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Celle qui ne voulait pas voir

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Aurélie Beutin

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Quand le générique de sa série préférée résonna dans le salon, Martine avait déjà dîné, fait la vaisselle et enfilé sa chemise de nuit. Elle éteignit la télévision du salon et se rendit dans sa chambre à l’étage. Après avoir allumé le deuxième téléviseur de la maison et s’être glissée dans son lit, elle se laissa emporter par le suspense prenant de son feuilleton.
Concentrée, elle n’entendit pas la porte s’ouvrir, au rez-de-chaussée. Ce ne fut lorsque deux ombres apparurent à l’entrée de sa chambre qu’elle sursauta.
- Caroline ! Tu m’as fait une peur bleue ! s’exclama la mère de famille, une main agrippée à sa poitrine.
L’intéressée s’excusa et, faisant un pas de côté, laissa entrevoir à Martine une autre silhouette.
- Bonsoir Mme Glehen.
- Bonsoir Julie. Mais dites-moi, il est déjà tard. Vous devez avoir faim.
Caroline se hâta de répondre :
- On a mangé chez Juju.
- Okay !
- On te laisse. On a un exposé à terminer avant jeudi...
- Hum hum, répondit Martine, rivant de nouveau ses yeux sur l’écran de télévision.
- Et Papa ? Il n’est pas là ?
- Non...
Plongée dans sa série, Martine ne vit pas l’expression contrariée qui s’installa sur le visage de sa fille. Elle ne vit pas non plus la jeune Julie se faufiler dans le couloir, tandis que Caroline s’appuyait, les bras croisés, contre la commode.
- Il n’est jamais là ! s’exclama l’adolescente. Et toi, tu le laisses faire, tu ne dis rien.
- Il est avec son club de Bowling, Caroline !
- C’est ce qu’il te dit.
- Attention, c’est de ton père que tu parles.
- Mon père...Sur le papier, ouais !
- Caroline !!!
- Il est plus souvent avec ses copains, comme il dit, qu’avec toi, qu’avec nous ! Et tu ne t’es jamais posée de questions ?
A cette dernière interrogation, Martine ne répondit que par le silence. Excédée, sa fille disparut dans le couloir en soupirant.
Laissant le dernier mot à l’adolescente, la mère de famille tenta de se replonger dans son feuilleton. En vain. Sa conversation avec Caroline lui avait fait perdre le fil. Elle n’arrivait plus à se laisser happer par l’intrigue. Elle zappa quelques minutes à la recherche d’un autre programme. Mais le cœur n’y était plus. Elle éteignit le téléviseur avant de retourner se coucher.
Bien que fatiguée par sa journée, elle ne parvint pas à trouver le sommeil. Elle voulut croire que cela était dû à son échange avec Caroline. Elle avait horreur que sa fille se permette de lui faire la leçon. Néanmoins, elle s’aperçut rapidement qu’elle n’était pas fâchée contre l’adolescente. En vérité, c’était bien le vide dans le lit, à côté d’elle, qui la dérangeait.
Le malaise tenta de s’installer, mais elle le repoussa avec résolution. Après une bonne vingtaine d’années de mariage, il était normal de voir les liens entre deux membres d’un couple se relâcher un peu. « Si je peux me permettre, vos relations sont devenues très élastiques ! » susurra une voix narquoise à l’intérieur de sa tête. Pour ne pas se laisser envahir par la tristesse et la colère, la mère de famille essaya d’occulter l’impression d’abandon qu’elle ressentait, en repensant à tous les bons moments qu’elle avait vécus avec son mari.
Michel et elle s’étaient rencontrés au cours d’une fête foraine, grâce à l’intervention d’amis communs, comme cela se faisait souvent. Il lui avait semblé un peu timide et elle avait trouvé cela touchant. Le caractère bravache et les mains baladeuses des autres garçons de son âge avaient achevé de l’irriter. Jusque-là, elle avait eu le sentiment de n’avoir rencontré qu’une longue succession de beaux parleurs. Aussi Michel s’était trouvé être un véritable courant d’air frais, balayant à sa manière toutes les déceptions qu’elle avait pu connaitre.
Il était calme, posé. Contrairement à tous les autres qui lui faisaient l’apologie de leurs qualités, sans lui laisser l’occasion de s’exprimer, il s’était intéressé à elle, l’avait questionnée sur ce qu’elle aimait. A la fin de cette soirée, elle s’était surprise à aimer son profil volontaire, la lueur intelligente dans son regard et la manière dont ses cheveux, qu’il portait longs à l’époque, tombaient sur sa joue.
C’était la première fois qu’elle s’était sentie séduite, amoureuse. Ils s’étaient fréquentés. Et rapidement, il l’avait demandée en mariage. Ils venaient d’avoir vingt ans. On faisait moins trainer les choses dans le passé. Martine sourit en repensant à quel point il était beau dans son costume de jeune marié. Le port du nœud papillon et le fait d’être au milieu de toutes les attentions l’avait rendu mal à l’aise. Et il avait rougi à de nombreuses reprises ce jour-là. Elle avait trouvé cela adorable. Les premières années de leur union s’étaient écoulées sans accroc.
Puis, une routine s’était installée, une routine qui étouffait Martine. Ce n’était pas comme cela qu’elle avait imaginé sa vie. Chacun avait grandi un peu à sa manière. Son couple lui avait semblé désaccordé. Les disputes s’étaient faites de plus en plus nombreuses et les conflits s’étaient éternisés.
- Qu’est-ce qui ne va pas ? avait un jour hurlé Michel, excédé. Qu’est-ce que tu veux, Martine ? Les choses étaient tellement plus simples avant !
Elle avait cru qu’ils en étaient arrivés au point de non-retour. Puis, il y avait eu ce jour où, alors qu’ils étaient tous deux assis à une terrasse de café, elle avait surpris Michel en train de regarder deux petits enfants qui jouaient sous la surveillance de leur jeune baby-sitter. Martine avait été hypnotisée par le spectacle de ces deux charmantes têtes blondes et de leur gestuelle inaboutie. Elle avait écouté de loin leur babillage et avait été frappée par l’évidence : il était là le renouveau pour son couple.
- Nous devrions peut-être avoir un enfant. Qu’est-ce que tu en penses ? avait-elle proposé.
Michel avait alors détourné les yeux de la scène qu’il observait, et avait posé sur elle un regard transporté. Puis, il avait acquiescé d’un mouvement rapide et pensif de la tête.
Un peu moins d’une année après ça, Caroline était venue au monde. Et ils s’étaient remis de concert à afficher des sourires extatiques de jeunes mariés. Puis le bébé avait grandi et Martine avait senti l’euphorie de Michel retomber.
Ce dernier avait d’ailleurs décidé de se trouver un passe-temps, comme si la vie de famille ne l’occupait pas assez. Et son choix s’était porté sur le bowling. Cela lui ressemblait tellement peu. La jeune femme avait dû contenir sa surprise quand il lui avait annoncé sa décision. Michel avait donc intégré une équipe, s’était mis à participé à des tournois.
Alors régulièrement, durant les week-ends, le couple se rendait aux compétitions. Martine discutait avec les autres épouses tandis que son mari pulvérisait les quilles sous les acclamations de ses nouveaux comparses.
Au départ, cela avait un peu amusé la jeune femme. Mais elle n’avait pas tardé à se laisser gagner, avec le temps, par la lassitude. Entre les épouses de joueurs, les mêmes conversations revenaient de week-ends en week-ends. La durée des compétitions s’étirait inexorablement. Tous les éléments clownesques et désuets de ce sport avaient finalement réussi à irriter la mère de famille.
Martine avait décidé de ne plus se déplacer. Michel avait paru un peu déçu, mais ne s’était pas laissé abattre, se rendant à ses compétitions sans son fan club familial. Désormais, au lieu de s’ennuyer au bowling, Martine s’ennuyait chez elle sans son mari.
- Tu devrais lui demander de se calmer avec ça, lui avait conseillé une amie. Ce n’est plus un gamin.
- Il finira bien par arrêter de lui-même, avait répondu Martine.
Mais Michel avait persévéré dans sa voie. Chaque weekend, le père de famille venait, à son retour, annoncer ses exploits à sa femme. Et chaque weekend, cette dernière se bornait à afficher une mine désintéressée, espérant parvenir à le dégoûter. Michel ne semblait pas y prêter attention, disparaissant aussi les soirs de semaine, allant jusqu’à emprunter le break de sa femme pour transporter du matériel. Malgré ses manies et ses explications, Martine avait commencé à douter du fait qu’un loisir puisse prendre autant de place dans la vie de quelqu’un. Il devait bien y avoir autre chose. Elle avait commencé à poser des questions et n’avait obtenu, en retour, que la froide indifférence de son mari. Les années avaient passé et malgré leurs disputes à sens unique, les choses n’avaient pas évolué.
L’idée de demander le divorce avait traversé l’esprit de Martine plusieurs fois. Mais après avoir pesé le pour et le contre, elle n’était pas parvenue à se décider. Certaines de ses amies l’avaient fait et même si elles lui soutenaient le contraire, ne semblaient pas vraiment heureuses.
Et puis, comment ferait-elle toute seule avec Caroline ? C’était Michel qui générait la plus grosse partie des revenus du foyer. Pourquoi se plaignait-elle ? L’absence de son époux lui permettait de jouir d’une certaine forme de liberté. Contrairement aux autres femmes mariées, Martine n’avait rien à justifier auprès de Michel car Monsieur, même les moments où il était là, semblait absent. Elle aurait pu vider l’intégralité de leur compte en banque, il n’aurait rien vu. Cette situation pouvait, à la fois, la faire rire et la faire pleurer. Martine lisait une forme d’incompréhension dans le regard de ses proches, mais se bornait à dire que tout allait bien. Soucieuse de préserver les apparences, la mère de famille avait fait le choix de l’inertie.
Deux heures s’étaient écoulées sans qu’elle parvienne à trouver le sommeil. La fatigue pesait lourdement sur elle, mais son esprit refusait de trouver le repos. Poussant un long soupir, la mère de famille s’extirpa de son lit et descendit à la cuisine. L’horloge numérique du four à micro-ondes perçait l’obscurité de ses chiffres lumineux. L’écran affichait 1H30.
Martine s’empressa de faire chauffer une tasse d’eau. Elle trouverait plus facilement le sommeil en ayant bu une bonne verveine. Elle s’était convaincue avec le temps de l’efficacité de ce type de boisson, même si la seule chose qui pouvait la soulager, elle le savait, ressemblait plus à une discussion avec Michel.
Claquant la porte du four micro-ondes d’un geste irrité, elle porta la tasse à ses lèvres. Qu’il aille au Diable après tout. Elle avait autre chose à faire que de lui courir après. Lasse, elle se dépêcha de boire sa tisane et d’aller se recoucher.
Lorsqu’une clé joua dans la serrure au rez-de-chaussée, Martine ne dormait toujours pas. Entendant les pas de Michel dans l’escalier, elle se retourna sur le matelas pour présenter son dos à la porte. Comme à son habitude, il entra dans la chambre sur la pointe des pieds et se déshabilla dans le noir. Pendant un instant, Martine n’entendit plus rien. Il devait être penché au-dessus d’elle, cherchant à savoir si elle dormait ou non. Elle garda les paupières closes, simulant un sommeil profond. Il était hors de question qu’elle lui donne l’impression de l’avoir attendu. Au réveil, ils s’éviteraient du regard, échangeraient le minimum de mots possible. C’était triste, mais elle avait sa fierté. Que Monsieur mène sa vie, elle menait la sienne.
Martine écouta son mari se glisser comme un voleur sous les draps. Quelques minutes plus tard, ses ronflements familiers commencèrent à s’élever. Finalement, elle s’endormit, vaincue par la fatigue.
Un vacarme sans nom les réveilla en sursaut à six heures du matin. Ils entendirent des pas brutaux et multiples gravir les escaliers. En une seconde, une nuée d’hommes pénétra dans la chambre. Michel fut extirpé du lit avec rudesse.
- Michel Glehen ?
- Oui...mais...
Quand la lumière fut allumée, Martine vit qu’ils étaient tous armés et vêtus d’uniformes. Les yeux écarquillés, elle les regarda menotter son mari. Elle sentit l’un d’entre eux l’attraper par le bras et l’entendit lui demander de s’habiller pour les suivre.
Ils passèrent devant la chambre de Caroline. La porte grande ouverte laissa voir une pièce vide. Les draps et les couvertures pendaient en désordre du lit. La jeune fille, fâchée par leur discussion de la veille, avait probablement décidé d’aller dormir chez Julie. Martine se sentit réconfortée malgré les circonstances. Au moins, sa fille n’avait pas assisté à ce désastreux spectacle.
A la gendarmerie, Martine fut conduite dans une pièce étroite et surchauffée. Au bout d’un long moment, un agent entra et posa des dossiers sur la petite table meublant l’endroit. Il lui annonça alors que Michel était un assassin et qu’il n’en était pas à son coup d’essai. Le choc fut tel que Martine ne capta le reste de son discours que sous la forme d’un magma de sons brouillés. Elle l’entendit parler de cadavres de jeunes filles, d’usines désaffectées, de traces de sang dans le break.
- Le but de cet interrogatoire est de déterminer votre degré d’implication dans ces crimes.
- Quoi ?!
Le gendarme lança à la mère de famille un regard chargé de mépris. Martine sentit le rouge lui monter aux joues.
- Non mais vous n’allez pas bien ! Nous sommes des gens honnêtes, nous n’avons rien fait de mal !
- Nous avons des preuves solides contre votre mari, Mme Glehen. Des traces de sang dans votre voiture, notamment. Vous n’allez pas me faire croire que vous n’étiez au courant de rien ?!
L’officier marqua une pause avant de reprendre :
- Et supposons que vous ne saviez rien : vous ne vous êtes jamais posée de questions sur les absences régulières de votre époux ?
- Non, puisqu’il me disait qu’il était avec son club de bowling !
- Mme Glehen, cela fait plus de douze ans que votre mari n’a pas pris de licence.
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Bruninho · il y a
Belle chute ! Les pistes ont bien été brouillées.
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