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Qualifié

Longtemps, elle avait cru que sa vie auprès de son mari et de ses enfants était ce qu’elle avait toujours voulu. Bien sûr, tout n’était pas parfait, il y avait des hauts et des bas comme chez tout le monde, mais cette vie lui convenait. Confortable et bien tracée. Elle s’ajustait aux envies de chacun pour faire tourner son petit monde du mieux possible.

Quand elle se comparait aux gens qu’elle fréquentait régulièrement dans les milieux artistiques, elle se trouvait chanceuse d’avoir une vie familiale équilibrée et unie malgré les tempêtes qui parfois survenaient. Combien d’amies de son âge n’avaient pas su résister aux affres du temps sur leur couple !

Mais c’était avant de la rencontrer. Elle se rappelle ce soir d’avril où on lui présenta Camille. Une jeune artiste peintre qui sortait tout juste de l’école et qui cherchait à exposer. Son petit ami qui n’était autre que le neveu de son mari avait pensé à sa galerie et l’avait amenée lors d’un vernissage.

Elle se souvient de son premier regard. Profond et apaisant. Elle s’y était perdu un instant avant de la saluer verbalement. Elle se rappelle très bien de l’onde électrique qui lui parcourut le bras lorsqu’elles se serrèrent la main. Cet étrange contact physique qui lui donna des frissons jusque dans le dos.
Troublée sans en comprendre la raison, elle avait discuté avec elle pour en connaître davantage sur son parcours artistique et décider d’un premier rendez-vous pour découvrir son travail.

Camille était venue la semaine suivante à la galerie pour amener quelques toiles. Le courant était passé tout de suite, le tutoiement s’était imposé dès les premières minutes. Elles avaient parlé de son travail, de ses projets à venir. Puis, sans s’en apercevoir, de sa vie personnelle et de ses aspirations. Camille parlait naturellement, comme si elle se confiait à une amie alors qu’elles ne se connaissaient que depuis quelques heures. Étrangement, elle fit progressivement de même, elle qui se donnait comme règle de conduite de ne jamais mélanger vie privée et vie professionnelle.

C’est seulement en rentrant chez elle qu’elle avait pris conscience de l’étrangeté de cette première séance de travail qui ne ressemblait à aucune de ce qu’elle avait déjà vécu. Son profond regard l’avait plusieurs fois troublée, au point de se rappeler à elle au moment de s’endormir. Elle comprenait que son neveu en soit tombé amoureux facilement.

Elles s’étaient revues la semaine suivante pour la présentation d’une série de tableaux que Camille n’avait pas apportés la première fois. Elles s’étaient fait la bise naturellement, comme deux amies de longue date, se demandant à chacune comment l’autre allait vraiment, avec ce regard qui attend une réponse franche, et non ce « ça va » énoncé machinalement par habitude.

Après une rapide présentation, elle avait voulu accrocher une des toiles au mur pour l’observer avec un peu plus de recul. Camille lui avait proposé son aide pour la porter et l’installer. Juste au moment de l’attraper, leurs mains s’étaient effleurées. Elles s’étaient tues alors d’un coup, se regardant intensément d’un air surpris : chacune venait de ressentir un frisson leur parcourir tout le corps, une sorte de décharge électrique incompréhensible. La surprise passée, elles en avaient ri franchement puis avaient accroché le tableau. Puis elles s’étaient reculées pour observer. Ce n’est que quelques minutes plus tard qu’elle s’était rendu compte qu’elles s’étaient mises l’une à côté de l’autre au point de se toucher franchement. Quand elle en avait pris conscience, elle avait fait un pas de côté, légèrement gênée par cette proximité qui n’avait pas lieu d’être.
Elles avaient discuté tout l’après-midi avec intérêt et passion. A tel point qu’elles ne s’étaient pas rendu compte du temps qui s’écoulait. Ce n’est qu’à la nuit tombée qu’elles avaient réalisé qu’il était déjà bien tard et qu’il fallait se quitter.

Au moment de se dire au revoir, elles s’étaient pris spontanément dans leurs bras pour se faire la bise. C’était naturel, spontané. Pas du tout professionnel.
Une fois les tableaux chargés dans sa voiture, Camille lui avait proposé spontanément de venir chez elle pour voir les toiles trop grandes pour être facilement transportées. Le temps s’était figé un instant, durant lequel elles s’étaient regardées profondément, laissant à leurs âmes toute la place pour communiquer sans entrave. Puis elle s’était entendu répondre « oui, avec plaisir. Lundi prochain ? ». Camille avait acquiescé d’un large sourire.

Ces quelques jours d’attente lui avaient paru interminables. Elle avait essayé d’occuper son esprit un maximum en se mettant à jour de sa paperasse administrative, en répondant aux dizaines de mails en souffrance, en se tenant au courant des nouvelles tendances artistiques, en préparant sa prochaine expo.

Puis lundi était arrivé. Camille habitait un loft dans un ancien hangar entièrement réaménagé, très lumineux et assez spacieux pour se réserver un espace pour son atelier. Aménagé de façon minimaliste avec beaucoup de goût, ce lieu respirait le calme et le bien-être.

Camille lui avait proposé de visiter tout de suite son atelier, avec l’enthousiasme d’une enfant qui veut montrer ses dessins à sa mère. Cette spontanéité toute joyeuse l’avait amusé. En total contraste avec le loft, l’atelier regorgeait de toiles posées à même le sol et adossées aux murs les unes sur les autres, le bureau avait disparu sous un amoncellement de tubes de peintures, de pinceaux, de brosses et d’autres objets hétéroclites, plusieurs toiles inachevées attendaient patiemment sur des chevalets.

Elle avait été ébahie par tant de créativité chez une artiste si jeune. Sa surprise avait dû se lire sur son visage : Camille avait expliqué comme pour s’excuser qu’elle avait commencé de peindre bien avant d’entrer aux Beaux-Arts. Une seconde nature chez elle, un besoin irrépressible de jeter de la couleur sur une toile et de travailler la matière. Curieuse, elle avait demandé la permission de regarder les toiles adossées au mur et qui semblaient abandonnées. Camille ne s’y était pas opposé, l’invitant même à faire comme chez elle et qu’elle était la bienvenue.

Au bout d’un certain temps, Camille s’était impatientée et lui avait rappelé qu’elle lui avait proposé de venir pour voir ses plus grandes toiles. Elle l’avait entraîné alors vers une porte au fond à droite, qu’elle n’avait pas remarqué de premier abord. Camille l’avait ouverte et invitée à entrer. Qu’elle ne fut pas sa surprise de découvrir une pièce toute aussi grande que la précédente, où étaient installées aux murs des toiles géantes. Elle s’était avancée jusqu’au centre pour mieux s’imprégner de ce qui se présentait à ses yeux. Elle ne parlait plus, subjuguée par tant de force et de beauté qui se dégageaient de ces tableaux.

Camille s’était approchée en silence pour ne pas la distraire, un large sourire aux lèvres, émue presque de voir quel effet ses toiles pouvaient produire. Tout proche d’elle, elle avait vu alors qu’une larme glissait sur sa joue. Instinctivement, Camille avait posé sa main sur son bras et lui avait demandé si ça allait. Elle avait alors tourné son visage vers elle, son regard planté dans le sien, et lui avait répondu en chuchotant « C’est magnifique Camille. Tu es magnifique ». Et là, dans un instant de grâce où le monde et la raison se taisent, leurs visages s’étaient rapprochés pour laisser leurs cœurs parler.

Elle se souvient encore de l’intensité de ce baiser, de la chaleur qui inonda son corps, de cette envie de se donner complètement à cet autre être qui ne faisait plus qu’un avec elle en cet instant. Ce moment inoubliable où deux âmes se sont retrouvées, en faisant abstraction de leur identité sexuelle et de leur différence d’âge.

C’était il y a plus d’un mois. Plus de nouvelles de Camille depuis. Elle se rappelle avoir été confuse après ce baiser : était-ce l’émotion ? la peur ? Elle avait simplement dit « je crois que je devrais y aller » avant de s’enfuir presque du loft. Elle n’avait pas son numéro de téléphone, mais l’aurait-elle seulement appelée ? que lui aurait-elle dit ? Elle voulait au moins savoir si Camille allait bien. Et peut-être aussi lui dire qu’elle lui manquait. Que ses regards profonds, sa voix empreinte de douceur, sa spontanéité la réveillaient la nuit.

Puis un soir, alors qu’elle avait fini par se faire une raison afin de ne pas sombrer dans l’attente, Camille refit son apparition à la fermeture de la galerie. De son bureau, elle la vit entrer et s’adosser sur le chambranle de la porte. Elle resta interdite et muette en la regardant, les yeux brillants. Elle entendit Camille lui dire simplement « Tu me manques » auquel elle répondit « Moi aussi, Camille, tu me manques ». Elle se leva alors pour aller la serrer dans ses bras et blottir sa tête dans le creux de son cou pour mieux la retrouver. Après quelques minutes, Camille lui proposa de venir chez elle pour la soirée. Elle accepta, envoya un SMS à son mari pour le prévenir qu’elle rentrerait tard et ferma la galerie.

Au début, elle aimait se cacher. Se cacher pour la voir. Parce que c’était mal vu. Parce que c’était interdit. Parce que ça bouleversait sa vie et ses idées reçues. Aimer en cachette et n’être que deux à partager ce secret qui les liait à jamais quoiqu’il arrive. Aimer aussi à se donner corps et âmes parce qu’elles ne pouvaient pas faire autrement tellement elles avaient besoin l’une de l’autre.

Elle jonglait entre ses deux vies qui ne pouvaient être que parallèles et qui semblaient si à l’opposé l’une de l’autre. Elle aimait son mari. Elle aimait Camille. Ses enfants, aussi. Il arrivait parfois que ses deux vies se croisent lors d’un vernissage où se rencontraient son mari et Camille. Elle reprenait alors son rôle de femme mariée et directrice de galerie, qui prend soin de tous ses invités, et plus particulièrement de ses artistes protégés, dont faisait partie Camille. Camille qui acceptait de jouer le jeu.

Mais jusqu’à quand ? Cette question la réveillait la nuit. Elle était pleinement consciente de la souffrance de Camille qui attendait patiemment qu’elle se libère, qu’elle lui envoie des SMS ou qu’elle l’appelle tout simplement. Elle-même en souffrait aussi. Ne pas pouvoir la voir aussi librement qu’elle l’aurait souhaité la rendait malade. Elle voyait bien cette autre vie que lui proposait Camille, plus douce, plus sereine, plus attentionnée et plus libre. Mais elle ne pouvait pas quitter sa vie actuelle : son mari était adorable, ses enfants sa raison de vivre.
Comment les abandonner sans les meurtrir ? Car elle savait qu’elle perdrait la garde de ses enfants si elle franchissait la porte de cette autre vie et qu’ils le vivraient comme un abandon. Sans occulter le fait qu’ils pourraient la rejeter étant donné le caractère atypique de sa relation avec Camille.

Au fil des mois, ce malaise s’accentua. Plusieurs fois, elle avait pensé quitter Camille : lui redonner sa liberté, elle qui était si jeune et avait toute une vie à inventer. Elle culpabilisait de lui imposer son autre vie, sans espoir de pouvoir lui offrir mieux. Mais elle n’arrivait pas à s’y résoudre : perdre Camille la tuerait à petit feu.

De son côté, Camille avait exprimé sa confiance en l’avenir, qu’elle pouvait l’attendre quelques années, le temps que les enfants soient plus grands et ne soient plus un obstacle à leur réunion. Elle continuait de vivre sa propre vie, de voyager pour ses expos, de rencontrer du monde pour nouer des contacts pour sa carrière qui démarrait fort. La voir quand c’était possible la remplissait tellement qu’elle pouvait continuer d’attendre le prochain rendez-vous. Accueillir ces moments de grâce au milieu du tumulte de sa vie.

Camille voyait bien qu’elle se rendait malade à ne pas pouvoir choisir. Et cela l’attristait. Elle désirait la même paix intérieure pour chacune, que ces moments ensemble soient reçus comme des cadeaux de la vie, comme des signes d’un avenir radieux qui pouvait attendre, puisqu’il était déjà là, devant leurs yeux et dans leurs cœurs.

Alors un jour, Camille lui écrit une lettre :
« Mon tendre Amour,
Il est parfois des choses qui vivent au-delà de la raison. Notre Amour en est un exemple vivant. Quand je me retourne en arrière et que je vois tout le chemin que nous avons parcouru ensemble ces derniers mois, je ne peux que penser que certaines rencontres doivent se vivre envers et contre tout. Que de certitudes et de préjugés qui ont volé en éclats de part et d’autre ! Que de belles choses que nous avons vécues alors que tout semblait impossible au premier abord. Chaque rencontre nous a permis de mieux nous connaître, de faire évoluer notre Amour comme jamais nous n’aurions pu l’imaginer au départ. Nous avons chacune grandies l’une pour l’autre, dépassant nos peurs et nos blessures du passé, pour avancer chaque jour un peu plus vers l’autre.

Je vois ta souffrance de ne pas pouvoir encore vivre avec moi. Je comprends ta peur de perdre tes enfants qui sont tout pour toi. Et Dieu sait que c’est tout à fait humain et que je ne t’en veux pas. Que je ne te juge pas non plus sur ton impossibilité à choisir. Je ne te demanderai d’ailleurs jamais de choisir, parce ce quel que soit ton choix, celui-ci te tuerait à petit feu. Et je ne souhaite surtout pas cela.

J’ai toute la vie devant moi pour t’attendre. Tu m’as dit un jour que je pouvais rencontrer quelqu’un d’autre, disponible et plus jeune, et que tu me laisserais partir parce que tu n’avais pas le droit de me faire attendre. J’ai entendu ta proposition et je t’ai répondu que c’était une possibilité. Mais tu n’as pas compris que ces autres possibles ne pourraient pas fonctionner. Comment aimer de nouveau une personne aussi intensément ? Se peut-il vraiment qu’un jour je ressente cette connexion si intense avec une autre personne ? Pourquoi irais-je ailleurs alors que je me sens enfin à ma place en étant à tes côtés ?

La course du temps s’est arrêtée lorsque je t’ai rencontrée. Le temps est une illusion qui nous fait juste peur. Peut-être attendrons-nous cinq, dix, quinze ans même avant de pouvoir vivre ensemble. Et alors ? Cela ne nous empêchera pas de vivre des moments intenses qui nous tiendront éveillées, qui nous nourriront à chaque instant et qui resteront gravés dans nos mémoires. Peut-être ne vivrons-nous ensemble que dix ou quinze ans : mais chaque année sera si intense qu’elle nous paraîtra multiple au point d’avoir l’impression d’avoir vécu une vie entière ensemble.

Le temps n’existe pas quand nous l’oublions. Vivons notre présent intensément sans penser à l’avenir et faisons confiance à la vie. Elle se chargera de nous réunir quand le moment sera venu.
Aies confiance en notre amour.

Camille. »

Des larmes glissaient doucement le long de ses joues. Elle replia la lettre et sut en cet instant que plus rien ne les séparerait, que ses craintes pouvaient s’envoler loin d’ici. Un jour, elles seraient enfin réunies. Peu importe le temps, il n’avait plus prise sur elles.

PRIX

Image de Été 2018
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Elena Hristova · il y a
une histoire vraiment touchante sur le grand amour qui ne cesse de nous échapper tout en nous faisant un petit coucous de temps en temps
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Zouzou · il y a
tout en sensualité , mes voix !
si vous aimez , ' les soldats imposent ' prix Printemps et ' à la ravigote ' prix Eté

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Jean-Baptiste van Dyck · il y a
Superbe histoire très bien écrite !Bravo Camille voici mes 5 voix ! Je vous invite au Vietnam pour découvrir et/ou soutenir mon texte en lice également pour la finale poésie printemps ! 
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/you-hanoi-me-part-2

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A. Mimeau · il y a
Beau coup de foudre inattendu.
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Ghislaine Barthélémy · il y a
Une très belle histoire d'amour qui mérite bien entendu mon vote... une histoire peu banale mais pleine de charme que j'ai appréciée de bout en bout.
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Keith Simmonds · il y a
Une histoire d'amour écrite avec beaucoup de sensibilité et de charme ! Mes votes ! Une invitation à découvrir “Ses lèvres rougissent” qui est en lice pour le Grand Prix Printemps 2018. Merci d’avance et bonne journée !
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André Robin · il y a
Mon vote t'est acquis
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Utilisateur désactivé · il y a
Bravo.mes 5 voix. Venez me lire à l'occasion
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Noels · il y a
Toutes mes voix pour cette très belle histoire d'amour, bien écrite;
Et je vous invite, si vous le souhaitez, à découvrir un tout autre univers en lisant une version humoristique et iconoclaste de la Genèse : http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/une-tres-breve-histoire-de-la-creation-1

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Kiki · il y a
j'ai tellement aimé que je reviens vous lire. Je l'ai fait lire à une amie dont les deux filles sont lesbiennes et elle a été touchée. Je lui ai dit de s'inscrire pour voter pour vous. Encore BRAVO
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Emma Hezac · il y a
oh c'est très gentil à vous, je suis très touchée.
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