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Bestiaire d'altitude

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Dcampion

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Les bulletins météo étaient formels et prédisaient un grain magnifique ce jour-là. Une de ces perturbations rares qui déchiraient le ciel et lessivaient la plaine, que seuls nos étés chauds et humides sont capables d'offrir. En toute franchise, si le phénomène se reproduisait, je n'hésiterais pas une seconde ; je m'envolerai de nouveau, accroché à mes ballons et à ma bonne fortune, pour plonger tête baissée dans la tempête, dans l'espoir de contempler encore une fois la vision la plus fantastique de ma vie.

Mon entreprise concluait un pari, plutôt idiot comme d'habitude. Ce jour-là, je m'apprêtai à m'envoyer en l'air, au sens propre, assis sur une chaise de jardin. J'y avais suspendu des ballons gonflés à l'hélium — quarante-deux pour être précis, en espérant que ce nombre apporterait une réponse crédible à cette expérience imbécile. Pendant ce temps, mes amis goguenards remplissaient mon sac de produits indispensables à ma survie : un paquet de biscuits secs, deux bières fraîches et un croquemonsieur plus odorant que généreux. « Le grand air, ça creuse ! », m'assuraient-ils en ricanant. Fier comme un paon, j'avais passé la bride de mon appareil photo autour du cou afin d'immortaliser mon aventure, et coincé solidement entre mes genoux la carabine de plomb subtilisée à mon cousin le matin même. Cela pouvait prêter à sourire, mais l'expédition avait été bien préparée, du moins dans les grandes lignes : si je voulais un jour redescendre sans encombre, je devais avoir à disposition un moyen sûr et efficace pour faire éclater les ballons. Ce qui se passerait entre le décollage et l'atterrissage, ma foi, je préférai ne pas trop y penser. L'aventure, c'est cela ! En avant, tête baissée, et les yeux bien fermés !

Confortablement calé au fond de mon siège, je flottais déjà à quelques mètres du sol, retenu par le câble attaché au pare-chocs de ma voiture. Mes camarades les plus éméchés se moquaient gentiment, singeaient une haie d'honneur pour applaudir mon courage, quand d'autres déclamaient des vers potaches à l'attention de mon génie. Ou de ma folie, allez savoir !

Puis, d'un geste grave et impérial, tel césar sur son char victorieux, je saluai la plèbe et l'on coupa la corde.

Parmi les spectateurs, beaucoup s'imaginaient regarder une farce grotesque, pariaient que mon aéronef de bric et de broc n'irait pas bien loin et m'écraserait dans le premier arbre venu. Je dois avouer que je me serais satisfait de cet épilogue humiliant. Car pour tout dire, mes connaissances en aéronautique se réduisaient à leur portion congrue : une pierre, ça ne vole pas. Malheureusement, ils oubliaient les lois de la physique, implacables et intransigeantes. Lorsque mon trône fut libéré, je pris soudainement de la hauteur, et vite au demeurant. Mes amis ressemblaient bientôt à des petits points agités, et le champ qui me servait de piste de décollage, un lavis informe de couleurs passées. Je devais me rendre à l'évidence, j'avais gagné mon pari. Pris de panique, je me maudis de ce succès. Pour une fois que je réussissais quelque chose du premier coup, il fallait que ce soit cette bêtise insensée.

L'ascension se révéla rapide, terrible et angoissante. Sans m'en rendre compte, le paysage défilait à vive allure, tiraillé par les bourrasques qui me projetaient toujours plus haut. Les premiers instants d'horreur passés, je me pris à chercher autour de moi des repères visuels. L'église et sa flèche, de la taille d'une allumette, rapetissaient dangereusement sous moi. J'apercevais même le coude du fleuve tourner au loin derrière la forêt. Puis le froid me saisit. Dans ma sérieuse préparation, je n'avais endossé qu'un t-shirt et un bermuda. Mon équipement de navigation se réduisait au minimum : ma casquette et une paire de lunettes de soleil. Ainsi que ma carabine. Mon sang se figea, je me saisis de l'engin malgré mes doigts engourdis et visai le ballon le plus proche. La cible était facile et bien trop fragile : elle éclata. Tandis que mon véhicule, lui, bascula en arrière. Cet après-midi, la ceinture que j'avais nouée autour du dossier de la chaise me sauva la vie. Je glissais en avant, mais finis par me redresser et retrouver mon assiette. Par chance, mon harnais de fortune m'empêchait de suivre le chemin funeste que prenait mon fusil en disparaissant vers la terre ferme. Aussi, je devais me rendre à l'évidence : un ballon de moins ne suffirait pas, et le vent continuait de m'aspirer et de me pousser vers le ciel. Une peur dévorante me prit la gorge devant mon impuissance, d'autant plus que surgit face à moi le pire rouleau de nuages de mon existence. Les miss météo ne s'étaient pas trompées : le temps se gâtait dans des proportions inquiétantes. Le front de rafales se tenait encore loin, mais s'étalait sur plusieurs kilomètres. Il se déroulait dans les airs, assombrissant la terre et crevant l'azur au-dessus de ma tête. Bientôt, il me rattrapa, plein de rage et de fureur, gris comme l'acier et noir comme la suie ; il me dévora sans crier gare, tel un vulgaire moucheron.

Je crus mourir.

Je ne voyais plus rien, je me trouvais en pleine nuit, glacé jusqu'aux os par une grêle aveuglante. Je hurlais, tétanisé sur ma chaise de jardin ballottée par des tornades perfides. Un vent monstrueux s'engouffrait dans ma bouche, il tentait de m'étouffer et mugissait sa colère tandis que mes larmes se noyaient sous des gouttes scélérates.

Enfin, tout s'arrêta. Je venais d'émerger au sommet du rouleau dans une bulle de calme, haletant, perdu et sanglotant. Le cumulus s'élevait au loin comme une enclume titanesque, éclairée de biais par une douce lumière céleste. Je me trouvais dans une vallée de coton, étendue au milieu d'un récif nuageux parcouru de corail argenté.

C'est alors qu'elle apparut. Je ne la remarquai pas tout de suite, trop absorbé par la beauté du spectacle qui s'offrait à moi. Mais une chose bougeait doucement sur ma gauche et attira mon attention.

Une tête ronde sortit d'un ruban nuageux. Elle avait la taille d'un poing, couverte d'écailles bleutées et surmontée d'yeux en amande noirs comme le jais. Ces derniers me fixaient avec placidité, au-dessus d'un bec court cerné de glace, donnant à l'animal une attitude hautaine et détachée. Lentement, la bête gracieuse s'avança, grappilla un ou deux faisceaux cotonneux, puis s'éleva dans les airs avec majesté. Frappé de stupeur, je contemplais une longue et large carapace émergeant de l'océan laiteux, toute couverte de lamelles charbonneuses parfaitement ajustées. La cuirasse, lisse comme un miroir, brillait sous les reflets du soleil. Des irisations chatoyantes la parcouraient, chassées par des cristaux de givre qui poudraient ses bords acérés. La tortue s'approcha et se porta avec élégance à ma hauteur. Elle me regardait avec arrogance, et moi je la contemplais avec émerveillement. Je tendis une main tremblante, dans l'espoir de toucher l'animal fantastique. Le reptile consenti à ma demande. Mais dès que mes doigts effleurèrent sa carapace magnifique, elle ouvrit les nageoires d'un seul geste vigoureux et prit ses distances avec mon embarcation. Elle s'éloigna de mes ballons, redressa la tête et replongea doucement dans la brume.

C'est à ce moment que le gros de l'orage m'engloutit. Je me vis disparaitre dans l'obscurité cisaillée de vents contraires. Les bourrasques hurlaient à mes oreilles, j'entendis éclater un de mes ballons malmenés par les éléments, suivis de plusieurs autres. Les suspentes devenaient lâches, je me sentis tomber.

Finalement, je sortis du nuage menaçant aussi rapidement que j'y étais rentré. La bise restait forte et la pluie me frappait drue. Pire : de nombreux ballons manquaient et je descendais trop vite. Je tournoyais sur moi-même, incapable de m'orienter ; le sol se rapprochait dangereusement comme une trombe. Et ce fut le choc, un impact violent qui me fit voir des éclairs de couleurs hallucinées. On me rouait de coups, je ne pouvais lutter contre le déluge de gifles, tant et si bien que je décidai de m'évanouir.

À mon réveil, j'étais allongé sous un arbre. Ce dernier avait ralenti ma chute. Par miracle, je ne souffrais de presque rien, de quelques bleus et de bosses peut-être. Ma chaise de jardin gisait quelques pas plus loin, et mes ballons déchirés trainaient en lambeaux dans le champ.

Au-delà, la tempête s'éloignait déjà, emportant avec elle ma tortue céleste. J'avais survécu à mon aventure démente, mais je me fis la promesse que par prochain gros temps, je sortirai téméraire, une nouvelle chaise de jardin.
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