des chiens décharnés, écorchés vifs suspendus aux crochets de fer par les pattes. Leur chair était rouge vif mais pas sanguinolente. Les chiens avaient plus de gras que les chats, on voyait de longues traînées blanches courir sur leurs flancs. Le boucher, habilement, découpait les côtelettes sur le billot à l’aide d’un couteau effilé comme une épée, après les avoir sectionnées de son lourd tranchoir d’un coup sec et maîtrisé. David se dit que la semaine prochaine, il prendrait du foie, le foie de gros chien était goûteux, fleuri avec des notes piquantes et acides. Tandis que le boucher emballait sa commande, David s’empara de deux boîtes de pâté de canaris aux pistaches. Tartinée sur de belles tranches de pain grillé, cette préparation se révélait un vrai régal à l’apéritif.

Il n’était pas rentré depuis une heure quand une voix l’interpella sur l’interphone fixé au mur. En jetant un œil plongeant par la fenêtre, il n’aperçut personne. Était-ce un môme lui faisant une blague ? On accusait toujours les gamins de tous les maux, songea-t-il en pressant le bouton de l’interrupteur vidéo. Là encore, personne, la caméra filmait un trottoir vide devant une rue également vide. Et puis, sur un angle de l’écran 24 pouces, il vit apparaître et se balancer une touffe de cheveux comme de l’herbe folle d’un roux presque rouge. Il parla dans le combiné audio.
— C’est bien toi Vanessa ? À quoi tu joues ?
Démasquée, la jeune femme se dévoila complètement et fit un signe de la main à son copain.
— Ouvre, vieux loup solitaire, ordonna-t-elle en criant en direction du microphone. J’ai une surprise pour toi.
David soupira en agrandissant le zoom. Malgré les 360° de vision, il ne parvenait pas à discerner ce que pouvait bien cacher Vanessa. Elle se tenait trop près de l’écran, il ne voyait que son buste et pas le bas de son corps. D’un geste las, il actionna l’ouverture du portail. Il se dit que sa soirée plan-plan était fichue. Mais bon, il devait bien quand même entretenir des relations amicales avec ceux de son espèce. Il décida de ne pas se comporter ce soir comme un rustre. À sa surprise, Djamel apparut, surgit de nulle part, suivi de Grégoire, chargé de cartons à pizza et d’une bouteille de vin rosé sous chaque bras. Ils arboraient tous des sourires de comédiens, lèvres largement retroussées sur des dents d’émail blanc scintillant. Ils traversèrent la cour à petits pas et David sortit les accueillir. Un truc n’allait pas. Vanessa était arrêtée au portail, elle semblait tenir un bout de corde à la main. Greg et Mel interpellèrent joyeusement David, le priant de les débarrasser de leurs fardeaux. On posa tout sur les escaliers et David invita Vanessa à entrer.
— Je peux ? Vraiment ? Parce que je suis accompagnée.
Quand David, de guerre lasse, préparé à toute éventualité, opina du chef, Vanessa avança dans la cour, traînant derrière elle une corde de plusieurs mètres. Intrigué, David fronçait les yeux. Puis, au même moment où retentissait un bêlement sonore, un bel agnelet à la laine immaculée fit son entrée dans la cour en cabriolant.
— JOYEUX ANNIVERSAIRE, s’exclamèrent ses amis à l’unisson.

PRIX

Image de Printemps 2019
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Jean Calbrix · il y a
C'est ce qui s'appelle remettre les pendules à l'heure. Quand vous passerez près de chez moi, prévenez-moi, Guy, que je planque ma chatte et mes deux chiennes ! Allez, ne soyons pas chien, +5
Je vous invite à lire mon sonnet "Paysage nocturne" si cela vous tente : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture
Bonne journée à vous.

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Isabelle Lambin · il y a
L'heure du repas approche... Un texte qui ouvre l'appétit ! ;o)
Avant de me faire lynchée par Brigitte Bardot (on ne sait jamais, si elle passe dans le coin), je plaisante !

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Julia Chevalier · il y a
j'ai beaucoup aimé le début de votre histoire, vous avez su manier le suspens. J'ai du relire deux fois la phrase avec le civet de chat en me disant il a du faire une erreur, comment peut il manger du chat alors qu'il caresse son chat. Bravo
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Ghislaine Barthélémy · il y a
Bon texte qui, finalement, nous laisse un drôle de goût dans la bouche... chat ou cochon ? 4 voix
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Chateaubriante · il y a
j'ai, bien évidemment, de suite pensé à ce livre
https://passiondelire.wordpress.com/2012/06/22/la-ferme-des-animaux-george-orwell/
mes voix pour votre récit qui, bien que court (short), en dit long sur notre monde, sur notre condition humaine, sur la condition des animaux et qui pose foule de questions pertinentes sur nos comportements

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Patrick Gibon · il y a
idée original pour une faim de loup, saucisse de chien (le fameux hot dog!) et tutti quanti ; cela étant si pour le poulpe je suis d'accord pour les kiens et minous pas vraiment, je veux les sources! un texte post-apocalypse des plus "gentils"!
si ça vous intéresse, dans le genre post apocalypse j'en ai trois sur mon mur et le dernier "l'autre bout du monde" en doublé avec une BD de Pago que j'ai scénarisé ( c'est pas de la retape, aucun n'est en compèt!).

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Artvic · il y a
Vous avez une imagination débordante et j'aime ça !!
Votre texte est sans doute d'une oeuvre qui doit interpeller et cela ne pourrait pas plaire à tout le monde mais ... vous osez conter ces choses éthiques et c'est excellent !
Je vous invite à lire dans un tout autre registre !! un poème romantique ! en lice pour la finale merci à vous pour votre passage et soutien ;)
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lempreinte-des-souvenirs

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Miraje · il y a
Copain comme cochon, fais du bien à, aux truies ... Un texte qui bouscule ☺☺☺
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Samia.mbodong · il y a
Une grande liberté de ton, vous nous sortez de notre zone de confort, vous nous posez de vraies questions.
Le tout avec une très belle écriture.
J’ai beaucoup aimé et je soutiens.
Bravo et merci.
Suis dans une autre finale, votre avis me ferait plaisir

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dud59 · il y a
histoire terrible mais si bien contée, je vote***
si vous en avez envie, vous pouvez lire quelques-uns de mes textes sur mon profil https://short-edition.com/fr/auteur/dud59 avec 3 nouveautés et 2 en finale TTC

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