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Bleu Cobalt

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Romain Angellier

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« Pierre, il y a quelque chose qui dérape, un truc qui déraille dans le jardin.»

Une voix sans timbre. Neutre. Dénuée de tout. Sophia garde son regard bleu clair étrangement fixe. Elle ne cille pas. Pierre ne parvient pas à distinguer ce qu’elle voit. Il sonde les végétaux, un léger vent les balaye et les anime, une douce et lente danse, spectacle agréable et reposant. L’herbe, un peu loin, émet des mouvements moins évidents, comme sous l’effet d’un trou d’air générant un vide, elle montre des oscillations incompréhensibles, pierre, les yeux froncés pour mieux identifier le phénomène nomme la manifestation : tourbillon. Peut être est-ce ce qui fascine tant Sophia.

A vrai dire, il n’a jamais vu le jardin aussi beau, le cerisier en fleur et l’hypnotisante pluie de ses pétales sous un ciel timidement bleu cobalt. Au second plan, dans la partie sombre du jardin, un nuage gris à l’étonnante opacité stagne et obscurcit la scène, il a comme jeté une ancre de ténèbres, et cette fois ce sont des feuilles mortes exagérément noires qui forment des spirales naturelles avant de mourir à terre. Pour Pierre, le contraste de la première scène à celle du fond est dérangeant.

Sophia se tient bizarrement immobile, les bras inertes le long du corps, face à la baie vitrée où son double réfléchi, démesuré, envahit l’espace vert et gris du jardin. C’est à peine si elle respire. Elle est comme de pierre, l’attitude figée d’une statue.

Une gêne s’éprend de Pierre qui n’ose pas la solliciter. Aucun mot ne vient. Il soupire discrètement, tend sa main et caresse légèrement l’épaule de sa femme. Aucune réaction et ses muscles lui paraissent beaucoup trop tendus, beaucoup trop durs.

Le téléphone sonne. Pierre se met en mouvement pour répondre. Il lâche difficilement Sophia du regard, le front plissé, visiblement soucieux de son état. La distance jusqu’au téléphone lui paraît énorme. Il arrive près du combiné et le numéro qui s’affiche est celui de l’hôpital. Il décroche ; « allô ? » Il marque un temps et attend, écoute, rien à part une pluie de parasite dense et désagréable. Il raccroche sans se répéter, se retourne vers Sophia qui n’a pas bougé, toujours immobile face au jardin, la lumière déferle à travers la baie vitrée, elle est maintenant d’une teinte blanche qui lui rappelle des vacances d’été passées sur les plages du nord de la Hollande.

Tout de suite des images nettes des jumeaux viennent envahir son esprit. Les larmes lui montent immédiatement. Il se focalise sur autre chose après un effort qui paraît l’avoir vidé de toute énergie. Sa femme. S’occuper de sa femme. Être là pour elle. Il revient dans sa direction, bienveillant et lui propose un thé. Tout son être se décline en un refus et subjugue Pierre. Jamais Il n’avait vu quelqu’un communiquer ainsi. Le relâchement total de ses muscles, notamment ceux du cou, s’affaissant, laissant chuter la tête, bientôt inclinée, le menton bas, les épaules comme soumises à un poids des bras trop lourds. Sans réfléchir, Pierre contourne Sophia rapidement, lui fait face sans la regarder et la prend dans ses bras. Il l’étreint aussi tendrement et doucement qu’il peut, passe sa main sur sa nuque maintenant totalement décontractée, puis dirige sa tête dans le creux de son épaule droite. Son esprit, malgré lui, fait une comparaison, Sophia, une poupée de chiffon.

Ils restent immobiles, là, au milieu de l’immense vitre où, il n’y a pas si longtemps, il était si agréable de regarder les jumeaux jouer dans le jardin. Le meilleur de tous les films. Le plus beau de tous les écrans.

Pierre sent qu’ils pourraient demeurer ainsi une éternité. La tristesse de sa femme, si c’en est une, commence à l’assaillir, et la vie, son flux, fragile, avec toute la lutte pour l'entretenir après l’anéantissement, battait en retraite. Lorsqu’il libère son étreinte, il se dégoûte lui même de son égoïsme, puis il met ça sur le compte de la survie émotionnelle.

Ses mains ne perdent pas contact avec le corps froid de Sophia, mais la distance s’impose, il lui fait toujours face et à de nouveau accès à son visage. Ce qu’il y voit l’effraie. La mâchoire, comme détachée, accentue sa maigreur, mais ce sont ses yeux, ce regard malade qui le glace. La tête penchée vers le bas, sans que les iris et les pupilles, vers le haut, ne décrochent d’une scène invisible dans le jardin, un regard dirigé vers la partie supérieure du jardin, fixe, vide, presque mort.

« Il faut que tu te reposes.»

Il prend sa femme dans ses bras, la soulève sans effort, elle est si maigre, prend les escaliers, et se dirige vers la chambre. Tout est pénombre à l’étage et il ne s’explique pas le bienfait soudain de l’ombre. Il ne s’aperçoit pas tout de suite que l’ampoule, arrivé en haut de l’escalier, a été changée pour une rouge. Une ambiance de chambre noire règne. Il arrive au seuil de la chambre à coucher et pousse la porte de la pointe du pied.

Le miroir plein pied de l’armoire lui renvoie l’image de la scène, sa silhouette portant sa femme à la force des bras sur un fond rouge lumineux, étrangement diffus, du jamais vu. Pendant quelques secondes il prend le temps d’intégrer l’information qui ne lui plait pas. Puis machinalement, du bout de l’index droit il actionne l’interrupteur afin de convoquer la lumière, même artificielle.

A nouveau, ce qu’il voit sous la lumière blanche de l’ampoule le dépasse. Le lit est parfaitement fait, comme tiré à quatre épingles, il ne reconnaît pas le dessus de lit d’un noir profond et opaque, épais et étrangement dense. Mais l’effroi qu’il ressent est dû à la robe de mariée de sa femme, disposée à sa place habituelle, les manches croisées sur la poitrine à la manière d’un défunt. Le contraste blanc/noir l’hypnotise un moment. Puis il fait abstraction de ce qu’il vient de voir et dépose Sophia sur la place vacante. Sa place.

« Sophia, Qu’est ce que tu as voulu dire avec la robe ? »
« Je n’y suis pour rien, ils m’ont obligés. »
« Qui ça –ils- ? »

Sophia se détourne du visage de son époux, les yeux grands ouverts, et semble regarder un point imaginaire sur le mur.

Il renonce à en savoir plus. Il aurait juste préféré qu’elle regarde à travers une fenêtre plutôt que ce mur nu. Le malaise le conduit à la salle de bain. Déjà, toujours dans la pénombre agrémentée d’un rouge diffus, il sent, il perçoit que quelque chose ne va pas. Est-ce l’angle improbable à travers lequel la porte est ouverte, ou plutôt entrebâillée ? Les réflexions inhabituelles de l’ampoule rouge sur le miroir ? Pierre inspire et passe le pas de la porte tout en appuyant sur l’interrupteur. Là, il a la confirmation de la sensation d’étrangeté. Un rouge à lèvre git dans le lavabo, et le miroir porte une phrase, « Qui sont-ils, Qui sommes nous ? » L’effroi gagne Pierre. Il ferme les yeux et soupire, tente de ne pas peser la bizarrerie de la situation, il la laisse planer au dessus de lui , à distance, sans la renier. Il est tenté de se passer de l’eau sur le visage mais un bruit, sourd, semblant venir du sous-sol, attire son attention. Il se met en marche, hagard, sans vraiment penser, ses sourcils sont exagérément froncés.

Le réel défile devant ses yeux sans qu’il le comprenne, il arrive sur le seuil de la salle de sport souterraine. Il ne voit pas tout de suite ce qui cloche. Bientôt les détails l’assaillent. Il se mord la lèvre inconsciemment. Son expression se tord un peu plus. Du sang, épais, lui coule le long du menton. Il sait, sans le voir, que les gouttes explosent à terre, forment des éclats, des fleurs rouges. Liquides. Il revient sur la raison de son effroi. Toutes les machines sont attachées ou entravées par des cordes. Les nœuds sont faits de manières à empêcher tous mouvements. Le sang chaud coule dans la gorge de Pierre. Il déglutit, trouve le goût du sang étrange, ni agréable ni désagréable. Des airs d’inquiétudes sur le visage, il passe à autre chose. Ses yeux vides revêtent une expression morte. Puis il cligne des paupières. Puis il bouge sans vraiment savoir où il va. Il se rend compte qu’il saigne aussi du nez. Il se dirige vers la machine allumée, entravée par les cordes, elle émet comme un bruit de plainte, un geignement, il l’éteint.

Du vent dans la tête. Les pensées défilent mais aucune accroche de l’esprit : n’est présente : N’est là. Il marche sans voir ni même avancer. Il suit une trajectoire aléatoire, l’impression que quelque chose d’invisible le pousse. Inconsciemment il a placé sa main en creux sous son menton pour recueillir ses saignements. Il s’arrête un instant pour en évaluer le niveau. La. Coupe. Est. Pleine. Il porte alors sa main à sa bouche pour la vider. Il déglutit plusieurs fois et la pensée folle de s’abreuver à la source intarissable de son propre sang. S’alimentant. S’auto régénérant. Il pense purge. Il pense assainissement. Le liquide est chaud. Il prend plaisir à le sentir dégouliner le long de l’œsophage pour rejoindre le bain de son estomac. Son esprit se brouille et une douleur dentaire apparaît. Il repense machinalement à un concept de croissance. Il y voit des os s’amincissant, s’étirant. La vision lui est difficilement supportable, alors il ouvre les yeux une énième fois, regardant le même spectacle encore et encore, répétitive est sa vie, à souhait, se dit-il à lui même, sans réussir à en tirer quelque chose de plus intéressant. Tout arrive en une fraction de seconde, il s’impose ce constat ; passé, présent futur, tout est si simultané. Et c’est tellement insupportable.

Non champ de raisonnement. Pierre erre à chaque pas. Il se sent hésiter à chaque fois que ses talons heurtent le sol. Comme si le parquet s’effondrait sous lui. Étrangement, il entend le bois céder bien avant qu’il perde l’équilibre. Et au prochain battement de cils, comme s’il ouvrait les yeux après un long sommeil, là, tellement parfaitement là, droit et stable. Il doute. Il prend le temps de s’observer marcher. Tous ses fluides sont en proies à une remise en question massive, pourtant tous les mouvements sont normaux. Il continue. Il ferme même encore les yeux par intermittence, jusqu’à bientôt évoluer en aveugle conscient. Un léger raclement sous ses semelles, un changement de salle, il ouvre les yeux. L’impression de percevoir la lumière pour la première fois. Sa vue se trouble. Des larmes. Elles s’évacuent. Elles coulent. Il ne sait pas combien de temps il reste immobile sur le seuil de la nouvelle salle mais ses joues ont le temps de sécher.

Ça ne lui saute pas aux yeux tout de suite mais le détail prend une proportion énorme dans son entendement. Six boules de billard sont alignées au centre, au rythme d’une paire, d’un espace... Pierre reconnaît la date et la trouve particulièrement cruelle. Chez lui tout est malaise. Il sent son estomac se contracter et lutte contre ses spasmes. Il respire bruyamment, prenant de grande bouffée d’air, seul exercice qui lui paraît adapté à la situation. La suite de chiffres est le jour de la mort des jumeaux. Simultanément, il ressent de la haine et de l’amour pour sa femme. Puis la haine se dissipe, d’abord timidement, pour enfin disparaître complètement de ses sentiments. Pierre ne se l’explique pas mais l’image mentale qu’il perçoit est une chasse d’eau qui se tire.

Plus pour lui même que pour être entendu il murmure « Sophia ? » et le ton interrogatif qu’il emprunte le surprend. Il sait qu’il ne s’est pas retourné. Il connaît lointainement la raison qu’il le pousse à simplement orienter la tête à gauche au moment où il prononce le prénom de sa femme. Il a bien senti une présence. Même une menace. Mais rien ne peut l’obliger à faire face et il s’en garde bien, à moitié conscient de son renoncement.

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