Clément et Colette

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Pourquoi on a aimé ?

Clément et Colette vivent une romance adorablement colorée, fantasque et délicate. Au fil des saisons, leur histoire, relatée d’une plume

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Image de Printemps 2020

Printemps

Aujourd’hui Clément a rendez-vous au parc avec Colette.

Ils se sont rencontrés grâce aux réseaux zoziaux : il y a quelques jours, Clément a lancé une mésange voyageuse qui s’est dirigée, comme une évidence, tout droit chez Colette ; celle-ci a répondu le lendemain par un rouge-gorge, qui est allé réciter sa trille sur le bord de la fenêtre de Clément ; et depuis, ça a été une noria de petits messagers volants entre leurs deux maisons.

Donc ce matin Clément est tout excité. Il a nettoyé son bel arrosoir rouge car c’est le signe de reconnaissance qu’il a donné à Colette. D’après le dernier chardonneret reçu, elle aura une ombrelle verte et jaune.
Clément attend avec impatience le train sur le quai de la petite gare de son village. Enfin le voici qui arrive ! Clément vérifie son billet et grimpe dans le wagon. Au fur et à mesure que le train s’approche de la ville, des hommes en costumes sombres et des femmes en tailleurs stricts montent dans sa rame. Tous baissent la tête pour lire leurs dossiers ou travailler sur leurs ordinateurs. Clément préfère regarder le paysage et voit les gratte-ciel grandir sur l’horizon. D’après les journaux qu’il lit de temps en temps, il pleuvrait de plus en plus souvent sur la ville. Clément n’est pas étonné : ces antennes qui hérissent les buildings doivent percer les nuages… ; il vaudrait mieux que ces derniers contournent la ville et arrosent les champs alentour.

Arrivé à la gare centrale de la ville, Clément est un peu perdu. Il y a tellement de monde qui court en tous sens ! Et surtout tout est gris. Il suit le mouvement de la foule et se retrouve sur le trottoir, au bord d’une grande place. Tous les véhicules tournent dans le même sens et laissent échapper des nuages de fumées nauséabondes. Il tousse et ses yeux piquent. En levant le regard il voit l’indication : « Parc municipal » ; c’est juste de l’autre côté. Clément veut traverser, mais il est à chaque fois rabroué par une motocyclette qui le frôle ou une camionnette qui manque l’écraser. Il observe alors les autres piétons qui s’élancent avec assurance et guette celui qu’il pourra suivre, mais se décide toujours trop tard pour lui emboîter le pas. S’il hésite encore trop longtemps, il va rater son rendez-vous ; et où trouver ici un geai buissonnier pour informer Colette de ce contretemps ? Alors il analyse le mouvement des véhicules, s’approprie le rythme incessant de ce ballet pétaradant et finit par se lancer au moment opportun.

Enfin Clément peut pousser le portillon qui donne accès au parc. À peine est-il entré qu’un rai de lumière écarte les nuages et éclaire au loin une silhouette gracile sous un parapluie bicolore. Les nuages se dispersent et laissent éclater le bleu du ciel. Clément distingue mieux : c’est une ombrelle verte et jaune. Il sourit et son cœur bat la chamade. Il fait de grands gestes avec son arrosoir rouge pour se faire reconnaître. La silhouette le voit à son tour et agite son ombrelle. Il s’élance pour rejoindre la jeune femme.
— Hep là ! Vous n’avez pas vu la pancarte ?!
Clément écarquille les yeux autour de lui. Le gardien du parc, un homme bedonnant avec une barbe blanche le toise, les bras croisés et le regard inquisiteur. Celui-ci fixe maintenant un point au milieu de l’herbe. Clément lit le panonceau à haute voix :
—  « Qui va lentement, va sûrement ». Mais… qu’est-ce que ça veut dire ?
— Oooh… ça veut dire… ? Eh bien… ça veut dire… que j’en ai vu des jeunes gens se précipiter comme vous… et ça a mal fini.
Clément ne voudrait pas être frappé par la malédiction et interroge le gardien d’un regard inquiet.
— Passez plutôt par là.
Clément s’engage dans un labyrinthe végétal et adresse de grands gestes à Colette pour qu’elle fasse de même de son côté. Il avance en marchant vite, mais en respectant les murets de buis. Il pourrait les enjamber pour rejoindre Colette plus rapidement, mais il n’ose pas. Les circonvolutions les rapprochent, puis les éloignent ; ils croient être bientôt réunis, mais voilà qu’à nouveau leurs chemins se séparent.
Clément a une idée : il plie une feuille de façon à fabriquer un avion en papier et y pose ses mots d’amour. Il lui donne une petite impulsion et voilà l’avion qui file vers Colette. Mais ! Un souffle de vent le détourne de sa trajectoire et le voici qui se dirige tout droit vers le gardien qui surveille maintenant la pièce d’eau. Il va y avoir méprise ! Miraculeusement une hirondelle surgit et d’un coup d’aile réoriente l’avion en papier. Ouf ! Il atterrit bien aux pieds de Colette, qui rougit en lisant le message.
Ils reprennent chacun leurs chemins dans le dédale et, de plus en plus souvent, se retrouvent de part et d’autre du petit mur végétal qui déborde de jeunes pousses vert tendre ; alors ils échangent un bisou, puis un autre au détour du bosquet suivant. Finalement ils se retrouvent au centre d’une gloriette entourée de crocus et de jonquilles, et s’assoient sur le banc.
Ils discutent. Clément expose sa théorie sur les nuages et parle d’inventer une machine pour les détourner de la ville. Colette l’encourage ; elle aime bien les nuages :
— Moi j’y vois des animaux. Regarde celui-ci, on dirait un lapin ; et celui-là un ours.
Clément n’y avait pas pensé ; c’est bien de s’enrichir au contact de l’autre.
Pendant tout l’après-midi, ils parlent, s’écoutent, se taisent. Ils sont bien, assis côte à côte.

Le temps a passé vite et maintenant il est tard. Les ombres se sont allongées insensiblement et le parc vibre d’un nouveau bruissement. Avant de se quitter, Clément et Colette échangent leurs noms d’oiseaux car ce sera tout de même plus facile de communiquer par Serin-Mésange-Sittelle (ou, comme disent les gens modernes, par SMS).


Été

Clément est particulièrement ému. Il va se marier avec Colette.
Il connaît par cœur les horaires du train et accueille avec un sourire les hommes en costumes sombres et les femmes en tailleurs stricts qui montent dans son wagon. Il n’a plus peur de traverser la grande rue qui sépare la gare du parc, mais aujourd’hui néanmoins il craint que les pots d’échappement salissent son beau costume blanc.
Il va pour s’engouffrer dans le labyrinthe végétal quand la voix grave du gardien l’interpelle :
— Allons, allons, pas aujourd’hui… Je vais vous montrer un raccourci…
Il n’avait jamais remarqué cette longue tonnelle décorée d’entrelacs de glycines et de rosiers grimpants multicolores. Une myriade d’oiseaux l’accompagne et pépie gaiement. Il arrive le premier à la gloriette.
De l’autre côté il aperçoit Colette dans une longue robe blanche au bras du gardien qui a revêtu pour l’occasion son plus bel uniforme, celui rouge et bleu avec les boutons dorés qui brillent au soleil. Les tournesols s’inclinent sur leur passage.

La cérémonie peut commencer. Le gardien s’installe face à eux, s’éclaircit la voix et sort un petit livre de sa poche.
— Je vais vous donner lecture du code si vil qu’il ne faut surtout pas suivre ses préceptes.
Clément et Colette ne comprennent pas bien, mais n’osent interrompre le gardien.
— Les poux se doivent fid… non, ce n’est pas ça… Quoique… pour les poux aussi, les époux poux, pour peu que puissent s’épousseter des poux, non… que puissent s’épouser des poux, les époux poux se doivent aussi… mais… ? Je m’égare…
— Poursuivez, l’encourage Clément.
— Oui, c’est vrai ça : poux, suivez ! reprend le gardien. Mais ? Qu’est-ce que je raconte ?
Voyant le maître de cérémonie qui se gratte la tête, complètement perdu, Colette s’impatiente :
— Maintenant que vous avez épousseté vos poux, pouvons-nous nous embrasser ?
Le gardien est un peu vexé, mais conclut :
— Heu… oui, je vous déclare mari et femme et vous pouvez vous embra… bon d’accord, j’ai été un peu long, mais tout de même…
Et il détourne le regard.

Un buffet a été installé à l’ombre d’un grand hêtre au milieu de la pelouse et tous les promeneurs du parc sont venus les rejoindre. Le ciel est parfaitement dégagé et il fait chaud ; on bavarde, on rit, on danse sur les airs joués par l’orchestre.

— Vite, vite, dépêchez-vous !
C’est le gardien qui les appelle du bord de l’allée.
— Regardez la cigogne est déjà en route !
Ils aperçoivent en effet un point dans le ciel au loin.
— Il faut choisir le sexe du bébé, s’inquiète Clément.
— Je voudrais tellement un petit garçon, s’exclame Colette en regardant son mari.
— Ah, mais, c’est que ce n’est pas vous qui choisissez ! les reprend le gardien.
— Ah non ? interroge Colette déçue.
— Non, c’est l’ADN.
— L’hadéheine ? répète Clément.
— Oui, c’est l’Aléatoire Décision Numismatique.
Et le gardien sort une pièce de sa poche.
— Ah non, pas celle-ci… celle-ci c’est pour fixer la météo du jour. Non, pas celle-là non plus… celle-là c’est pour décider si les enfants seront sages ou pas demain. Voyons, qu’est-ce que j’en ai fait ?
Colette commence à s’inquiéter car on voit maintenant parfaitement dans le ciel la silhouette de la cigogne.
— Ah la voilà !
Le gardien recourbe l’index de sa main droite, bloque son pouce dessous et pose la pièce dessus. Tout à coup, d’une pichenette, il envoie la pièce dans les airs. Les trois regards essaient de suivre sa trajectoire, mais la pièce est montée très haut et ils sont éblouis par le soleil. Après plusieurs secondes il l’entendent tinter sur le sol.
— Sacrebleu, qu’est-ce que je peux être maladroit ! Où est-elle allée rouler ?
Ils sont maintenant tous les trois à quatre pattes et fouillent les anfractuosités du sol. Inquiète, Colette surveille la progression de la cigogne et les larmes lui montent aux yeux de désespoir.
— Rassurez-vous ma petite dame, on va la retrouver. Et de toute façon la cigogne doit attendre.
Effectivement la cigogne fait de grands cercles autour d’eux et le balluchon qu’elle transporte tangue dangereusement.
— Ça y est, je l’ai ! s’exclame Clément.
— Et alors, qu’est-ce que c’est ?
— Un chou…
La cigogne vire sur sa droite et va poser délicatement son balluchon à une centaine de mètres de là. À la lisière du champ de choux, un panneau indique : « Qui accueille un enfant a une lumière nouvelle qui brille dans les yeux ». Colette et Clément se précipitent main dans la main, défont délicatement le nœud au milieu des larges feuilles et découvrent un joli poupon aux bonnes joues bien roses. Il a les yeux grand ouverts et un sourire craquant.
— Et si nous l’appelions Colin, propose Colette.
— Oui, Colin c’est très joli, confirme Clément.


Automne

Colin grandit et Clément et Colette vont consulter le gardien du parc.
— Le théâtre est obligatoire, public et laïque, leur répond sentencieusement le gardien.
Ils inscrivent donc leur fils au théâtre de Guignol, où le marionnettiste donne ses représentations le matin et l’après-midi. Les enfants répètent en chœur les leçons de vie prodiguées par Guignol, Madelon, Gnafron, le gendarme et toute la troupe.

Pour pouvoir accompagner leur fils, Clément et Colette ont trouvé un emploi dans le parc.
Clément a la lourde charge d’entretenir les maquettes de bateaux qui naviguent sur la grande pièce d’eau. Il a mis au point un système de ressort qui remonte une hélice et permet aux voiliers de prendre un peu de vitesse ; ensuite grâce à une tubulure trapézoïdale à double spin inversé qui renvoie l’air dans un bidule conique à rayon hexagonal, le réacteur à réverbération isocèle actionne un projecteur d’air, et le bateau avance tout seul en s’affranchissant du vent. Tout ceci mériterait de déposer un brevet, mais ce qui importe le plus à Clément c’est la joie des enfants.
Colette, quant à elle, tient le stand de gaufres et de glaces et invente régulièrement de nouveaux parfums : pistache indélébile, abri côtier, pêche miraculeuse, raie zinzin, orange bleue, six troncs, poix rebelle et laine, temple en mousse, lit d’chinois, chat teigneux, etc. Mais ce que les enfants préfèrent reste tout de même la fraise…

Colin est dans la même classe que Chloé, la fille du marionnettiste ; mais pendant les récréations, il préfère jouer aux cow-boys et aux Indiens avec ses copains. Il affectionne le rôle du grand chef indien et a pris le surnom de Bison ravi, car il aime parader avec la grande coiffure hérissée de plumes et de feuilles mortes qu’il ramasse chaque jour depuis la rentrée.
Le déguisement est soumis à rude épreuve et un jour il faut le rafistoler, ce à quoi Colette s’attelle avec plaisir. Alors que le garçon trépigne en surveillant l’avancement de la réparation au-dessus de l’ouvrage, sa mère s’agace gentiment de ne pas avoir assez de lumière pour enfiler le fil dans le chas de l’aiguille. Ce nom intrigue Colin et, s’emparant d’une aiguille, il court dans le jardin et fait mine de vouloir piquer ses copains et ses copines en criant « Chas percé ! Chas percé ! ». Les enfants fuient dans un brouhaha de cris et de rires. Chacun se réfugie où il peut, sur un banc, sur le socle d’une statue, sur la souche d’un arbre. À la fin de la récréation, avant de retourner au théâtre, Chloé s’approche du garçon et, à cause de son appareil dentaire, articule difficilement :
— Ch'étais bien de jouer à chas perché.

Après le théâtre, Colette fait goûter Colin et ses camarades d’une gaufre ou d’une barbe à papa, même les jours de pluie car le gardien a installé un auvent devant le stand.
Par temps sec, Clément appelle les enfants pour l’aider à retirer les feuilles mortes qui couvrent la pièce d’eau. Ils manœuvrent les petits bateaux dans un ballet majestueux de voiles bleues et vertes et rassemblent vers le bord les feuilles aux teintes de feu : les larges et rouges des platanes, les grandes palmées orange des marronniers, les petites jaunes des bouleaux, les dentelées marron des chênes.
Puis tout le monde rentre faire ses devoirs.

Clément et Colette encouragent et guident leur fils, et sont fiers de lui quand il entre au théâtre de la Comédie qui jouxte le parc. Chloé poursuit aussi ses études et, avec Colin, ils apprennent le turc dans le cours du Grand Mamamouchi, les sciences naturelles et plus particulièrement la faune avec M. de La Fontaine puis, quelques classes plus tard, étudient la comptabilité avec M. Harpagon et l’anatomie dans le cours du professeur Diafoirus.

Mais finalement ce que les deux jeunes gens préfèrent, c’est passer du temps avec le gardien, qui les initie aux secrets du vaste jardin et de l’enchaînement des saisons.


Hiver

Clément et Colette ont pris leurs retraites depuis quelque temps, mais viennent très régulièrement dans le parc.

Clément conseille avec bienveillance Chloé qui, outre le théâtre de marionnettes de son père, a repris avec enthousiasme la location des petits voiliers. Elle propose aussi maintenant des ballons multicolores.
Colette a transmis le stand de gaufres à Colin qui a diversifié le petit commerce en préparant pendant l’hiver des crêpes et du chocolat chaud. Après le théâtre, les enfants accourent, enlèvent leurs moufles et lui tendent leurs pièces. Ils se réchauffent en tenant leurs gobelets à deux mains et en sirotant le doux breuvage ; après avoir bu, leurs lèvres supérieures sont surmontées d’une fine moustache brune. Le gardien les nargue alors en lissant sa barbe blanche :
— Ah, ah, j’offre une tournée générale quand l’un de vous aura une belle moustache blanche…
Le lendemain, on est mercredi et les enfants envahissent le parc dès le début de l’après-midi. Colin les appelle du plus loin qu’il les aperçoit. Ils accourent et un conciliabule s’engage. Quelques minutes plus tard, il hèle le gardien :
— Votre défi tient toujours ?
Le gardien acquiesce. Alors dans un même élan les enfants se retournent ; ils arborent tous une fine moustache blanche. Le gardien écarquille les yeux et les enfants pouffent de rire. L’un d’eux s’écarte et découvre l’ardoise qui annonce : « Découvrez notre nouvelle boisson chaude à la vanille ». Le gardien bougonne pour entretenir la fierté des gamins et leur offre à chacun une gaufre avec une mauvaise grâce feinte. Au moment où Colin saupoudre le sucre glace, un coup de vent dissémine la poudre blanche et voilà tout le monde barbu !
Chloé, qui a suivi la scène à quelques mètres, éclate de rire. Colin aime bien voir Chloé joyeuse.

Les enfants se dispersent pour jouer, les uns au ballon, les autres à chat perché (le jeu s’est perpétué, mais pour éviter tout accident et supprimer toute référence aux aiguilles, le gardien en a modifié l’orthographe…).

Clément et Colette font à petits pas le tour de la pièce d’eau et s’installent emmitouflés sur un banc, celui devant le panonceau qui dit « Les conseils de la vieillesse éclairent sans échauffer, comme le soleil d’hiver ».
Les enfants d’hier sont devenus parents et viennent bavarder et prendre de leurs nouvelles. Clément et Colette s’étonnent du temps qui a passé.
Aujourd’hui ils ont apporté un petit sac et confient aux gamins des quignons de pain, pour qu’ils les émiettent sur les pelouses couvertes de givre afin d’attirer les moineaux. Ils aiment contempler toute cette jeunesse qui s’égaille autour d’eux.

Chloé s’est approchée de Colin et engage une discussion légère. Leurs regards se croisent, s’évitent, ils se sourient un peu gênés. Ils sont finalement soulagés quand un enfant vient faire diversion en leur demandant une crêpe ou un ballon.

L’après-midi avance et les enfants quittent progressivement le parc.

Et puis soudain, anticipant le crépuscule, une ombre plane au-dessus du jardin et un vautour noir vient se poser au bord de la pièce d’eau. Tout se fige et devient silencieux. Colin a un mauvais pressentiment et balaye le parc du regard. Il voit d’abord, sur le rebord du bassin, le vautour noir qui oscille d’une patte sur l’autre ; puis le banc sur lequel ses parents sont assis, paisibles ; ensuite Chloé, immobile, le regard empreint de terreur ; et enfin le gardien qui se tourne vers lui et s’approche avec un air compatissant.
— Colin…
— Oui ? interroge-t-il innocemment.
— Ton Papa et ta Maman…
Colin se hausse sur la pointe des pieds, se penche sur le côté pour regarder derrière le gardien qui se tient maintenant face à lui. Un frisson glacé parcourt son échine. Ses parents sont assis sur le banc, immobiles ; leurs mains sont enlacées et leurs têtes reposent l’une contre l’autre ; leurs yeux sont clos et ils sourient, mais le rose de la vie a quitté leurs lèvres.

Ce soir le gardien a laissé le parc ouvert et les habitués, les enfants et leurs parents, le vieux marionnettiste et Chloé, convergent vers la gloriette où ont été installés les deux cercueils. On entend seulement les pas qui crissent doucement sur la neige tombée depuis la fin de l’après-midi.

Le gardien se tient face à l’assemblée et toussote pour s’éclaircir la voix.
Demain dès l’aube, à l’heure où blanchit le jardin,
Vous partirez. Je sais que, Clément et Colette,
Vous irez par la ville, vous irez par le train,
Rejoindre votre dernière maisonnette.
Le discours se perd dans le froid, amorti par la neige qui a tout recouvert.
Pourtant c’est un bien bel hommage, mais aussi bien triste. Colin sanglote et le sel de ses larmes fait fondre la neige à ses pieds.
Alors, du sol dégelé, émerge une pousse verte. Elle croît sur une dizaine de centimètres et de petites fleurs bleues éclosent, à cinq pétales avec un cœur jaune.
— Du myosotis ! s’étonne Chloé.
Le gardien interrompt son panégyrique et se penche indigné vers la jeune femme :
— Au mieux autistes ? Clément et Colette ?...
Chloé désigne la fleur du regard et le gardien s’émerveille à son tour.

Leur contemplation est interrompue par un froissement d’ailes qui attire les regards vers le bassin. Le vautour s’est envolé et se fond dans la nuit noire, alors que deux cygnes blancs viennent de se poser sur l’étendue d’eau. Chloé s’approche de Colin, lui prend la main et pose doucement sa tête sur son épaule. Les deux cygnes se réunissent et leurs cous forment un cœur qui irradie et illumine le parc. Alors aux pieds de l’assistance ébahie, un champ de myosotis perce la couche de neige, et un murmure s’élève doucement dans le vaste jardin :
— Clément et Colette, nous ne vous oublierons pas.

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Image de Mary Benoist
Mary Benoist · il y a
Une histoire poétique et romantique qui fait du bien.
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François B. · il y a
Très touché par votre commentaire. Merci beaucoup

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