Tout meurt en une seconde

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En compétition
Image de Printemps 2021
Je ne partirai pas. Je ne m’éteindrai pas. Jamais.
C’est ce qu’Epsile avait chuchoté à l’oreille de sa fille deux jours plus tôt. Ce matin avait tout changé. Pour tous. La cloche avait sonné. Le lendemain, le soleil se lèverait sur des ruines.
Cela faisait des dizaines d’années que les scientifiques les avaient alarmés. D’abord, personne ne les avait crus. Et lentement, l’humanité avait ouvert les yeux. Sa pollution. Ses OGM. Ses pesticides. Son pétrole. Son gaz de schiste. Son or. Des masses humaines étaient descendues dans la rue. Mais pendant que certains se rassemblaient, débattaient, tentaient de renverser les politiques, d’autres élisaient des présidents de plus en plus nationalistes. La Russie d’abord. Les États-Unis ensuite. Puis le Brésil. La plus grande catastrophe écologique du siècle dernier. L’Europe doucement avait suivi leurs pas. La nature avait commencé à se rebeller contre l’humain, à coup de catastrophes naturelles et de virus mutants. Mais la science, sacro-sainte science sans conscience avait encore et toujours sauvé l’humanité, au détriment du reste du vivant. Les océans avaient envahi les terres, la diversité du vivant avait disparu, l’humain avait colonisé l’Antarctique. Les démocraties étaient devenues des dictatures, la propagande climatosceptique avait envahi le globe. Très vite, en quelques années à peine, le soulèvement pour la planète avait été réprimé. Des affrontements sanglants avaient à jamais réduit au silence les lanceurs d’alarme. Et à l’aube du dernier jour de l’Homme, tous avaient fini par oublier.
Le réveil d’Epsile, encore doctorant, avait sonné brutalement, et la course avait commencé, comme tous les matins. Réveil de sa fille. Petit-déjeuner express. Habillage en vitesse. Attraper les clés de la voiture au vol et déposer les maillots sur la plage arrière en prévision de la baignade du soir. S’arrêter une minute trente à la halte-garderie. Passer chercher deux collègues. S’engouffrer sur l’autoroute à trois étages. Passer une heure à traverser Barcelone. Atteindre le laboratoire au nord de la ville. Travailler.
La recherche était une passion. La pause café de 10 h une réunion d’anciens amis. Le déjeuner, un prétexte pour admirer la vue sur la mer, à deux kilomètres à peine de la ville. L’après-midi était plus dure. Epsile assistait son directeur dans ses recherches. Le matin, il était libre d’explorer ce qu’il voulait. C’était une histoire sans fin qu’il pensait écrire sous ses outils. Après tout, les grandes découvertes se font souvent par hasard. Prenez le traitement contre le SIDA, le vaccin contre la leucémie, ou la cryogénisation longue. Ce matin, il avait avancé sur la nouvelle forme du traitement d’allongement de vie. Il était proche du but. Il le savait, il pouvait le sentir. Demain, ou dans deux jours, il l’aurait fini. Sauf que d’ici là, il aurait disparu, et tous les potentiels utilisateurs de ce produit aussi.
En début de soirée, comme chaque jour de l’année, il alla chercher sa fille. Il avait partagé sa journée avec ses amis, le soir, il partageait avec sa fille. Mi-février, la mer était la plus froide de l’année. Un petit 26 degrés pour la Saint-Valentin. Un plongeon d’une petite heure, quelques chahutages et un restaurant sur la plage avec un ami et son fils. Un château de sable, des bougies sur la table et le doux souffle de l’été infini. Epsile songeait souvent à quitter Barcelone, mais toujours, il se résignait. Comment pouvait-il un jour quitter cette vie-là ?
Il laissa lentement le sable pour retrouver son appartement collectif où il disposait d’une chambre et d’une salle de bain. Tout n’était pas parfait, mais il aimait cette vie. Il aimait ces instants, chacun, les faciles, les torturés, les insurmontables, les évidents. Il les aimait car ils étaient éternels. Et il sentait qu’il avait déjà transmis cette passion, cet amour pour le monde, pour la terre, pour les océans et les pierres, à sa fille. Il la coucha en arrivant et s’installa avec un thé sur son sofa. Il eut le temps de lire deux pages.
Un son énorme ébranla l’espace. La nuit était plus chaude que d’habitude. Epsile entrouvrit doucement les rideaux. Le ciel était rouge de sang. En feu. Il prit sa fille dans ses bras et descendit les escaliers. Il observa ces couleurs éclatantes. Il était serein. Il avait compris que c’était la fin. Il s’en doutait depuis longtemps. Il ne pensait plus à son traitement ni à ses découvertes. Il était là, avec sa fille, au bout du monde, étrangement calme. Le spectacle était magnifique. Calme. Il était presque heureux d’assister à l’extinction des Hommes. L’idée de rendre son dernier souffle à l’unisson est séduisante. C’est le symbole d’un monde enfin en paix. Il aimait les symboles. Il aimait en faire partie. Il s’était demandé quel monde ses parents lui avaient laissé, et quel monde il laisserait à sa fille. Il venait de trouver la réponse. Ce serait un univers délaissé d’un poids énorme, un univers époustouflant. Personne ne le verrait. Alors personne ne pourrait le détruire.
Epsile resta à fixer le ciel, les yeux écarquillés, vivant le dernier jour de l’humanité comme un dernier cri de bonheur. Un jour éphémère, parmi tant d’autres. Un jour sans fin. Il avait aimé pleinement, intensément et jusqu’au dernier instant. Il garderait comme dernière image ces flammes flamboyantes s’élevant sur les cimes, inaccessibles aux Hommes. Il observerait pour toujours la beauté d’un monde qui a su battre, dans toute son élégance et sa pudeur, l’humanité en déshérence. Un son sourd lui perça les tympans. Il avait compris, enfin, la fragilité du monde. Il avait compris, enfin, que tout meurt en une seconde.
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Fred Panassac · il y a
Une histoire très bien écrite qui symbolise nos peurs.
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Rei Ayanami · il y a
Incroyable !
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Mome de Meuse · il y a
Quand la fiction se fait prémonitoire. Un texte glaçant comme l'apocalypse qu'il annonce. Très puissant.
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VERONIK DAN · il y a
Nous ne serons plus là pour le voir mais c'est peut-être ce qui va se passer...
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De margotin · il y a
Beau texte
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Oui humanité condamnée, mais quand, je ne suis pas pressé, belle réflexion
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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre prémonitoire qui fait frissonner !
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Claude JACQUES · il y a
Rien ne perd, tout se "récupère"
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Ginette Flora Amouma · il y a
"Tout meurt en une seconde ," rien que cette phrase contient tout un programme prémonitoire .
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Chantal Sourire · il y a
L'apocalypse comme une prédiction, un beau texte qui fait froid dans le dos...

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