Aralia

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Il est dit que si l’on mettait 100 000 chimpanzés à taper sur une machine à écrire pendant un temps infini, la probabilité que l’un d’entre eux écrive, à la virgule près, Le Horla serait  [+]

Elle habitait un petit village isolé. Elle voulait y participer, être utile, être considérée comme une adulte. Aralia était curieuse de nature. Une curiosité devenue frustration à l’ombre des hauts murs d’enceinte du village. Il n’y avait qu’au soleil de midi que le village entier recevait directement la lumière. Ce n’était pas un village, c’était un puit de pénombre et elle n’en pouvait plus de la couleur ‘terre’ des murs, des sols, des plafonds, des maisons et des gens qui étaient dedans. Aralia voulait s’aveugler de couleurs jusqu’à plus soif. Elle voulait sortir de cette prison monochrome. On lui avait dit « Bientôt !  » alors elle attendait.

Elle avait eu l’occasion d’apercevoir « Bientôt !  » avec Myrrhis, sur les toits-terrasses pendant un cours sur la mesure du temps en extérieur. La technique s’appelait : La main-soleil. L’intérêt de l’information lui avait échappé à l’époque puisqu’ils étaient enfermés dans le village jusqu’à leur majorité. Par contre, l’intérêt du poste d’observation fut pleinement compris.

En attendant « Bientôt ! « , Aralia avait pris l’habitude de monter sur les toits-terrasses. Au plus fort de la journée, la lumière tenait de la torture sur les toitures de poussière ; le soleil ne connaissait pas sa force mais lorsqu’il se levait ou se couchait, il était cajoleur. Pendant l’un de ces tête-à-tête, Aralia découvrit de gros points de couleur mauve par-dessus les murs du village vers l’ouest. Elle estimait qu’ils étaient à deux main-soleil de marche. Ils devaient être énormes pour être visibles d’aussi loin. Aralia alla trouver celle qui était censée tout savoir.

«  – Dis, Myrrhis, première Matria, connais-tu les points mauve dans le soleil couchant, par-delà les murs ? »

C’était vraiment ridicule cette obligation de devoir dérouler les titres des gens quand on s’adresse à eux. Une perte de temps, ni plus ni moins. Pour cette fois, elle s’y pliait de mauvaise grâce, dévorée de curiosité mais la savante avait l’air trop occupée parmi ses parchemins anciens.

« – Myrrhiiiiiis !!

– Des trèfles, laisse-moi travailler.

– Les trèfles du rite de passage à l’âge adulte ?

– Je n’ai pas le temps. Va-t’en !

– Mais, première Matria, je veux savoir maintenant !

– Tu m’agaces !

– S’il te plait ! » martela, du poing sur la table, la curieuse.

Un parchemin ancien n’y résista pas. Il n’était plus que poussières captives dans un rai de lumière. Myrrhis se leva d’un bond, tremblante de colère. Aralia reculait avec prudence.

« – Ce parchemin était... une relique inestimable... mais dans le petit monde d’Aralia, rien ne compte... à part Aralia ! »

La première Matria se rapprocha.

« – Pardon ! Je suis désolée. Je ne voulais pas...

– J’en ai ma claque de tes caprices ! »

Myrrhis tira la destructrice par le bras jusqu’à la porte et la projeta hors de la pièce.

« – Ne t’approche pas des trèfles !

– C’est qu’un stupide parchemin !!! »

Aralia était vexée de la réaction de la Vieille et blessée également. C’était pas vrai qu’il n’y avait que son monde qui comptait. C’était pas vrai.

Aralia aurait 15 ans dans deux jours. Elle n’attendrait plus « Bientôt ». Elle irait demain.

Sortir du village fut plus facile qu’il n’y paraissait. Les hauts murs étaient très anciens et les intempéries y avaient creusé des rides suffisantes pour la descente. Le chemin vers les points mauve fut parcouru avec allégresse et enfin il se dressait devant elle, irréel.

« – C’est à couper le souffle ! »

Aralia, les mains sur les hanches, contemplait le monument. Le trèfle était aussi haut qu’une montagne. Il portait des fleurs immenses. Pas étonnant de les voir depuis le village. Le tronc était stupéfiant, plus large qu’une maison. De drôles de feuilles, comme des sacs pendus grands ouverts, étaient disposés en spirale montante tout autour du tronc jusqu’à une large corolle qui venait coiffer le tout. Protégeait-elle les sacs de la pluie ? du soleil ? Mystère.

Myrrhis avait déjà parlé des plantes carnivores et des stratégies de piège actif en forme de mâchoire, et de piège passif en forme de sac, d’amphore, d’urne. Aralia s’étonnait que la vieille n’ait jamais parlé du grand trèfle et qu’il fût capable de faire des urnes d’une aussi grande dimension. Qu’est-ce qu’il pouvait bien chasser ? Il y avait une urne qui sortait à peine du sol, l’aventurière en sonda la profondeur à l’aide d’un long bâton traînant alentour car le liquide empêchait de voir le fond. La sondeuse estima qu’un adulte tenait debout tout entier dans le piège sans pouvoir en sortir. En sautant, il pouvait atteindre les bords mais ils étaient trop glissants pour y espérer s’y accrocher. L’observatrice s’étonnait que l’urne puisse résister à tout ce poids Lorsqu’elle est suspendue au tronc. En y regardant de plus près, elle remarquait la fusion de la membrane végétale de l’urne avec celle du tronc sur toute sa hauteur. Ça semblait solide. Le long du tronc, une portion du « goulot » n’était pas glissante et suffisamment grande pour y poser un pied et demi. Chaque urne était plus haute que la précédente d’environ une hauteur de genou. Aralia testa leur résistance. Ça tenait. Le chemin sera facile.

Aralia commença la montée. À la huitième amphore, un bruit la surprit. Il la surprit presqu’autant que la pénombre soudaine et l’humidité qui lui succédèrent. Le liquide lui arrivait à la poitrine. L’adolescente pestait alors qu’elle essayait de se libérer de cette saleté de trèfle.

« – Alors je t’agace, la vieille ? Tu vas voir à quel point je peux être agaçante ! »

La prisonnière retrouvait son sang-froid.

« – Réfléchis ma grande, si le chemin n’existe pas alors fais-le. »

Elle sortit son couteau d’obsidienne, emprunté plus tôt au village en même temps qu’un pot et une besace. Elle taillerait une échappatoire à même la paroi de l’urne. Son coutelas commençait à peine à entailler la membrane végétale qu’elle se déchira subitement. Tout le contenu fût précipité en contrebas. L’évadée toucha le sol dans un heureux mélange de roulade et de hasard. Elle salua un public invisible puis piétina furieusement le sol en vociférant :

« – Non ! Non ! Non ! Et non ! Ça allait trop bien ! »

Aralia s’arrêta, se redressa, leva un doigt tremblant et minauda :

« – À vaincre sans péril, gnagnagna.».

Son imitation de la Vieille était parfaite. Elle explosa de rire mais s’interrompit presqu’aussitôt. Elle aurait dû creuser plus près du tronc. Ça aurait tenu.

Aralia était à nouveau au niveau zéro et le soleil était à son zénith. Elle observait le géant immobile en se maudissant d’avoir été assez gourde pour glisser dans une urne. La Vieille disait qu’aux temps jadis, les trèfles étaient plus petits que nos pouces. Les trèfles d’alors trouvaient ce qu’il fallait dans le sol. Ils attiraient seulement des bourdons pour porter leur pollen. Aralia se demandait pourquoi la Matria n’avait pas parlé des trèfles de maintenant parce que c’était un tout petit peu ÉNORME ! Elle se questionnait sur l’état de santé mental de l’Ancêtre et s’imaginait une Myrrhis, à corps de bourdon, chargée de sacs et d’une pelle. Elle éclata de rire. Tellement qu’elle crût suffoquer. Elle finit par se calmer, inspira un grand coup. Elle se débarrassa du suc gastrique qui la recouvrait encore et vérifia l’état de la poterie dans sa besace. Intacte. Elle n’en avait pris qu’une. Elle prit un peu de recul pour voir d’où elle était tombée. Il n’y avait qu’un chemin d’accès et la persévérance était la principale qualité d’Aralia.

« – Myrrhis aurait dit « têtue » mais elle n’y connaît rien »

Le jour continuait d’avancer. Elle retourna au pied du titan. Il fallait atteindre la corolle, y découper un passage et monter encore. La sève n’était pas toxique au-dessus. L’aventurière l’avait surpris dans une conversation d’adultes. Une incision, et le tour serait joué. À elle le précieux liquide, symbole de majorité. Elle leur montrerait, à tous, qu’elle était prête ! Le jeu en valait la chandelle.

« – Et pour une chandelle, c’est une sacrée chandelle ! » pesta Aralia dans sa seconde montée.

Pas d’erreur cette fois, ni de distraction. La corolle se découpa facilement et lui permit l’accès à l’étage supérieur.

Elle installa la poterie et pratiqua une incision hésitante en forme de « V » dans le tronc juste au-dessus. Ensuite elle releva un peu la pointe du « V » pour diriger directement la sève dans le pot.

C’était bien vu, pensait-t-elle en se félicitant de l’espionnage des conversations d’adultes. L’adolescente observait les alentours pendant que la réaction à la blessure emplissait le récipient de sève épaisse et l’air d’un parfum musqué. Il faudrait un certain temps pour remplir le pot.

« – Ça va prendre au moins une main-soleil. »

Aralia aimait bien cette technique. Elle tendit la main. Il fallait la mettre parallèle à l’horizon et sous le soleil. Une largeur de main valait une heure, un doigt en valait un quart, le pouce ne comptait pas. Il lui restait deux heures trois quarts. C’était très amusant de parler en main-soleil et c’était un langage universel ! Par exemple, quand quelqu’un ne voulait pas te lâcher les semelles, tu lui mettais une main-soleil dans la figure. Ça voulait dire : « je n’ai pas le temps pour toi ». L’effrontée raillait souvent cette technique sous prétexte qu’elle ne marchait pas quand le ciel était chargé de nuages mais c’était surtout que ça énervait prodigieusement la première Matria.

En parlant de nuages, Aralia sentait le vent se faire plus frais, il allait pleuvoir. Aralia se dit que, décidément, il y avait des jours où il valait mieux rester couchée. Elle soupira. Au moins, la pluie plaquerait les odeurs au sol. Elle rentrerait sans que la sienne ne la trahisse aux narines prédatrices. Le jour descendant éveillait des carnivores aux yeux éteints et à l’odorat redoutable. À moins que la Vieille ait oublié de divulguer une autre information capitale... Elle lui demanderait, tout de même, pourquoi elle n’avait jamais parlé des trèfles géants pendant les cours. Cette vieille toupie les connaissait forcément. Elle lui demanderait aussi à quoi ressemblait un bourdon. Il était temps d’y aller. Aralia inspira profondément. Elle rabaissa le « V »pour que le trèfle referme sa blessure plus vite. L’odeur musquée était moins forte. La brise plus humide. La pluie ne tarderait plus. Il fallait se hâter.

Elle marchait depuis trois doigts-soleil, maintenant. La soif commençait à se faire sentir et la pluie n’arrivait pas. Alors qu’Aralia levait la tête en quête de nuages, elle trébucha et manqua de répandre sa précieuse cargaison. Elle la sauva de justesse, meurtrissant son corps en échange. Tout en se félicitant de ses réflexes, Aralia vérifiait la bonne étanchéité de son protégé. Elle imaginait les moqueries du village si elle revenait avec un pot brisé. Elle écarta cette pensée puisque personne ne savait qu’elle était partie et encore moins où. Une surprise ne se préparait pas en chantant ses intentions à tue-tête et encore moins à tout va. Surtout quand tu faisais le mur. Aralia pouffa de son trait d’esprit.

« – Allez ma grande, on y retourne ! »

Se redressant en direction du village, elle remarqua, quelques mètres devant elle, de jeunes trèfles de différentes tailles et comme alignés. La ligne partait à perte de vue aussi bien sur la gauche que sur la droite. En y regardant de plus près, les intervalles étaient irréguliers et la ligne semblait s’incurver, embrassant le grand trèfle. Elle s’étonnait de ne pas l’avoir remarquée à l’aller puis compris que la hauteur de végétation en arrière-plan les masquait dans ce sens. Dans le sens du retour, ils faisaient penser à des sentinelles.

« – Marrant, on dirait un énorme cercle » souffla la géomètre en herbe alors que ses jambes se dérobaient sous elle. Cette fois, sa tête heurta lourdement le sol.

Elle restait sonnée un moment avant de reprendre connaissance. Elle était fatiguée, elle avait du mal à respirer, elle avait soif.

« – Je peux toujours boire un peu de sève, il en restera assez pour prouver mon exploit. »

Aralia fixait le jeune trèfle le moins éloigné.

« – Toi ! Tu es trop jeune. Tu ne sers à rien ! »

Elle marquait un temps pour retrouver son souffle puis murmura pour elle-même :

« – D’ailleurs, pourquoi seuls les grands trèfles font de la sève non toxique ? »

Devant le silence résolu du lointain jeune trèfle, Aralia arracha, avec difficulté, le couvercle du pot pourtant si facile d’habitude. Elle ne remarquait pas l’absence d’odeur de musc pourtant si forte tout à l’heure. Aralia n’entendait plus qu’un bourdonnement à ses oreilles. Elle voulait dormir.

Elle n’avait plus soif. Le pot resterait ouvert le temps qu’elle reprenne des forces. Elle ne sentait plus le froid. Elle ne voyait plus les sentinelles. Elle ne verrait pas non plus, le lendemain, le cours magistral de Myrrhis sur les dangers des grands trèfles. Aralia aurait atteint l’âge de comprendre que le danger n’était pas les urnes. C’étaient les ‘nuages’ qui se dégageaient juste avant la saison des pluies. Dès qu’il était blessé, le grand trèfle libérait des milliers de microscopiques graines dans une forte odeur de musc. Les graines passaient dans les poumons et trouvaient toutes les conditions nécessaires pour germer. En moins d’une heure, la soif vous assaillait, vous aviez une sensation de froid de plus en plus intense, vous aviez des pertes d’équilibre, vos oreilles bourdonnaient, vous perdiez connaissance. Le plus étrange, c’était que peu importait l’animal infecté, il succombait toujours à la même distance du trèfle titan. Les animaux morts finissaient par fournir les nutriments nécessaires aux jeunes trèfles alignés dans un cercle presque parfait à une main-soleil de marche du grand trèfle.

La pluie ramena Aralia dans un état de semi-conscience. Elle devait se mettre à l’abri. Les bruits dans les buissons lui confirmaient. Éviter de rester à découvert. Elle commençait à ramper, s’agrippait aux touffes d’herbes, aux affleurements rocheux. Elle attrapait une roche rectangulaire et tentait de se hisser avec. C’est un morceau de la roche qui se détacha, finissant sa course sur la tranche. Aralia restait à regarder la traîtresse sans comprendre.

« – À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire » glissa une silhouette floue à l’oreille d’Aralia.

Le mirage la tira jusqu’à l’abri d’une feuille de plantain géant.

« – La Vieille ? » balbutia Aralia.

Ce coup-ci, c’était sûr, elle délirait. Comment la première Matria aurait pu savoir ? Sa vision se brouillait encore. Elle étouffait. La tête lui tournait. Aralia souhaitait que ça se termine, d’une manière ou d’une autre. Un froid glacial lui déchira les lèvres.

« – y... oque... oiva... ia... ava... atefai... ien. »

Ça recommençait. Le spectre l’empêcherait de dormir encore combien de temps ?

« – Il faut que tu boives Aralia, ça va te faire du bien. »

Myrrhis lui tenait un flacon à la bouche. Aralia rassembla ses dernières forces. Elle avalait le breuvage. C’était infect, l’autre essaierait de l’ennuyer jusqu’à la fin. Myrrhis rangea la fiole. Aralia n’avait plus la force de chercher à comprendre. Tant pis si la vieille toupie se moquait d’elle. Ça n’avait plus d’importance.

La doyenne amena le corps d’Aralia contre elle comme on tient un nourrisson. Elle tenait sa tête contre la sienne, la berçait doucement. Le corps de l’enfant se relâchait. Myrrhis souffla trois mots étranges à l’oreille presque évanouie. Aussitôt, Aralia fût emportée dans une toux terrible. Elle hoquetait, toussait, crachait, encore et encore ; une douleur furieuse arc-boutait son si petit corps. Toutes les graines de trèfle finirent sur le sol. La toux se calma. La gamine tremblait de tout son être mais elle respirait librement. Myrrhis la berçait doucement.

« – Dors, ma toute petite. Je suis là. Tout va bien. »
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