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à vendre ou à louer (elle)

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Le bruit était d’une extrême légèreté ; sonorité dérisoire et douce dans un silence absolu, sorte de chuintement rendu possible par un imperceptible courant d’air. Il se répétait à intervalles réguliers. Provenant d’étroits passages ou se faufilant sous la porte voire filtré par d’improbables fissures, le souffle intermittent engendrait inlassablement et presque à l’identique le bruit caractéristique des feuilles de papier frissonnantes. Tremblotement des feuillets au très faible grammage, pages blanches immaculées se caressant les unes les autres, pages reliées d’un beau cahier posé ouvert, à même le sol.

Paradoxalement, ces rares sons, discrets mais répétitifs, résonnaient dans la salle silencieuse (une pièce pratiquement vide dans laquelle la moindre vibration s’amplifiait étrangement) et l’avaient probablement aidée à sortir de sa léthargie. Néanmoins, elle était encore sous l’emprise des miasmes d’un sommeil qui avait dû être profond et, nonchalante, elle se laissait bercer par la musique récurrente chuchotée par le papier.

Combien de temps avait-elle dormi ? Elle l’ignorait, c’est à peine si elle se posait la question tant son esprit restait engourdi et vide, vierge de toute préoccupation. Vierge, comme ce cahier aux feuillets intacts qui semblait doté d’une vie propre.

« Comme c’est beau, toutes ces pages en mouvement », pensa-t-elle soudainement en observant les oscillations des feuilles brochées. Apathique, les paupières lourdes, elle ne savait si cette idée lui était propre. Peut-être était-ce le vestige d’un songe. Mais même clandestine, cette pensée en induisait quelques autres : la page qui se tourne est encore plus belle lorsqu’elle comporte une écriture manuscrite ou imprimée. Parce qu’elle s’adresse à un autre. Parce qu’elle s’efforce de lui donner, dans le pire des cas, une information utile. Et parfois, du plaisir lorsque le lecteur plongé dans une narration inouïe, se découvre impatient de connaître la suite d’un récit palpitant. Parce que chaque bloc de texte est – en principe, ou le fruit d’un long travail de réflexion ou pour certains, l’issue d’une fulgurance. Le lecteur, chaque liseur ressuscite par l’intermédiaire de mouvements oculaires, l’univers singulier imaginé par un auteur. Parce que... Mystères, fables et légendes de l’inspiration littéraire. Parce que... Trêve de pensées bavardes. Trêve d’inertie.

Prostrée sur le canapé, l’envie de rédiger quelque chose se fit dans sa tête. Hélas, l’idée fantôme s’évaporait dès qu’elle décidait de se lever. Et elle demeurait debout, immobile. Comme paralysée. Elle s’était donc endormie sur ce vieux fauteuil. Et avant ? Avant, elle aura posé son carnet sur le sol, à côté de son sac. Elle aurait attendu, aussi. Probablement. Attendu qui, dans cette pièce vide ?

Elle s’approchait de la fenêtre pour redécouvrir une rue absolument déserte tout à fait charmante. Une rue rêvée, idéale, presque factice. Comme un décor en carton pâte, parfait pour le tournage d’un film à l’eau de rose. Si elle n’avait pas encore récupéré toute sa tête, la situation lui semblait très familière et, en quelque sorte, justifiée par le message. Le texte de ce dernier, rédigé avec soin était entré dans son champ visuel périphérique à maintes reprises depuis son réveil. Son regard fixait maintenant les épaisses lettres inversées noires tracées à l’aide d’un très gros feutre indélébile sur le papier orange fluorescent scotché à même la vitre. Nul besoin d’un miroir pour décrypter les quelques mots en majuscules d’imprimerie inscrits sur l’affiche : « à vendre ou à louer ». Information utile mais minimale ; aucune autre indication. L’orange intense de la fine feuille, traversé par les rayons d’une lumière solaire éblouissante, envahissait tout le salon en rehaussant le vieux papier peint d’un beige douteux de notes de couleur chaude. En dépit d’un cerveau fonctionnant au ralenti, elle décidait incontestablement par pur réflexe - peut-être aussi par habitude ? Etait-ce là sa routine ? - de procéder à un nouvel état des lieux.

Un salon, pièce principale dite « de vie » dans lequel trône un canapé très usé sans doute abandonné par les derniers occupants. A noter la présence d’un escabeau contre le mur à côté de l’unique fenêtre donnant sur la rue. Une petite cuisine en enfilade avec un évier émaillé peu entretenu. La salle de bain se trouve juste à la suite de la cuisine avec baignoire, douche et toilettes, le tout en bon état. A l’étage, deux chambres mansardées communicantes au plancher impeccable. Une petite habitation, parfaite pour une personne seule ou un couple. Idéale pour une première acquisition ou pour un investissement. Un bien à conforter même si l’absence d’une cour ou d’un jardin est à déplorer.

Elle avait récité, sans prendre la peine de la noter, la description quasiment d’une tirade. Du par cœur. Une partie de sa mémoire qui émergeait ? Elle l’ignorait encore et n’en avait cure pour l’instant car préoccupée... Oui, au-delà du fait d’être probablement rompue à cet exercice, une seule certitude ; quelque chose lui avait échappé. Pas un simple détail : une présence. Et en revenant sur ses pas, à nouveau dans le salon, « la chose » lui sautait aux yeux.

Une tache !

Une tache très curieuse, de forme rectangulaire située en haut du mur à droite de la fenêtre. Une zone en grisaille, difficile à dissimuler, discordante sur le papier peint de couleur sable. De quoi ruiner ses arguments face à un acheteur ou locataire potentiel !

Cette trace étonnante maculait le haut du mur en formant un rectangle presque parfait d’une surface d’environ cent vint six centimètres sur vingt neuf : évaluation obtenue par l’utilisation de son cahier comme outil de comparaison. Oui, au moins six pages de format A4 pouvaient tenir à l’intérieur de ce lavis d’encre noire très diluée, formé de blocs plus ou moins foncés entrecoupés d’espaces. Des moisissures dues à l’humidité qui révèleraient le dessin des alignements de briques sous la couche d’enduit ? Elle voulait en avoir le cœur net. Afin de connaître la nature exacte de la salissure, facile à nettoyer si elle s’avère superficielle ou causée par une infiltration sévère et donc problématique, elle décidait de s’en approcher à l’aide de l’escabeau dont la présence dans le salon s’imposait comme une évidence. Dans son empressement, elle négligeait toute règle de prudence. Saisissant l’objet d’un geste, elle s’y perchait en un éclair pour inspecter le phénomène. La couleur grise, à peine saisie par sa fovéa, son champ de vision le plus précis, disparut aussitôt car elle perdit l’équilibre. Une chute sans grande douleur, fraction de seconde marquée par une révélation.

La tache n’en était pas une. Elle avait entraperçu ses constituants filiformes ; apparemment des centaines voire des milliers de gribouillis.

Conséquence du choc, son être était totalement réveillé.

Avant de remonter à la charge elle prenait soin de bien stabiliser l’escabeau. Elle s’y posait maintenant avec précaution.

« C’était abso... absolu... lument... incroyable ! ». Surprise, elle décidait de se concentrer davantage et de relire la phrase : « C’était absolument incroyable ! ». Totalement interdite, elle fut très vite amenée à redescendre du maudit tabouret branlant.

Oui, incroyable.

Une fine et élégante écriture de mouche. La tache rectangulaire n’était autre qu’un texte écrit à la main, un texte directement écrit sur le papier peint. Avec la distance, les fines lignes d’écritures cursives noires, rédigées et avec soin et avec une patience insensée à presque deux mètres du sol, formaient par mélange optique cette zone rectangulaire grise aux contours flous.

Pourquoi diable produire une rédaction conséquente et se fatiguer à la rendre pratiquement inaccessible ? Etait-ce un défi lancé au visiteur potentiel ? Un dispositif expérimental créé pour mettre à mal le fonctionnement habituel du système oculaire au cours de la lecture ?

En pleine possession de ses moyens, elle décidait de lire attentivement l’intégralité du document saugrenu lorsque qu’une espèce de paramnésie commença à l’envahir. L’impression d’avoir déjà vécu une scène de ce genre et d’être sur le point d’en deviner les moindres détails. Mais cette lecture devenait sa seule priorité en raison de la densité prometteuse d’un texte certainement plein de surprises. Les réponses se trouvaient là-haut, indéniablement. De vraies réponses, non de simples informations. Aussi, elle repoussait cette sensation de déjà-vu ou de familiarité de l’expérience présente. Elle la considérait complètement inappropriée ; simple effet secondaire de sa chute. De choir, il n’en était d’ailleurs plus question.

Très rapidement, elle élabora un échafaudage de fortune en bloquant l’escabeau contre le mur à l’aide du lourd canapé du salon. Sa construction semblait à toute épreuve. L’exercice ne lui épargnerait pas quelques contorsions. Mais peu importe ; elle travaillerait sur une base stable.

L’entreprise qu’elle amorçait avec beaucoup de sérieux s’annonça fastidieuse. Néanmoins, s’appuyant sur la paroi à l’aide de ses deux mains, elle s’adaptait progressivement à une situation qu’elle ne considérait plus du tout inattendue. Sa vision s’en accommodait parfaitement et son acuité se fit de plus en plus intense. Aucune entrave aux mécanismes physiologiques et psychologiques en jeu dans la lecture. Ils étaient, chez elle, totalement opérationnels. Elle lisait donc tranquillement sans inconfort notable. Sa lecture s’entrecoupait dans un premier temps de petits rires nerveux, d’exclamations, de soupirs. De fous rires inquiétants, également. Et puis ce fut le silence. Jusqu’à la fin du texte.

Descendue de son piédestal, d’un violent geste de rage, elle expédiait le vieux fauteuil à sa place initiale. Pleinement consciente, elle détenait maintenant - encore incrédule, toutes les réponses. Oui, elles étaient bel et bien inscrites là-haut, au sein de cette entité manuscrite, dans l’intégralité de ce texte monstrueux à l’origine de son courroux. Fatalement, elle s’y trouvait également. Elle. La principale, l’unique protagoniste.

ELLE !

Un long soupir avant de s’approcher de la fenêtre et observer la rue afin de distraire son esprit : une rue déserte et factice. Une diversion, un décor inutile qui n’oblitèrera jamais la présence prégnante de la tache grisonnante sur le papier peint. Epuisée par une lecture sidérante, elle savait maintenant qu’elle n’existait qu’à travers un agencement de caractères, de mots, de phrases, de paragraphes. Elle se savait purement fictive, « femme de lettres », simple marionnette au destin définitif ; condamnée à se découvrir, à lire sa propre histoire inscrite sur un mur purement imaginaire. Condamnée à lire, à relire, à jouer et à rejouer la même chose. A l’infini ou presque.

Elle se souvenait du début du récit.

« Le bruit était d’une extrême légèreté ; sonorité dérisoire et douce dans un silence absolu, sorte de chuintement rendu possible par un imperceptible courant d’air ».

Elle se souvenait également de la fin : une phrase strictement identique.

Elle se souvenait maintenant de tout, de ce texte mural la décrivant d’abord en plein réveil, engourdie et l’esprit vierge.

Sous le coup d’une intense émotion postiche, attribuée par un inconnu, consignée là haut, dans une autre réalité, dans un ailleurs impossible à imaginer, par celui qu’elle ne connaitrait jamais, elle s’effondrait sur le vieux canapé.

Une douce consolation l’accompagnait vers un sommeil réparateur : elle renaîtrait souvent. Et à chaque fois dans un esprit différent. Tout individu se livrant à la pratique de la lecture la ferait revivre par la médiation d’un support ; papier, écran, liseuse. Un support indifférent à son sort, indifférent à ces dés déjà jetés. La fiction la rendrait réelle aux yeux de simples mortels, pour un court moment mais aussi indéfiniment. Tant qu’il existerait des lecteurs. Remplacés par leur descendance, remplacés par d’autres locuteurs de cette même langue alphabétique. Encore et encore. Où et quand n’auraient plus aucune importance.

Elle se réveillerait régulièrement. Au rythme de saccades oculomotrices anonymes.

Elle fermait ses yeux embués de larmes.

Le bruit était d’une extrême légèreté ; sonorité dérisoire et douce dans un silence absolu, sorte de chuintement rendu possible par un imperceptible courant d’air.

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Carine Lejeail · il y a
Pauvre héroïne enfermée derrière des barreaux de mots! :) Votre histoire est vraiment originale, elle fait penser à "un jour sans fin" mais de façon différente puisque la jeune femme ne peut dévier de sa destinée qui est d'être lue encore et encore. C'est très bien écrit et d'autant plus réussi qu'il s'agit d'un unique personnage enfermé dans une pièce presque vide. Bravo!
Je vous invite à découvrir mon univers et à me porter plus loin si le cœur vous en dit:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/journal-de-guerre

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Raymond De Raider · il y a
Merci, j'irai vous lire dès que possible, ne m'en veuillez pas si je traîne, je vis "l'urgence" des vacances éloigné de mes écrans.
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JACB · il y a
Tenue en haleine du début jusqu'à la fin, pari gagné Raymond, j'ai passé un bon moment avec vos personnages et leur histoire étonnante.
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M. Iraje · il y a
Une nouvelle qui tient le lecteur, par son originalité. Etonné de ne pas la trouver en "sélectionnée".
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Raymond De Raider · il y a
Hélas, non, pas sélectionnée... Mais pas grave, j'écris avant tout pour me distraire et pour distraire.
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Gabriel Epixem · il y a
Original et très bien écrit. Bravo.
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michel jarrié · il y a
Impressionné ! Il n'est pas évident de trouver un aussi riche texte qui vous scotche littéralement. Attendons la prochaine inspiration avant de lui assurer une petite éternité en la fixant au plafond. Merci Raymond.
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Raymond De Raider · il y a
Merci beaucoup, je prépare quelques autres textes...
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Marie Lacroix-Pesce · il y a
Séduite par l'originalité de ce texte, et la qualité de l'écriture.
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Raymond De Raider · il y a
Merci, ça me fait plaisir.
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Joëlle Brethes · il y a
Une situation aussi étonnante qu'inquiétante ! ! !
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Margue · il y a
une belle écriture, une histoire qui m'a tenue en haleine, fascinante, déroutante.... bravo
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Raymond De Raider · il y a
Merci beaucoup, me voilà motivé à nouveau !
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Cathy Grejacz · il y a
Pas assez de
Visibilité pour cette bonne histoire!!!! Allez... je montre le chemin des j’aime

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Raymond De Raider · il y a
Bonne histoire ? Me voilà rassuré...
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