Nécro-nomie

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Autrice, prof de français, Grenobloise entre autres casquettes! Pour en savoir plus, c'est ici! https://eleonore-sibourg.f  [+]

Image de Été 2020

Peut-être bien oui, que je rêvais de faire du grand journalisme, quand j’étais ado et que je traînais mes baskets dans la cour du lycée. Le Monde, ça m’aurait bien plu. T’es respecté quand t’officies là-bas. Ou correspondant étranger pour le New-York Times, prononcé avec le petit accent ricain de celui qui s’y connaît, qui en est : « le Tââïmss ». Ça m’aurait bien botté, ouais.

Mais t’as beau avoir du réseau – et ça clairement, j’en avais, à faire pâlir les adeptes de l’ascenseur social –, ce n’était pas suffisant. Il fallait aussi du talent.
Faut pas croire, les fils de bonne famille ont aussi la vie dure, c’est pas un privilège de pauvres ! Demandez à Guillaume, fils de Gérard, il en sait quelque chose. Même s’il est un peu tard pour lui poser la question.

Il a bien fallu se résigner. Deux coups de fil, un brunch et une promesse d’interview plus tard – les connexions parentales, faut bien que ça serve à quelque chose – j’étais embauché à Gloria, la crème du magazine people. Le genre bien connu, qui tapisse tous les kiosques de France, avec ses couleurs criardes et ses titres tapageurs, du type « Révélations sur le goût de la bite de Truc » ou « La liposuccion du cul de Machine — en images ! ». Vous trouvez ça vulgaire, hein ? Ouais. Mais ça se vend. Ça se vend même su-per bien. Des millions d’exemplaires. Personne ne force l’honnête ménagère à sortir son pognon pour se procurer ces torchons, que je sache. Ça divertit. Ça fait penser à autre chose après le travail. C’est pas moi qui le dis ! Alors, je vois pas pourquoi on me jetterait la pierre.

Ça n’est tout de même pas ma faute si le monde est ainsi fait. Les gens sont avides de rumeurs, de potins, de scandales. Les cancans, les médisances, les ragots, les commérages. Regardez le nombre de synonymes dans le dictionnaire ! C’est peut-être consternant, mais c’est vrai. Il y en a, j’en suis certain, qui adoreraient que leurs voisins se fassent assassiner – mais de manière sale hein, le all-package, avec séquestration, viol et machette ! — rien que pour pouvoir être interviewés et passer au JT national. National ! « On les connaissait si bien, c’est un véritable choc. Jamais on ne se serait doutés ! On se disait bonjour, comme ça, quand on tondait la pelouse le dimanche ». Petite larme. Alors voilà, il y a de la demande. Nous, on offre. On est tous gouvernés par la loi du marché.

J’ai atterri à la rubrique nécrologique. Il faut bien manger, hein. Si ça n’était pas moi, ce serait un autre. Au début, j’étais sceptique. Je trouvais que ça manquait de prestige, de panache. Ça me faisait penser au carnet du jour qu’on trouve dans les gazettes locales. Il y avait aussi ce petit côté gênant : je croyais qu’on ne pouvait pas trop dire du mal des morts. Qu’il fallait être complaisant, encenser le macchabée, aussi pourri soit-il, comme si ça allait lui payer l’entrée au paradis. D’autant qu’il y en a, du vice, dans le milieu people. Je vous le cache pas.

Mais en fait, non. On vit une grande époque. Plus ça va et plus on fait sauter les garde-fous de la décence. Quand le sujet est vraiment une pointure, maintenant, on écrit sa nécro AVANT sa mort. Parfois des mois en amont ! Ce qui peut parfois poser problème : avec toute l’artillerie médicale à disposition aujourd’hui, la vie peut se prolonger bien au-delà des calculs. Surtout dans mon fonds de commerce. Les célébrités, ça a les moyens de la clinique privée. Dans ces cas-là, faut revenir sur le papier, modifier des trucs. L’attente, la charge de boulot supplémentaire. C’est stressant.

Regardez, pour Johnny ou Chirac. Des mois qu’on attendait ! On faisait des pronostics. Encore une fois, que celui qui n’a pas parié me jette la première pierre ! Vous vous souvenez ? Il n’a pas fallu huit jours, pour voir des dizaines de biographies se disputer les têtes de gondole dans les supermarchés. J’invente rien. Les gens, c’est quand ils sont sous le coup de l’émotion qu’ils lâchent leur pèze. Faut les prendre à chaud. La bien-pensance n’a rien à faire dans ce milieu, sinon tu passes à côté d’un gros tas de fric. Ils sont pas cons, les riches.

Alors ce matin, quand le rédac-chef est venu me voir, j’ai pas été spécialement surpris. M’occuper de la nécro de l’une des plus grandes actrices de France, alors qu’elle gambade encore sur ses deux jambes ? Aucun problème. Il y a eu une fuite : cancer stade 4. D’après nous, « Gloria » est le seul journal à savoir. Faut jamais perdre une occasion d’être les premiers. Le secret : balancer tous ceux des autres, bien garder les siens.

La rédaction va être facile, ce ne sont pas les infos qui manquent. J’écarte le merdier sur mon bureau, je repousse le clavier et la tasse de café. Faudra que je me décide à la laver un de ces quatre, j’ai pas envie de finir prématurément dans mes colonnes à cause d’une saloperie de bactérie. Feuille blanche, crayon. Toujours commencer par la structure. Ses plus grands films. Sa bio. Sa personnalité. L’héritage qu’elle va nous laisser. Le tout arrosé d’un bon coulis de sentiments et de pathos. Ils aiment ça, les gens. Je fais turbiner le moteur de recherche, je rédige dare-dare. J’ai le coup pour ça maintenant. Tout d’un coup, j’ai un doute. C’était quand déjà son adultère ? Faut être précis dans mon métier, ça reste du journalisme. Les infos sont vagues sur internet. Google aussi a ses failles. C’est pas un problème. Je prends mon téléphone. La sonnerie retentit. Je porte la tasse à mes lèvres, mais je me rappelle qu’elle est vide. Et sale. Faut que je la lave, bordel. Ça décroche.

— Allô maman ? Oui ! Je voulais te poser une question, c’est ma psy qui m’a demandé et je n’arrive plus à me souvenir. Désolé de te demander ça, mais c’était quand exactement la fois où t’as trompé papa ?

Ce sera sans doute mon meilleur papier.

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