Bête noire

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Barrée, horrifique, originale, cette nouvelle relate efficacement la disparition de cette bête noire… Un récit étonnant dont la tension réside

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Passionné d’histoires. Blog : https://vagabondcosmique.fr/

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Mon chat ne quitte pas le coin du mur. Il m'inquiète. Cela fait quelques jours qu'il passe son temps assis sur le bureau à fixer ce maudit coin de mur. Ses beaux yeux ambrés perdus dans l'angle nord de mon salon. Il ne descend que pour dormir, manger et faire ses besoins.
Cette nuit, je me suis levé vers cinq heures du matin et je l'ai encore trouvé sur ce maudit meuble. Les premières lumières de l'aurore se reflétaient sur sa robe noire alors qu'il demeurait immobile, allant même jusqu'à m'ignorer. Je ne comprenais pas pourquoi, mais cette attitude m'agaçait profondément. Lui qui était, à l'accoutumée, extrêmement enthousiaste au moindre de mes mouvements, me donnait l'impression de n'être devenu qu'un pâle hère insipide et indigne de son attention. Il ne répondait ni à mes appels ni à mes caresses. Plus inquiétant encore, lorsque je le prenais dans mes bras pour le déplacer, son regard restait perdu dans le coin de la pièce.
Ses yeux de feu se refusaient à moi, mais ses pupilles fines comme les lames d'un couteau démontraient l'éveil de ses instincts de chasseur. Il était en alerte, vif et prêt à bondir sur une proie. Et si cette proie, c'était moi ?
Chaque jour, il se rapprochait un peu plus du mur, tant et si bien que je fus obligé de déplacer le bureau afin qu'il ne tombe pas au sol. Chaque nuit où je me levais, chaque matin, lorsque je me réveillais, il restait là, gagnant à chaque sommeil quelques millimètres.
La chaleur de sa fourrure m'était devenue inconnue et l'apaisante mélopée de ses ronronnements me semblait si lointaine. Il m'arrivait de passer mes ongles sur son échine afin d'entendre de nouveau son gloussement euphorique, mais aucun de mes artifices ne réussit à vaincre la fascination qu'il semblait avoir pour l'encoignure des murs.
Il mangeait de moins en moins.
Il ne dormait presque plus.
Il ne miaulait ni ne feulait pas. Il ne semblait pas malheureux. Que lui arrivera-t-il lorsqu'il aura le
museau collé à la paroi ?
J'ai tout nettoyé, tout fouillé, il n'y a ni araignée, ni nid de guêpes à l'extérieur. L'angle n'a pas
d'odeur et la peinture n'a pas de tache en formes menaçantes. Je suis démuni face à l'adoration aveugle que porte mon chat à ce banal renfoncement. Cette nuit, s'il s'avance encore, il finira par le toucher.
Le visage de mon chat noir a disparu. Le corps est encore là, mais le visage a disparu. Je le touche, je le frotte, j'essaie de le porter, mais rien n'y fait, il refuse toujours de bouger. Pire encore, il est devenu aussi lourd qu'un boulet. Son visage n'est plus là, il est enfoncé dans le mur.
J'ignore de quelle façon, mais mon chat respire encore. En lui passant mon doigt sur le cou, je parviens à provoquer le ronronnement caractéristique des félins. Il n'a pas l'air de souffrir, ce qui amplifie encore plus mon incompréhension. Cette fois, je ne peux plus lui apporter un bol de nourriture ou de friandises, il va devoir trouver un moyen de survivre. Dois-je prévenir quelqu'un ? Qui pourrait m'aider dans une situation pareille ?
Je décide de laisser la nuit me porter conseil, et à mon réveil trouve que mon chat s'est encore plus enfoncé à travers le mur. Une pauvre moitié de corps dépasse à peine de la cloison. Seules ses pattes arrières sont encore posées sur le bureau. Je le caresse, le couvre de baisers pour le rassurer, mais de nouveau, je n'entends aucune réaction négative. Pas de griffe sortie, pas de miaulement ni de grognement, pas d'urine sur le meuble. Rien, mon chat n'est plus un chat, il est autre chose. Qu'il ne souffre pas est la seule chose que je demande.
Malgré tout, je me dois d'essayer de le sortir de là. Il a presque franchi la frontière. Je passe par l'extérieur en espérant voir le bout de sa truffe sortir du crépi. Il n'en est rien. J'arrache tout le papier peint et tente de gratter au burin le plâtre qui cache mon ami. Il n'en est rien. En dernier recours, j'essaie de tirer sur mon chat de toutes mes forces afin de l'extirper de ce piège. Il n'en est rien. La chose qui le charme n'est pas naturelle. Elle n'est peut-être pas de ce monde.
Le lendemain, cette force intangible a définitivement enlevé ma sublime bête noire et moi, moi je me noie dans mes larmes blanches.
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Arundo Soulevent · il y a
Dans la tradition du genre. Avec les chats tout est possible...
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Kruz BATEk Louya · il y a
Bonne finale à vous !
Je renouvelle mon vote...

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Patricia Destrade · il y a
Le fantastique dans toute son étrangeté, bien dans l'esprit de Edgar Allan Poe.
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suzanne cardin · il y a
Intense voire inquiétant! Nous tiens en haleine!
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A. Sgann · il y a
Bonne finale
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Fred Panassac · il y a
Ce chat passe-muraille est incroyablement prenant, je suis scotchée ! Et on n’a pas d’explication, c’est encore plus angoissant. Solidarité et soutien pour le narrateur !
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Alice Merveille · il y a
Mon soutien pour la séduisante étrangeté de ce texte que je découvre... mes ***** et bonne finale !
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Marie Kléber · il y a
Un récit fantastique qui nous tient en haleine jusqu'au bout et gagne en intensité au fil des lignes!
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Michel Dréan · il y a
Edgar Allan Poe, sors de ce corps .... ou de ce mur !
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François Paul · il y a
Le ton est pétri de désespoir et rend l'histoire terrible. Bonne finale.

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