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Chanson de Tristan A. (seconde partie)

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Serge

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.../... Bob, ex-magicien de la finance, adulé par ses pairs, avait trébuché de son piédestal, le jour où ses petits arrangements pyramidaux se sont mis d’un coup à exploser en chaine, comme des pâquerettes sous la poussée du printemps ; pire qu’une acné juvénile. Bob, bon perdant, s’est ensuite fait oublier durant quelques années, le temps de rendre des comptes à la justice, puis réapparu quelques temps après, transfiguré sous une barbe de patriarche, ce même plaid écossais jeté sur les épaules à la mode mexicaine, et les pieds enveloppés de sacs plastique – présentant entre autres l’avantage d’être renouvelés à volonté.

Bob Zimmerman, avait tout perdu, sauf son aura, laquelle plane encore sur Mare Nostrum, continuant malgré la déchéance de son propriétaire, d’inspirer nombre de jeunes loups affamés. Personne n’eut donc l’audace le courage où même l’humanité, de déplacer sa carcasse en d’autres lieux plus appropriés à son nouveau statut. Comme Bob ne faisait jamais les choses à moitié, il s’était reconverti en prophète et excellait dans ce nouveau job, promettant à ses concitoyens le souffre de Sodome et Gomorrhe par des paroles de feu, empruntées texto au pape du Protest Song – prix Nobel de littérature au début du siècle –, un certain Zimmerman allias Bob Dylan dont il avait, par un curieux et rude coup du sort, hérité en même temps, du prénom d’artiste et du nom d’état civil. Nous avons déjà évoqué plus haut cette même et délicate problématique, c’est pourquoi l’homme – où ce qu’il en restait – ne laissait pas Tristan indifférent. C’était chose rare, pour ne pas dire un privilège, de croiser physiquement Bob dans le quartier, où chacun finissait par se demander, sans jamais l’évoquer ouvertement : « Était-il possible que ce plaid crasseux abrite aujourd’hui autre chose, que l’âme damnée du regretté Bob Zimmerman ? ».

Tristan s’approcha et constata que Bob était effectivement bien à l’intérieur, et qu’à cette heure-ci il se trouvait ma foi, ronfler tel un bienheureux, « Sans doute l’est-il ainsi... » songea-t-il presque jaloux de la quiétude du saint homme. Seule une main droite crasseuse dépassait de l’ensemble, elle contenait une branche d’olivier, attribut indispensable s’il en est, à toute fonction prophétique qui se respecte. Comment avait-il pu oublier ce détail, Bob le pourfendeur ne se servait-il pas de ce rejeton d’olivier pour flageller les pêcheurs qui passaient imprudemment à sa portée, une façon très personnelle d’annoncer le salut, ou suivant l’humeur du jour, le chaos.

Bob devait renouveler son noble sceptre à peu près aussi souvent que les sacs recyclés qu’il avait, s’inspirant d’un rustique modèle qui avait fait ses preuves, convertis en chausses, et très curieusement – miraculeusement serions-nous tentés d’avancer – l’olivier concerné, seul représentant sur la place, s’en trouvait plutôt bien, et même fortifié. Bob Zimmerman qui prenait décidément sa nouvelle mission très au sérieux, aurait-il fini par s’en persuader au point d’accomplir d’insoupçonnés et nouveaux prodiges ? Il était encore capable de tout, personne ici n’en doutait un seul instant, et renaître de ses cendres eut été un minimum, au regard des pouvoirs dont on le créditait encore et malgré tout. Tristan ne fut en tous cas, pas mécontent de partager son jardin secret avec un tel homme, pouvait il rêver meilleur compagnon de jeu ?

******

§- 8 octobre – 11h.05 – Le coup de la boite à musique.

Lorsqu’il réintégra son bureau, Tristan se souvint tout à coup que désormais, rien ne serait plus jamais comme avant, chaque minute, chaque seconde qui s’écoulait, jusqu’au lendemain matin –7h30 précisément –, aura un goût inédit. Pour la suite... Par un savant et programmé réglage, la coiffe du Nid d’Aigle s’était tentée de mauve, une couleur apaisante filtrant parfaitement les rayons solaires, dont la route cosmique ne croisait plus à présent que de rares et maigres traces égarées d’ozone.

L’appauvrissement naturel, une aubaine pour Silver Sun, dont les laboratoires travaillaient d’arrache-pied sur un secret industriel bien gardé, répondant au nom de code barbare de β 2100 : le successeur du titanium, un nouveau minerai au performances inégalées, extrait à des profondeurs abyssales, par des monstres aveugles et soumis – enfantés eux-mêmes par d’autres monstres de même facture. Une carte maîtresse que ce bon Mister Woo, du reste plutôt bien informé, s’était bien gardé d’abattre. S’il avait eu connaissance de la menace résultant de cette avancée majeure, il ne fait aucun doute que Tristan A. KAM de Daisy Concept* eut anticipé, voire précipité son acte de bravoure, posant héroïquement ici le point final de ce récit. N’en remercions pas pour autant le fourbe Mister Woo, d’en permettre par omission volontaire ou négligence orchestrée, la poursuite et le bon déroulement.

Pour mieux comprendre l’état d’esprit de Tristan en ce 8 octobre 2050 – alors qu’il semblait découvrir pour la première fois ce Nid d’Aigle aux allures de fourmilière, ce temple où il venait d’immoler sur l’autel du profit ses meilleures années –, peut être devrions-nous remonter jusqu’à à sa tendre enfance.... Nous sommes en 2025, soit quatre ans avant le coup d’éclat du garnement/dictateur. Cette année-là Tristan décida au seuil de sa dixième année sur terre, et dans le seul but d’explorer son monde intérieur qu’il devinait immense, de couper les ponts avec le restant de l’humanité, incluant bien évidemment l’ensemble des spécimens adultes gravitant dans son orbite personnelle. Ses parents aux abois déversèrent une avalanche de gadgets en tous genres – le nirvana du petit tyran domestique –, sur son bastion imprenable. Peine perdue, rien ne semblait stimuler l’enfant reclus.

Son grand-père maternel, un certain Melchior, qui contrairement à son homologue paternel – dit Balthasar – ne l’entendait pas de cette oreille, se mit en tête, au crépuscule d’une longue existence dominée par la prudence, de sauver la chair de sa chair en tentant le coup de poker de sa vie : mettre sur le tapis la prunelle de ses yeux, la merveille des merveilles, la pièce maîtresse de sa collection, comptant non sans raison sur les vertus thérapeutiques et rédemptrices de la beauté – il y eu de célèbres précédents... Malgré ce sacrifice sans équivalent, Tristan délaissa le précieux présent qui au bout de quelques jours s’alla noyer de prévisible manière, au cœur de la masse – tendant vers l’infini – de jouets hi tech dans lequel il tentait de surnager ; jusqu’au jour, où las de piétiner tout ce bric à brac technologique, l’enfant gâté bien malgré lui, prit enfin les choses en main, passant purement et simplement tout ce petit monde par les armes – entendons ici : par la fenêtre.

Il prit un plaisir immense. En manque chronique d’espace vital, le bonhomme y alla donc franco, jusqu’au terme de cette grande épuration, où sa main vengeresse s’apprêta à sceller le sort de la dernière victime du jour. L’objet qui attendait son heure avec appréhension, lui envoya un reflet complice, comme une dernière et pauvre tentative de séduction avant l’inévitable. Indécis, Tristan retourna en tous sens l’étrange cube pétrole pailleté aux allures de frigo américain pour dinette, et décida finalement, malgré les recommandations de l’ancêtre qui lui revenaient en rafales, d’armer son bras vengeur pour une énième défenestration. « Pas de quartiers ! » se dit-il, quand un déclic feutré suspendit son geste : pivotant lentement sur des gonds invisibles, la chose venait de s’ouvrir par le milieu, à la manière des lourds battants d’une cathédrale. Ce qu’il advint ensuite devait décider du restant de sa vie d’enfant et d’adulte ; à cet instant précis, il l’ignorait encore.

Il découvrit un monde insoupçonné, où des miniatures de bakélite précieuses et disciplinées se déplacent avec grâce, empruntant des parcours complexes, rythmés en sourdine par un vieux ragtime endiablé de piano-bar. Un cadeau commercial somptueux, jadis destiné aux revendeurs d’un élixir mythique attribué à un certain John Pierson, apothicaire de son état ; lequel, à la suite d’une erreur de manipulation, bricola – c’est le mot juste – dans son arrière-boutique, au matin du 10 octobre 1890 pour être précis, sa fameuse formule. Le fruit d’une erreur...

Tristan posa l’objet sur le sol, et observa assez longuement le ballet judicieusement réglé d’une multitude de sujets, évoluant à l’intérieur d’un mégastore flambant neuf, avec cette raideur élégante dont seuls les patineurs ont le secret : celui du commercial complet/veston/chapeau, avec à la main son indispensable attaché case d’époque flanqué du logo de la marque, celui des représentants de la gente masculine, clones parfaits de Fred Aster ou de Gene Kelly, abordant nonchalamment des créatures de rêve en robes amples et colorée – certes un peu trop resserrées à la taille –, lesquelles se dérobaient avec une grâce toute de circonstance, se trouvant, et comme c’est dommage, fort affairées par l’acquisition des canettes du précieux nectar, dont elles venaient de gaver leur caddie à ras bord – ce détail en apparence anodin, laissant présager du tour de taille de l’époux n’ayant pas eu le courage, et pour cause, d’accompagner sa chère et tendre au supermarché – ; celui des bambins mutins aux joues écarlates, courant émerveillés de rayons en rayons, celui des sages hôtesse de caisses aux allures de starlettes boudeuses, celui de l’agent de sécurité immobile et immense, qui lui par contre, a traversé tel quel toutes les époques, celui d’autres personnages secondaires mais tout aussi indispensables à cette minutieuse reconstitution.

Comment ont-ils réussi à caser tout le monde ? Sur le parking, même remue-ménage : taxis jaunes à damiers avançant au pas et en file indienne ; aux commandes, leurs chauffeurs respectifs, coude à la portière, canette à la main et mouchoirs – également à damiers – sur la tête en guise de climatisation. Foutue canicule ! Retour des caddies – toujours les mêmes – vers de spacieux vaisseaux chromés aux teintes acidulées, qui se retrouveront au cours des générations suivantes exilés sur le sol cubain, attendant pour l’heure leur précieux chargement ; ici un policeman en tenue d’été, bottes, gants de cuir et Ray-Bans délaissant son Harley rutilante, pour aller s’offrir lui aussi – y’a pas de raison –, la fameuse décoction que tout le monde s’arrache, croisant avec une royale indifférence de mauvais garçons, en pleine séance de dégustation, avachis sur le capot bleu ciel d’une ‘’Gran Turismo’’ décapotable ; et devant l’entrée du mégastore, une pin-up en tenue légère, tablier et coiffe de dentelle, distribuant à la volée sans distinction d’âge, de race, de sexe, de culture, de religion, ou de régime alimentaire, un échantillon de la mixture originale concoctée par de ce bon vieux John Pierson – Tristan soupçonna un instant les jeunes voyous provocateurs de s’être ainsi approvisionnés à l’œil.

En prenant un peu de recul, il constata que le mouvement de l’ensemble, en apparence aléatoire répondait à une logique implacable, un ordre supérieur. Tout convergeait vers celle qui matérialisait à elle seule, le centre géométrique, dynamique, et gravitationnel de tout cet univers. En s’approchant au plus près du visage de la pin-up du mégastore, il put admirer le dessin outrageux de ses lèvres en arc de cupidon, et, posée sur le bord de sa joue gauche, une mouche discrète – message codé utilisé par de lointaines courtisanes aux mœurs frivoles, coquetterie tombée en désuétude puis exhumée par les femmes libérées du nouveau monde. Eternel retour des choses.

Ainsi, existait-il un monde savamment ordonné, où chacun pouvait enfin remplir son rôle en se concentrant sur sa mission, sans se laisser distraire par des futilités ; un monde rassurant, avec des lois, des règles et même des exceptions, parfaitement ! Un monde où le policeman croiserait l’aspirant voyou, sans lui bondir dessus pour un simple regard de travers, ou même une réflexion maladroite ; où la ménagère en beauté se laisserait volontiers aborder durant ses courses, avec tact il est vrai, et la plupart du temps, sans suite ; un monde harmonieux, ou l’agent de sécurité sécuriserait, ou le vendeur vendrait, où le taxi taxerait avec la même bonne humeur tous ses passagers pressés, même s’il pilote un vrai four à pizza ; un monde où des gosses bien en chair joueraient à cache-cache dans les rayons de supermarchés sans jamais s’égarer ; un monde qui serait dirigé par une sirène généreuse, plutôt sexy, pas forcément moins pertinente qu’un vieux grigou relifté avec une batterie de casseroles aux fesses. Une révélation, une renaissance !

L’ancêtre averti du miracle accouru ventre à terre. Il campa dans la chambrette libérée de son superflu, deux longues années, durant lesquelles il enseigna à son protégé – et en sa qualité d’ancien cadre commercial de la marque – les rudiments du marché. C’est à partir de l’observation méthodique de ce monde lilliputien, mais néanmoins réaliste – sur lequel Tristan attendait chaque soir des réponses détaillées et argumentées –, qu’il bâtit son programme, savamment distillé entre le retour de l’école et l’heure du coucher. Il fit tant et si bien que son garnement de fiston décrocha à l’âge de douze ans, et en candidat libre s’il vous plait, son ticket d’entrée pour la prestigieuse école de son choix, qui compte tenu de son âge, s’engagea à l’accueil dès sa majorité. L’attente fut longue, mais Tristan pris son mal en patiente, perfectionnant son art sous le regard bienveillant de son grand-père paternel, qui s’appropria à juste titre la paternité de cette réussite.

Sa mission accomplie, l’ancêtre rendit l’âme que le dernier challenge de son existence avait rendue plutôt légère. Son cadeau somptueux le suivit bientôt dans la tombe ; un beau matin, la pin-up de supermarché s’immobilisa, le bras en l’air. Good bye Marilou ! Ce geste d’adieu fut à l’origine de dérèglements mémorables : on assista peu après à l’affaire du siècle, un scandale à la hauteur de la notoriété de la marque, qui au fil des années, avait de source sûre, forcé plus que raison sur la molécule de cocaïne ; pour mieux répondre, comme l’affirmèrent les dirigeants de la célèbre officine, ‘’aux nouvelles attentes des consommateurs’’ – ben voyons ! On suspendit sur le champ l’ensemble de la production planétaire. Trop tard ! les chimistes/apprentis sorciers étaient allés trop loin, et l’on enregistra cette année-là un taux de suicide jamais atteint, au sein d’une population mondiale désorientée, en manque critique, ayant épuisé en quelques semaines, tous les stocks de substituts disponibles. Tristan apprit ainsi à ses dépens que tout équilibre aussi parfait soit-il, engendre par un inévitable phénomène d’usure, son propre désordre destructeur. À partir de cette époque troublée, il n’eut de cesse de retrouver l’harmonie perdue ; cette quête impossible pouvant en grande partie expliquer l’humeur sismique, qui trop souvent depuis, lui enflamme la raison.

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§- 8 octobre – 11h.28 – Canard sauvage dans un nid d’aigle !

En trois secondes à peine, son fauteuil ergonomique trouva grâce à des capteurs empathiques de dernière génération, le point de concentration optimal, et dans deux minutes exactement, Tristan sera relié par conférence mentale au S.O.I.N (Strategic and Operational International Network) : rendez-vous mondial de pilotage du groupe Daisy Concept*, convoqué par l’Organe – une entité bionique synthétisants en temps réel tous les paramètres de décision, et rendant sans recours possibles, avis et sentences à effets immédiats.

À peine eut-il le temps d’imaginer là-bas au pied des Sisters, une ombre amie se glissant sous son olivier – peut-être y est-il déjà... Sacré Bob ! –, que son assistant personnel, une lentille plasma appareillant son œil gauche, afficha en transparence l’imminence de la réunion. Il ne lui restait qu’à fermer les yeux pour voir à nouveau apparaître le bureau ovale immense et translucide, autour duquel siégeaient – plongés comme lui-même dans la pénombre – ses confrères du monde entier. Au centre, une demi-sphère flasque aux volumes fluctuants, un kyste géant et difforme émettant des pulsations lumineuses : L’Organe. Sans le moindre préliminaire, une voix métallique connue et redoutée s’en échappa, annexant d’un coup la conscience de Tristan, et celle de tous ses pairs : « Chers participants, il est l’heure, nous laissons la parole à.... ».

... La carrure athlétique de Dany Goodman, D.G pour ses dévoués sujets – N°1 après Dieu sur l’organigramme du Groupe –, apparu dans un halo lumineux à la place d’honneur, et joua comme d’habitude sa partition préférée, dressant de sa voix de stentor, un bilan plutôt flatteur des activités du fonds d’investissement, félicitant au passage l’ensemble de ses collaborateurs, encensant partenaires et investisseurs, pour finalement lancer avec l’énergie du leader et une élocution parfaite, le sujet du jour : PROMOUVOIR LES INVESTISSEMENTS LIÉS AUX TECHNIQUES CONTEMPORAINES DE PRODUCTION D’ENERGIE. L’Organe lui laissa à peine le temps de reprendre son souffle : « Merci Cher Dany Goodman, écoutons à présent la division : Prospective... »

D.G replongea dans l’ombre au profit des spécialistes de la discipline, qui ainsi auréolés et pénétrés de leur science, délivrèrent leur bonne nouvelle, la seule qui vaille à leurs yeux. Ils firent ensemble le rêve d’un futur radieux, où des ressources énergétiques insoupçonnées et pratiquement infinies viendraient abreuver l’humanité bionique en marche, enfin délivrée de toute servitude et affranchie de toute limite. Ils évoquèrent les différentes expérimentations en cours : l’exploitation de l’énergie volcanique par des puits d’éruptions artificielles, celle de l’énergie lunaire, dont la force d’attraction connue depuis la nuit des temps pourrait bien, d’ici quelques générations, venir supplanter l’énergie solaire ; puis les joyeux prosélytes s’aventurèrent sans retenue en des contrées vierges, inaccessibles au commun des bio-mortels. L’Organe à bout de patience dut abréger lui-même cette épopée galactique : « Parfait, parfait, remercions la division Prospective, avançons je vous prie ! »

Vint ensuite le tour de la partie Stratégie de Développement, dont les représentants ne firent que paraphraser Le N°1, incitant les financiers à pousser leurs investisseurs sur ce marché, où tout était bon à prendre, où les audacieux seront les premiers servis, où la concurrence, elle, ne fait pas la fine bouche, où..., où.... Combien de fois Tristan avait-il supporté ces discours formatés, des inepties dont pourrait sourire un gosse de douze ans. Celui qui dormait toujours en lui, ne s’en priva nullement et lui toucha l’épaule : Plus pour longtemps Tristan, plus pour longtemps, attention, là c’est à toi... ! »

L’Organe enchaînait, imperturbable : « Concluons à présent cette session par l’analyse du Pôle Finance... » Ce fut le tour d’Harrry Percheer’s – H.P, né Henri Peuchère, les pieds dans la Méditerranée, un vrai secret de Polichinelle – N°2 du Groupe, accessoirement patron des Sisters, et figure notoire de Mare Nostrum, enfant spirituel de l’infortuné Bob Zimmerman, tombé un beau matin au réveil de son piédestal. H.P fit son tour de piste avec la fausse prudence des animaux à sang froid, puis grand seigneur, céda la parole aux services compétents. Ce fut alors un feu d’artifice de ratios, projections, et simulations en tout genre, pour ainsi dire le bouquet final de cette grand-messe... Jusqu’à l’instant où Tristan A. KAM, fort de son expertise, et parfaitement légitime dans son rôle, évoqua à son tour le risque financier et environnemental – les deux se trouvant à son sens, fort étroitement imbriqués – représenté par de nouveaux projets à très grande échelle ; il cita pour illustrer son propos, le cas Silver-Sun, et allait poursuivre, quand il fut interrompu par l’Organe : « Un instant Agent Tristan ! ».

Il y eu un silence de plomb, puis la masse visqueuse se mit à ferrailler, à l’image de ce randonneur surpris par la nuit, explorant frénétiquement les recoins de son sac à dos en quête d’une hypothétique lampe frontale. L’Organe s’agita sur sa base, doublant sensiblement de volume, ses pulsations lumineuses gagnèrent en puissance, puis après quelques éructations indignes de la fonction suprême qui était la sienne, retomba comme un soufflé sortant du four – l’analyse en temps réel de données multifactorielles liée à la prise de décision quasi-instantanée, n’ayant pas à proprement parler de visées purement esthétiques. La sentence tomba implacable. « Agent Tristan, veuillez revoir votre position sur ce dossier ! Je répète : re-vo-yez d’ur-gen-ce vo-tre po-si-tion ! ». Rapide, propre, efficace et sans appel.

Sur ce, perdant peu à peu son rayonnement syncopé, l’Organe, épuisé par cette démonstration éclatante à défaut d’être élégante, s’affaissa définitivement, laissant le soin à son fidèle N°1 de congédier l’assemblée. Dany Goodman rattrapa ‘’le bébé au vol’’ et conclut en beauté, exhortant ses troupes à avancer ensembles main dans la main et surtout dans la même direction. Amen. Deux salves assassines adressées par un D.G courroucé, à l’indiscipliné K.A.M Tristan A., qui venait une fois encore, et qui plus est en sa présence, de fouler aux pieds un principe fondamental et fondateur, celui de l’adhésion totale et inconditionnelle aux valeurs du Groupe – valeurs qui n’entendaient pas en la circonstance, s’embarrasser du moindre scrupule....

... Lorsqu’il ouvrit à nouveau les yeux, un dense nuage rouge, provoqué par la mise en service des premiers parcs marins de réflecteurs solaires au large de Mare Nostrum, planait, menaçant, sur le quartier d’affaires ; les implantations terrestres venant depuis peu – et dans cette partie précise du monde – d’atteindre leur seuil de saturation. Au cœur du quartier, l’imposant miroir circulaire, un bouclier métallique recouvrant d’un seul tenant toute la Grand Place – délire d’un contemporain mégalomane –, s’empourpra et embrasa brusquement les structures complexes de verre et d’acier des tours environnantes ; ce nouveau phénomène lumineux mal connu, mais réputé non polluant, venait néanmoins de contaminer l’âme de Tristan jusque dans ses moindres recoins.

Tristan qui, au sommet de la plus haute d’entre elles, se remettait tant bien que mal de l’humiliation infligée devant ses pairs par un D.G à la botte du système, imagina les deux gerbes de feu immenses et crépitantes des Sisters léchant goulûment la base du Nid d’Aigle, où mijoteraient bientôt – avec force pleurs et grincements de dents – une bande de misérables qui se prenaient aujourd’hui encore, pour la crème de l’humanité. Cette tentative de reconstitution de l’enfer, loin de l’abattre davantage, lui ouvrit au contraire l’appétit ; il n’éprouva d’ailleurs aucune gêne particulière à passer ainsi sans transition, d’un scénario d’apocalypse, à la perspective moins grandiose de satisfaire un besoin somme toute assez primaire.

Le ciel avait à présent retrouvé son bleu profond parsemé çà et là d’insignifiants reflets furtifs ; une fois arrivé aux pieds des Sisters, Tristan emprunta comme tout un chacun ici, le R.M.I (Réseau Magnétique Intuitif), qui le conduirait par translation – grâce à l’action d’un flux électro-magnétique en surface –, sans le moindre effort, et par la simple action de la pensée, sur son lieu de restauration préféré ; il revoyait ainsi tous les jours et aux mêmes heures, les mêmes figurines de bakélite – dont il faisait à présent partie –, glissant avec l’immobilité des statues et sans le moindre bruit, d’un point à un autre du miroir de métal poli de la Grand Place. Lui revint alors à l’esprit l’image de la boite à musique de l’ancêtre, et celle indémodable et indélébile de la pin-up à la mouche, plantée là, comme une madone délurée devant le temple moderne de la consommation. Les notes saccadées du ragtime grinçant, avaient par contre et depuis longtemps – à l’image du ballet silencieux dans lequel il se trouvait impliqué –, déserté son esprit.

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§- 8 octobre – 12.03 – Le vieux ragtime était éternel.

Une fois sur place, il chercha sans succès à ajuster le visage de l’hôtesse du snack, sur celui qui s’était malgré lui fait une petite place au chaud dans sa mémoire. Absente, dommage ! Une demi-heure plus tard, il reprit, à peine rassasié et surtout sans le moindre soupçon d’entrain, le chemin des Sisters. Le Bouclier à cette heure-ci, n’était qu’un immense chassé-croisé fantomatique d’employés de Mare Nostrum, glissants rigidifiés vers un après-midi laborieux et sans joie. Dans cette toile mouvante à ciel ouvert, il reçut soudain un véritable flash visuel, croyant reconnaître ce qu’il était précisément venu chercher ; et d’ailleurs, ‘’ce qu’il était précisément venu chercher’’ venait de lui sourire – en dehors du service, bien sûr, c’est permis... Il en fit autant, mais décodant assez mal ce type de signal, le fit gauchement, et le regretta.

Se retournant, il constata que la direction opposée et la vitesse additionnées de leurs déplacements respectifs, les avaient déjà considérablement éloignés l’un de l’autre. Pas assez toutefois pour lui permettre de distinguer de dos – elle regardait déjà droit devant, volontaire –, la silhouette frêle et galbée, toute vêtue de noir et de strass de... ? Le temps presse, et il est malheureusement beaucoup trop tard pour la baptiser.

À cette distance on ne pouvait être certain de rien, mais Tristan en aurait vendu son âme au diable, ou à son représentant sur terre : dans la main droite appartenant au corps fragile auquel correspondait ce visage, dans la main de celle dont il ignore en cet instant même encore le nom, et dont l’ombre vient d’être au loin, aspirée par le soleil sans pitié de la Grand Place ; dans cette main menue, scintillaient – sous l’action du déplacement d’air –, accrochées comme par miracle à une souple branche, les feuilles effilées aux reflets d’argent...

... D’une branche d’olivier.

Arrivé au sommet du Nid d’Aigle, il put constater que le diable avait déjà jeté çà et là quelques boulettes de souffre sur son passage, tous sans exception, acquis corps et âme à l’ORGANE, se détournèrent prudemment ; le comportement malheureusement prévisible de son entourage lui permit de dissoudre ses derniers scrupules sans le moindre résidu. Il eut soudain besoin de prendre une bouffée d’oxygène, et laissa porter son regard en direction du jardin en contrebas. Il y reconnu la silhouette noire aux reflets de strass dont il devinait le visage, elle se tenait là, debout près de l’olivier ; et chose hautement improbable, elle lui faisait à présent signe de la main ! Comment ?!...

Ensuite tout s’enchaîna très vite, il songea sans rancune à la boite à musique de l’aïeul, puis imagina en contrebas la frêle silhouette pétrifiée, le bras levé en signe d’adieu, au beau milieu de ce monde aux règles absurdes, un monde figé pour l’éternité, ce monde avec lequel il s’était confondu, dans lequel il s’était lui aussi fourvoyé...

Il voulut lui crier qu’il était trop tôt, que jusqu’à demain matin 7 :30 au méridien origine, il restait encore assez de temps pour inventer une vie entière, et peut être deux, pourquoi pas ! Mais il y avait aussi autre chose...

C’est cette ’’autre chose’’ qui l’éjecta malgré lui hors des Sisters, et le força à courir sous le regard médusé de ses contemporains – déjà immobiles –, jusqu’au jardin de l’olivier. Elle l’attendait. Ils s’assirent côte à côte sur le muret moussu, et c’est elle qui parla la première...

******

§- le lendemain 9 octobre –7 :31 – Le silence des âmes

Transportons-nous à présent dans le bureau de Tristan. Si sa surface de cristal avait détecté sa présence, elle lui aurait proposé ce message :

-Méridien Origine : 7 :00
-Émetteur message : K.A.M Tristan ALONE
-Statut Message : BLOQUÉ - DÉTRUIT
-Raison : DÉTECTION ERREUR
-Type erreur : MENACE DE TYPE 1
-Niveau de décision : ORGANE CENTRAL

Tristan Alone K.A.M de Daisy Concept* ne lira jamais ce message, il aurait précipitamment quitté son bureau la veille aux alentours de 13:00. Depuis, il a bel et bien disparu de Mare Nostrum, tout comme une certaine..., que les yeux gourmands des princes de la finance mondiale chercheront encore longtemps à la pause déjeuner.

Le dernier à les avoir aperçus serait un certain Bob Zimmerman, il leur aurait même – selon ses propres dires – donné sa bénédiction. Lui aussi s’est volatilisé peu après.

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§- Epilogue

Quelques années plus tard, l’humble ouvrier – toujours le même – est venu, mandaté par son entreprise, arracher et débiter l’olivier millénaire qui s’était petit à petit laissé mourir après la disparition de ses visiteurs. L’ouvrier consciencieux en a profité pour astiquer la plaque de bronze patinée par le temps où l’on peut lire enfin, venu du fond des âges, le texte d’un certain Justin, historien du 3ème siècle de notre ère. Un texte d’une étonnante puissance évocatrice :

« AU TEMPS DU ROI TARQUIN, DE JEUNES PHOCÉENS VENUS D’ASIE ABORDÈRENT À L’EMBOUCHURE DU TIBRE, ET SE LIÈRENT D’AMITIÉ AVEC LES ROMAINS. ENSUITE, ILS PARTIRENT SUR LEURS NAVIRES AUX CONFINS DE LA GAULE ET FONDÈRENT MASSILIA AU MILIEU DES LIGURES ET DES PEUPLES SAUVAGES DE LA GAULE.

PAR EUX DONC, LES GAULOIS S’ADOUCISSANT ET RENONÇANT A LA BARBARIE APPRIRENT LES USAGES D’UNE VIE CIVILISÉE, LA CULTURE DES CHAMPS, ET LA MANIÈRE D'ENTOURER LES VILLES DE REMPARTS.

DÈS LORS, ILS PRIRENT LA COUTUME DE VIVRE SELON LES LOIS ET NON PAR LES ARMES, DE TAILLER LA VIGNE, ET DE PLANTER L’OLIVIER. »

-Justin XLIII 3-4

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Ludo Laplume · il y a
Bravo Serge! Une très belle oeuvre d'anticipation sous la narration d'un conteur sympathique et plaisant. Beaucoup de points positifs : le style, la transposition, les technologies, les personnages, le rétrospectif, l'humanité et ses travers, la rencontre amoureuse, et la morale. Et tout ça se tient très bien sans se perdre ou se mélanger. Compliment!
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