Merveilleuse perdition

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Je voudrais que ma plume encercle des milliers de mots, les apprivoise, et les fasse danser sur le fil ténu de la vie  [+]

Image de Hiver 2018 - 2019

Je suis née à 30 ans. Avant, j’étais en devenir.

Troisième d’une fratrie de trois enfants. Arrivée en toute discrétion un jour froid de décembre. Je nais sans un cri. En bonne santé certes, bien chevelue, bien dodue, mais sans un cri. Une mère un peu dépassée par les événements, un père tellement pressé de reprendre la route à bord de son semi-remorque qu’il ne prend pas le temps de faire connaissance avec moi. Un frère de 10 ans un peu trop fana de jeux vidéo, une sœur de 5 ans qui se rêve danseuse étoile. Ils accaparent maman tout le temps, moi, personne ne m’accapare. Je grandis en silence, scrutant le monde et observant les miens. Après quelques tentatives avortées pour me faire voir, je décide de rester dans l’ombre et de ne pas déranger.

À 10 ans, lecture d’une petite annonce sur le panneau d’affichage du préau de mon école : une dame propose de l’initiation musicale pendant la pause méridienne. Mue par une force invisible, je pousse la porte. Je découvre ma voix pendant un cours de chant, une voix timide et hésitante au début, puis un peu plus affirmée. J’ai peur. Je n’en parle à personne, gardant ce secret entre moi et moi. Je retourne pourtant voir Madame Lalique très souvent. Elle m’apprend à poser un regard bienveillant sur l’enfant que je suis, me propose différents répertoires afin d’expérimenter toute l’étendue d’une tessiture jusque-là vouée au silence ou au murmure dans une famille où tout le monde parle en même temps pour se faire entendre. Personne ne m’entend, personne ne m’écoute, pas même moi.

À 15 ans, Madame Lalique est toujours très présente dans ma vie, mais elle me propose de rencontrer Monsieur Parnassian, gérant d’une salle de boxe. Elle me dit que je dois aussi me réconcilier avec un corps que je ne réussis pas à apprivoiser et qui ne parvient à se mouvoir que dans un espace extrêmement réduit ; il aurait bien besoin de se déployer davantage. Je rencontre Monsieur Parnassian, il parle peu lui aussi, mais nos yeux en disent bien plus que des paroles. Il me tend des gants de boxe et me fait monter sur le ring. Il en enfile lui aussi et se place face à moi.

— Bouge, me dit-il.

— Pour quoi faire ? lui réponds-je.

— Parce que c’est une excellente façon de s’exprimer, me rétorque-t-il.

À qui appartient ce corps tout dégingandé qui me donne l’impression d’être un girafon groggy par les quelques minutes passées en dehors de l’espace protégé qui l’a accueilli pendant quinze mois ? Je suis perdue, incapable de bouger et d’esquiver les coups qui n’arrêtent pas de pleuvoir sur moi. Je pleure, je crie, j’explose mon incapacité à me défendre. Je mords le bout de mes gants.

— Reviens demain, à la même heure, me dit seulement Monsieur Parnassian.

Je reviens alors le lendemain et les jours suivants. Je m’en prends toujours plein la figure, mais je commence à rendre les coups. Mon corps ne fait pas spécialement ce que je lui demande et mon coach ne m’aide pas vraiment non plus. Selon lui, je dois trouver les réponses seule. Un soir qui avait commencé comme n’importe quel autre soir, c’est-à-dire en subissant le combat sans trouver une feinte de protection, je me surprends à me déplacer de deux appuis sur la droite et à voir le coup de Monsieur Parnassian s’évanouir dans le vide. Est-ce un hasard ? Un peu plus tard dans notre affrontement, je recommence, cette fois-ci sur la gauche. Mon mentor m’explique alors que je viens de réaliser un « pas de côté ». J’ai réussi à placer mon corps en dehors de l’axe d’attaque de mon adversaire. Cette prise de recul va m’aider à anticiper les actions et à les vivre différemment. Il en va ainsi de la boxe comme de la vie.

J’ai 20 ans. Je vis toujours chez mes parents. Mon frère a 30 ans et travaille comme commercial dans une grande enseigne informatique. Ma sœur n’est pas devenue danseuse étoile. Elle se cherche. Maman se laisse toujours déborder par un verre d’eau, mais j’ai appris à ne plus lui en vouloir. Quant à papa, il est toujours sur les routes. Je continue de fréquenter les cours de chant et de boxe. Je m’affirme. Je sais ce que je veux et ce que je ne veux plus. Jusqu’à ce que…

J’ai 25 ans, je suis amoureuse. Comme jamais. Jusqu’à m’oublier. Plus de chant, plus de boxe. Que lui. Au début cela ne me gêne pas : j’existe enfin pour quelqu’un. Mais est-ce que j’existe encore pour moi ? J’ai arrêté mes études et démissionné de mon emploi à temps partiel. Je me renferme peu à peu et lui sort de plus en plus. Un soir, il ne rentre pas. Un texto : il ne rentrera plus. La souffrance est terrible. Question de survie, il me faut trouver tout de suite les moyens de prendre du recul pour ne pas me laisser envahir par cette douleur. Je réalise alors que j’ai renoncé à mon identité pour me fondre dans le désir de mon compagnon.

Je ressors mes partitions et mes gants de boxe. Les paroles de Monsieur Parnassian me reviennent en pleine figure, comme les coups qu’il m’assénait sans vergogne : « Tu dois trouver les réponses seule ». Le fameux pas de côté.

J’ai 30 ans. L’âge de la renaissance. À moi-même et aux autres. Mon centre de gravité a changé. J’exerce un métier qui me plait et je nourris de très bonnes relations avec mes collègues. Je continue le chant et la boxe avec un plaisir non dissimulé ; à moi de transmettre ce qui m’a été enseigné voilà des années. Je n’ai pas choisi ma famille, mais je peux choisir la relation que je souhaite entretenir avec chacun de ses membres et cela me réussit plutôt bien. Quant à entamer une nouvelle histoire d’amour ? Il semblerait que le destin me fasse un bien joli signe : à moi de poser la première pierre pour garder l’équilibre si chèrement acquis.

J’ai 30 ans et mon destin m’appartient. Je n’en avais pas conscience avant de me perdre dans les méandres d’une existence que je ne comprenais pas vraiment.

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