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Le grand passage

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Brune Hilde

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LAURÉAT
Sélection Jury

Recommandé
Tu descendras de l’autobus, puis tu feras un signe au chauffeur. Il démarrera en te renvoyant timidement un sourire ; ta beauté le fascinera tellement qu’il en sera presque paralysé. Puis, il disparaîtra dans les nuages de sable rouge de la piste. Tu te demanderas pourquoi tu es descendue du bus, tu te demanderas aussi pourquoi tu y es montée et pourquoi tu as obéi, et peut-être que tu m’en voudras, ma fille…
Tu seras accueillie par une petite meute de chiens maigres et malades, car ce sont eux qui courent le plus vite dans le village.
Puis viendront les enfants, nombreux, sales, curieux et bruyants. Avec leurs petites mains, ils toucheront tes longs cheveux. Ils n’en ont jamais vu d’aussi longs, d’aussi épais que nos nuits et aussi noirs que le fond de notre puits.
Arrivera ensuite le chef du village ; c’est un vieil homme digne et savant, on dit qu’il a cent deux ans. Il t’accueillera avec son sourire édenté et chaleureux. Tu lui donneras l’akamembé que ton père a sculpté pour lui et le sac de mil que tu portes dans ton dos. Il te présentera un groupe de femmes ; ce sont les femmes de ton futur mari.
Elles auront le visage fermé, bougeront comme une seule personne, un monstre à une tête et aux multiples ventres féconds. Elles t’emmèneront dans la case de ton futur mari.
Je pense que tu vas pleurer, mais je prie pour que tes yeux emprisonnent tes larmes. Il est vieux, robuste et arrogant. Tu devras t’incliner. Ne parle pas, ça ne servira à rien. Aucun son ne devra sortir de ta bouche, ma fille.
Puis les femmes t’emmèneront dans une autre case, pour te préparer pour la cérémonie. Elles commenceront par te couper tes beaux cheveux, non par plaisir, mais par incompréhension. Chez nous, ils sont signe de santé, de beauté et de fertilité. Chez eux, ils sont signe de maladie, de négligence et de différence.
Laisse-toi faire, ma douce, serre les dents. Tu seras toujours aussi jolie.
Puis, elles te déshabilleront, pour te préparer. Elles t’enduiront d’une préparation dont elles pensent avoir découvert le secret. C’est exactement la même que la nôtre, à base de lait de yak, mais la leur est grasse et malodorante. Elle ne te fera pas la peau aussi douce que la nôtre. Certaines femmes, en t’enduisant le corps, te grifferont et te pinceront. Tu es si belle, ma fille, si jeune, que cette vision leur sera insupportable. Leur corps est sinistré par la vieillesse et les grossesses. Serre encore une fois les dents. Elles ne seront pas toujours aussi malveillantes.
Puis, elles t’habilleront de ta robe de cérémonie. J’ai entendu dire qu’elle est magnifique ; ce sont de très bonnes couturières, et la teinture n’a aucun secret pour elles. Elles obtiennent des couleurs dont tu ne soupçonnes pas l’existence.
Elles te conduiront vers ton époux qui s’impatientera. Alors, vous vous réunirez sur la place, un groupe d’hommes dansera devant tes yeux. En frappant leurs pieds, ils soulèveront la poussière qui asséchera ta gorge. Je t’autorise à fumer la préparation que l’on te proposera, elle te permettra de t’évader une dernière fois vers chez nous.
À la fin de la nuit, ton mari te conduira vers sa case ; tu devras te déshabiller sans qu’il te le demande et t’allonger sur sa natte. Tu le laisseras planter son dard entre tes cuisses qui ne voudront pas s’ouvrir. Serre encore une fois les dents, ma petite. Il ne te piquera pas. Il ensemencera ton ventre tendu. Tu te transformeras, à la mesure des lunes qui jouent dans le ciel étoilé. N’aie pas peur. Dans neuf lunes, ton fils ou ta fille annoncera dans un cri la petite place qu’il ou elle prendra sur notre terre.
Et si c’est une fille, ma douce, ma fille, mon aimée, il viendra un jour où, toi aussi peut-être, le cœur déchiré, tu la feras monter dans un autobus pour ne plus jamais la revoir.

PRIX

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Blin · il y a
Terriblement magnifique ! Une écriture qui percute et descend jusqu' au fond du ventre. Et cette phrase superbe "Mais je prie pour que tes yeux emprisonnent tes larmes." Merci Brune
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Djenna Louise Buckwell · il y a
Magnifique !
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Marie Jeanne Sauvegrain · il y a
Qu'il est beau ce texte.
Merci Brune pour ce flash back.

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James Wouaal · il y a
Je vais aller me faire un café...
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Volsi · il y a
Merde ! C'est horriblement beau
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De l'Air ! · il y a
Je découvre. Que dire ... Atterrant, bouleversant ... Mais aussi que c'est bigrement bien écrit !
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Adriana · il y a
C ' est bouleversant et réaliste
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SakimaRomane · il y a
Outch ! Quelle nouvelle bouleversante et tellement réaliste. Mais où étais-tu caché pour que je ne t'ai pas découverte avant...Il est vrai que je venais à peine d'arriver...
Tu méritais grandement ton prix du jury... Brune...Bravo ! :)

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Antino · il y a
Bouleversant. Les mots me manquent (ce qui est plutôt rare pour un bavard comme moi...). Bravo et merci pour la lecture de ce texte.
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Murielle Laurent · il y a
comme je suis étonnée que Short aitrecommandé votre texte malgré son thème, je me demande s'il est en borne. Pouvez-vous me renseigner ?
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Brune Hilde · il y a
Merci pour votre lecture. Oui il est encore dans 16 bornes
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Murielle Laurent · il y a
j'en suis baba, Short me surprend, je croyais qu'il s'en tenait à l'humour grand public. Tant mieux pour la littérature !
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Brune Hilde · il y a
Merci pour le compliment!
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