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Conversation dans le désert

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Luc Michel

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- Ne vous enfuyez pas
- C'est à dire...je viens d'arriver...mais quelque chose me dit que...vous...
- Ne craignez rien, ça n'est pas encore l'heure...il fait beaucoup trop chaud pour bouger. Discutons un peu, vous voulez bien discuter ? Je m'ennuie tellement ici
- Il n'y a pas grand monde c'est vrai...je viens d'arriver, je vous l'ai dit...quand j'y pense... moi qui avais une sainte horreur des serpents...
- Je ne supportais pas la chaleur...
- Que voulez-vous qu'on y fasse ?
- Rien, je suppose
- Mais dites, mon cher, vous faisiez quoi vous avant... ?
- Ma chère. Je tenais un petit bistrot dans le XIIème
- Désolé, je croyais...mais quelle coïncidence et comme le monde est petit !. Figurez-vous que j'ai habité dix ans rue du Sahel... oui, je sais ce sont là les facéties de la nature que voulez-vous... mon épouse s'appelait Marguerithe, je suis parti avant elle...c'était il y a si longtemps...où est-elle à présent ? Je l'ignore.
- Le monde est vaste...et petit à la fois. Imaginez ce désert, nous, perdus et cette colline pas plus grande que la butte du tertre...Nous n'irons, vous et moi, jamais au-delà...
- Comment le savez-vous ?
- J'ai lu des livres...
- Des livres ?
- Oui, des livres...vous n'avez jamais lu de livres ?
- Si bien sûr...avant...si j'avais su....
- Oui, mais on ne savait pas...
- Non, on ne savait pas
- Les hommes sont de grands naïfs au fond
- Ils s'imaginent des choses et ces choses sont toujours fausses...
- Oui, toujours. Mais, venez, il fait ici une chaleur écrasante ! Allons nous réfugier chez moi...
- Je vous suis, je vous suis... comme c'est agréable de parler du bon vieux temps...
- Voilà, nous sommes mieux ici. Mettez-vous à l'aise, lovez-vous dans ce coin, bien au frais, ha, ha, ha !, lovez-vous, elle est bonne celle-là !
- Il fait bien frais en effet chez vous, dites-moi...
- Oui, c'est mon petit nid...Je vis seul à présent, les enfants sont partis vivre leur vie, je ne m'y suis guère attaché d'ailleurs...
- Moi je ne sais pas encore...c'est un sentiment étrange, quand je pense, avant... le souci qu'on s'en faisait...
- Ah oui, tenez-moi...
- Oh, regardez, mais regardez-donc ! Attention, attention ! C'est un scorpion ! Allez, allez, fsssit, fsssit ! Vas-tu t'en aller, allez dehors, fssssit !
- Je vous remercie, c'est plein de ces sales bestioles par ici !
- Combien de temps, vous nous donnez ?
- Cinq ou six ans, pas davantage...
- C'est bien ce que je pensais...Quelle vie tout de même !
- Une vie de merde !
- Les hommes croient en Dieu
- Pourquoi dites-vous ça ?
- Parce que c'est vrai. La plupart des hommes croient en des choses étonnantes...
- C'est à cause du scorpion que ça vous étonne ?
- Oui.
- Et vous ?
- Non, moi je n'y croyais pas.
- L'autre soir, j'ai croisé un petit animal, quelque chose de tout à fait improbable, vu de près je veux dire. Deux énormes antennes sur la tête, des yeux globuleux, une carapace luisante, des pattes mobiles, occupée à faire tourner sur elle même une boule de bouse séchée...Et que je te trimbale ça partout et que je te dévale la pente, et que je tombe, me relève, de la bouse sur le dos...une vie entière à monter et à descendre, à pousser devant soi une boule remplie de la merde des autres. Je ne vous parle pas de l'odeur... Nous avons conversé cinq minutes et même s'il s'en défendait un peu - on essaye toujours de se faire une raison n'est-ce pas ? - j'ai bien compris que son plus cher désir était que tout cela s'arrête au plus vite. Non, croyez-moi, nous avons eu de la chance dans notre malheur malgré tout.
- Vous êtes un optimiste !
- Une optimiste. Vous me prenez pour qui enfin ?
- Excusez-moi, je n'ai plus toute ma tête...
- Vous avez deux cornes sur la tête, ça n'est pas très beau...
- Ce ne sont pas des cornes, ce sont des oreilles
- Non, ce sont des cornes...je vous assure que ce sont des cornes. Je ne suis pas un rat. Les anciens égyptiens me vénéraient comme un Dieu ou comme une déesse plutôt...mais, vous, vous faisiez quoi dans le XIIème ?
- Je persiflais, oui je l'avoue ça n'est pas glorieux...c'était la guerre, il fallait bien survivre, alors je persiflais. Sffffit, sffffit !
- Vous le faîtes bien !
- C'est plus facile maintenant. J'allais à la kommandantur tous les jeudis faire mon rapport et là, je peux dire que ça y allait !
- Vous étiez une vraie saloperie en somme...
- Oui, on peut dire ça comme ça. Je n'en suis pas fier, mais il fallait bien survivre...
- Moi je tenais un petit bistrot. Un jour, un homme s'est présenté à moi. Il m'a supplié de le cacher. J'ai refusé. Il m'a supplié encore. Je n'avais pas l'âme d'une héroïne, vous comprenez...
- Il était Juif ?
- Non, il était beau. J'étais une assez jolie femme aussi. Alors, pour finir, je n'ai pas su résister. Je l'ai caché, pas par héroïsme mais par amour. Je suis tombée amoureuse de cet homme à l'instant même où il est entré dans mon établissement.
- Il était vraiment très beau ?
- Oui. Il est resté dans ma cave des jours et des jours, des mois...toute une année je crois...
- Et alors, alors...
- Cela ne vous regarde pas. Quand ils sont venus, quand ils m'ont demandé si je cachais des juifs chez moi, j'ai niée, que vouliez-vous que je fasse ? Les hommes posent des questions idiotes, la plupart du temps
- Oui, toujours
- Ils l'ont emmené, je ne sais ce qu'il est devenu...vous vous appeliez comment vous avant ? A part saloperie, je veux dire...
- Vous n'êtes pas aimable...ce sont des choses anciennes, c'était une autre vie que voulez-vous...
- Il s'appelait Maurice Rabaté...la saloperie je veux dire...
- Rabaté, ça sonne pas un peu juif ça ?
- Ça sonne mais ça n'est pas, c'est plus ou moins ardéchois...on le surnommait aussi la fouine ou le serpent...
- Bon et bien dites-moi, on bavasse, on bavasse mais va falloir aller casser la croûte hein ? Fait un peu moins chaud, la nuit tombe déjà, comme le temps passe! Je ne vous serre pas la main, vu que j'en ai plus mais....
- Maurice Rabaté, dit " La fouine "...il habitait dans le XIIème...
- Voyez-vous ça... le monde est petit, enfin je voulais dire...pour fouiner mieux vaut pas être trop loin...forcément....hein ?
- Non, le monde est vaste, ce sont les gens qui sont petits...enfin certaines gens
- Quand on a tenu un bistrot ça doit être dur de vivre ici, en plein désert, hein ! Bon allez, je me sauve !
- Reste-là !
- Mais...mais... vous me faîtes mal ; lâchez-moi sale rat !
- Je ne suis pas un rat, on m'appelle la mangouste du désert, mangouste Ichneumon de la famille des viverridés. Je chasse à la tombée de la nuit. Des insectes, des petits rats. Je suis très résistante au venin des serpents, surtout à celui de la vipère à cornes. La vipère à cornes est une proie que j'affectionne tout particulièrement...
- Écoutez, ça n'est pas loyal ce que vous faîtes-là !
- Il faut bien survivre, comme tu disais...c'était quoi ton petit nom pendant la guerre ?
- Lâchez-moi, je vous en supplie, lâchez-moi !
- C'était quoi ton petit nom pendant la guerre, saloperie ! C'était quoi ordure ?
- On m'appelait...on m'appelait...écoutez, je vous en supplie, je vous en supplie...vous me faîtes mal...tout ça est loin, si loin... lâchez-moi ! Lâchez-moi ! je...je vous...
- Alors, vas-y la Fouine, vas-y, fiche le camp, je n'ai pas faim ce soir...mais sache que je serai derrière toi à présent chaque jour de ta vie. Pas une seule seconde tu n'auras de répit. Tu passeras le reste de ta pauvre existence à m'attendre, à me guetter, à me fuir...Je choisirai avec soin le jour et l'heure de ta mort. J'irai te chercher sous le sable, partout, n'importe quand. Pas un instant tu n'oublieras de penser à moi. Je serai ton unique repère, la seule raison de tes pensées et peut-être en mourras-tu sans qu'il me soit besoin de te tuer. Peut-être, peut-être pas. C'est la grande loterie de la vie. Ce que les hommes s'imaginent comme une loi de nature. C'est la loi de la nature, disent les hommes. Naïfs humains ! Ne savent-ils pas que tout ce qui ne se règle pas chez-eux, tout ce qui reste en suspens, tous les crimes, toutes les infamies, tout, absolument tout se retrouve ailleurs, plus tard, ici, là-bas et que pas une seule âme ne se perd ? Non, pas une seule âme perdue, pas une seule, tu m'entends la fouine ?
Sois tranquille, je n'irai pas chasser cette nuit, Maurice. Mon amoureux, il s'appelait Victor. Victor Abramovitch, tu te souviens de lui ? Et d'avoir remué tout ça, tu vois ça me fait des envies de rester ici dans mon petit terrier et de m'endormir avec lui.
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Ginette Vijaya · il y a
Beaucoup de références littéraires . J'aime l'allusion au rocher de Sisyphe
Et cette conversation est édifiante . Tout nous suit , nous poursuit . Quand donc aura-t-on cette paix qui nous délivrera de l'esprit . !

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Jenny Guillaume · il y a
J'ai tout compris Luc :) C'est vraiment une conversation passionnante, absurde et amusante, grave et touchante à la fois, vraiment très réussie !
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Didier Poussin · il y a
Paroles de l ' au-delà
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Luc Michel · il y a
Petites bestioles qui réfléchissent...espérons que la réincarnation n'existe pas!
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Utilisateur désactivé · il y a
Je rejoins Brocéliande sur son commentaire, un très beau texte. Une rencontre improbable et pourtant... certain(e)s se refusent à la vengeance et c'est beau.
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Luc Michel · il y a
Merci beaucoup Lise pour votre commentaire qui me va droit au cœur! Bien sincèrement.
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Brocéliande · il y a
j'ai aimé ....il y a une vraie tension dramatique, un crescendo plein d'émotions et des mots qui s'accrochent à la mémoire...c'est un beau texte, un vrai ...
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Luc Michel · il y a
Merci Brocéliande, vous avez tout à fait saisi ce que je voulais faire, un grand merci et heureux que ce texte vous ait plu.
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Loodmer · il y a
Règlement de comptes dans l'au-delà ? La réincarnation ne sauvera personne.
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Luc Michel · il y a
Non, mais ça permet de se retrouver! :))) Merci Loodmer.
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Eddy Riffard · il y a
Même Paco Rabanne ?
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Elena Hristova · il y a
j'adore le côté réalisme magique, puis on sent bien la progression, cela devient de plus en plus chaud dans le désert et ce n'est pas un pléonasme. C'est un peu comme l'épée de Damoclès, on croit bien que le pire est déjà passé, mais non, mais non..
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Luc Michel · il y a
Merci Elena! J'ai essayé en effet de distiller ce changement d'ambiance dans ce texte; on passe d'un ton léger à quelque chose de plus grave, c'était l'idée oui.
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Eddy Riffard · il y a
Étrange, je ne saurais en dire plus.
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Luc Michel · il y a
Bizarre, vous avez dit bizarre ? Comme c'est étrange! Merci Eddy!
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