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Le crapaud et le boeuf

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Mhebert

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80

FINALISTE
Sélection Jury

En fait ça c’est pas du tout passé comme ça.
D’abord, Guizo c’était un crapaud, pas une grenouille. C’était mon copain, Guizo, je sais de quoi je parle.
Et puis ce bœuf, on le connaissait bien, nous, c’était pas n’importe quel bœuf qui se trouvait là par hasard. Je pourrais vous raconter comment on l’a connu le bœuf, et aussi comment on s’est connus moi et Guizo, mais bon, on n’a pas toute la journée. Alors je vais aller à l’essentiel.
Donc voilà, Guizo était allé voir le bœuf, ce bœuf-là. Mastoc qu’on l’appelait, c’est vrai qu’il était costaud. C’est vrai aussi que devant un bœuf, même un tout petit bœuf, un crapaud ça fait pas le poids. Mais pour dire que c’est moins gros qu’un œuf, là, il faut pas exagérer. Guizo il était au moins aussi gros qu’un gros œuf. Il voulait faire une rime ce type, ce La Fontaine, voilà tout ! Aux frais de Guizo. Évidemment les rimes en « euf » ça court pas les rues, je veux bien l’admettre. Mais c’est pas une excuse, ça. Il aurait pu trouver autre chose, changer le bœuf en taureau par exemple, pour aller avec « pas bien gros ». Il a bien changé un crapaud en grenouille ! Bon, je passe là-dessus, ça n’est pas si important.
Non, le pire, c’est ce qui vient tout de suite après. Traiter Guizo d’envieux ! Ça alors ! Et envieux d’un bœuf ! Pourquoi est-ce qu’un crapaud voudrait avoir l’air d’un bœuf ?
La vérité, le fond de l’affaire, la raison de tout ça, c’est Lulu. Ah, Lulu ! Quelle grâce, quelle élégance ! Une vraie princesse, Lulu. Pas un du marais qui n’en était tout retourné quand elle passait. Pas une crapaude qui ne sautillait comme elle, qui avait son rond de bedaine, ses jolis doigts si fins, ses adorables pustules, ses gros yeux marbrés. Et cette façon désinvolte qu’elle avait de gober les mouches, comme en passant, sans se presser. On aurait dit qu’elles y allaient d’elles-mêmes, les mouches.
Déjà têtards, il l’avait remarquée, à ce qu’il prétendait. Cette façon qu’elle avait de zigzaguer, ce petit coup de hanche distingué et provocateur en même temps, ça l’avait rendu dingue. Une fois, leurs queues s’étaient touchées. Bien sûr il n’avait plus de queue maintenant, mais il me jurait qu’il avait encore la sensation de ce premier – et dernier – contact. Rien que d’en parler il était tout étourdi, comme égaré. Elle, déjà grande dame, elle avait rien laissé paraître, mais lui il était sûr et certain que depuis cette affaire-là elle avait su, qu’elle avait compris qu’il existait plus que pour elle, dans l’attente d’être avec elle un jour, avec sa Lulu. Et qu’elle l’attendait, elle aussi, d’une certaine façon. C’est depuis ce temps-là qu’elle était devenue son but, son rêve, son obsession. Son inaccessible étoile, comme il disait. Pauvre Guizo.
Elle, elle le voyait même pas, Guizo. On le savait, nous. Ça se voyait, de toute façon. Lui croyait dur comme fer qu’elle affectait de l’ignorer. Un jeu, quoi. Ses jolis yeux lui demandaient de faire les premiers pas, c’était clair pour lui. Mais lui n’était pas prêt, il n’était pas assez bien pour elle. Pas encore. Il devait bien se préparer, qu’il nous répétait, il lui manquait tant de choses. Ça viendrait. Nous on n’était pas si sûr, on voyait rien venir. En tout cas c’est pour ça qu’il consultait pas mal de monde, la fourmi pour lui enseigner la persévérance  comme s’il en avait besoin!, la cigale pour lui apprendre le chant. Comment est-ce qu’une cigale peut apprendre à un crapaud à croasser en mesure, je vous le demande ! C’était tout Guizo, ça.
Et puis il s’est mis aussi à vouloir devenir fort, Guizo. Les gros muscles, ça l’avait jamais vraiment intéressé, c’était pas trop son genre, mais il y avait cette brute de crapaud-buffle qui tournait autour de Lulu depuis quelque temps. Il avait décidé qu’il lui tiendrait tête, à ce mufle de buffle. Bœuf, buffle, ça avait dû tout se mélanger dans sa tête à ce pauvre Guizo, il était allé voir Mastoc, l’avait sommé de lui livrer son secret, de l’entraîner à devenir fort, fort comme un bœuf.
L’autre avait bien essayé de lui faire comprendre, mais il s’était vite fatigué d’argumenter. C’est pas obstiné un bovidé, ça peux pas lutter contre la ténacité d’un batracien. C’est habitué de faire ce qu’on lui dit. De toute façon avec Guizo ça ne servait à rien, y a rien de plus résistant qu’un amoureux buté qui espère contre tout espoir. Moins il en a de l’espoir, plus il en bouffe, ça le tient.
Il avait donc laissé Guizo l’accompagner aux travaux des champs, s’atteler avec lui à la charrue, ce genre de choses quoi. C’était pas très pratique, ça n’allait pas vraiment. Au bout de quelque temps, Guizo a dû se dire que l’important après tout c’était seulement qu’il ait l’air d’être fort. Autrement dit qu’il soit gros. Parce qu’il s’est mis à manger, à manger sans arrêt, tout ce qu’il voyait, de grosses bestioles déjà mortes, des trucs pas possible, pas santé du tout. Et puis il retournait voir Mastoc, lui demandait ce qu’il en pensait, s’il était aussi gros qu’un crapaud-buffle, et tout ça. L’autre ne savait pas quoi répondre, l’encourageait peut-être, par pitié, de sorte que Guizo en remettait.
Bon, ça allait de mal en pis pour Guizo, c’était pas difficile de voir qu’il était à la dérive. D’abord il avait tellement engraissé qu’il se traînait davantage qu’il ne marchait ; et quant à sauter... Il avait une mine affreuse, des yeux bizarres. Les belles nuances vertes de sa peau avaient disparu, il restait plus que du gris ; ça c’était le foie, pour sûr. On avait beau lui dire qu’il allait jamais l’atteindre, son étoile, s’il continuait comme ça, il écoutait plus, même quand on lui parlait de Lulu.
On a vu qu’il débloquait vraiment quand il s’est mis à se gonfler. Il était tout fier de nous dire qu’il avait enfin compris qu’il lui suffisait d’avoir l’air d’être gros, après tout. C’était ridicule, pathétique, on le voyait partout se gonfler, comme les crapaudes qui veulent pas se faire tripoter. Il ne parlait plus de Lulu, il devait même plus savoir pourquoi il voulait tant se grossir.
Ce jour-là, donc, ce fameux jour, il alla chez Mastoc et lui dit que cette fois ça y est, qu’il est gros comme je sais pas quoi, une citrouille ou un chou-fleur, regarde ça Mastoc, tu vas voir ce que tu vas voir. Alors il s’est mis à se gonfler si incroyablement, si affreusement que Mastoc a fini par se détourner, tout à fait écœuré. Guizo devait avoir tellement pratiqué cet exercice stupide qu’il pouvait se transformer en une chose qui ne ressemblait plus à rien de connu, une sorte de croisement entre une soupière et un biniou, en plus gluant.
C’est là qu’il a entendu ce drôle de blop, Mastoc, une sorte d’explosion molle, si ça se peut. Bien sûr l’idée de ce que ça pouvait être a dû lui traverser l’esprit, comme une flèche, en se retournant, mais vraiment ça semblait trop incroyable ; pire, trop comique. Jamais il aurait pu le croire s’il avait pas vu cette horrible boue verdâtre sur le sol.
Voilà, c’est comme ça que ça s’est passé. Ni plus ni moins.
Et puis s’il y a une morale à cette fable, c’est que si l’espoir fait vivre, comme dit le proverbe, il peut aussi vous tuer, si vous faites pas attention. Voilà !

PRIX

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Merlin28 · il y a
Et tout ça pour les beaux yeux d'une belle!
Mhebert si le coeur vous dit allez lire ma balade entre deux mondes au bord de l'eau qui est en finale

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Norby · il y a
ET ZOPE!!!!
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Fred Panassac · il y a
Du grand délire animalier complètement irrésistible de drôlerie. Mon vote !
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Emma · il y a
Je garde l'espoir quand même ! Bonne chance !
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Virgo34 · il y a
Bonne chance ! Avez - vous lu la fable de Marie Haubot, "Le coq et l'oie" ?
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Mhebert · il y a
Oui, lue et beaucoup aimée!
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Utilisateur désactivé · il y a
Une dernière lecture en vous souhaitant Bonne Chance pour la finale ! Marie Haubot.
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/le-coq-et-l-oie : poème-fable à la façon de La Fontaine en finale du prix été, si le cœur vous en dit.

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Fabienne Bruchig · il y a
Irrésistiblement drôle !
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Gaétan Boisvert · il y a
J'ai adoré.
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Rachel Bouchard · il y a
Bravo!
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Marika · il y a
J'adore !!
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