L'air ne fait pas la chanson !

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Née en 1974, je vis sur les hauteurs de Liège, en Belgique. Après des études de lettres, un passage par l’enseignement et un poste d’assistante de direction, j'ai choisi de me consacrer à  [+]

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Voilà des heures que j’ai les yeux rivés sur cette page blanche où le curseur clignote inlassablement. Il semble vouloir me signifier que j’ai tout mon temps, mais je sais qu’il guette avec impatience le moment où je me déciderai à enfoncer la première touche, un peu comme un chat feint de jouer les désinvoltes face à la proie qu’il dévorera quelques minutes plus tard.

Cette panne d’inspiration est pour moi inédite. Et je dois bien avouer qu’elle m’est insupportable.

J’ai reçu il y a deux jours un message de mon éditeur. Il me demande d’écrire un best-seller ayant pour thème la période historique que nous vivons. Il considère que je peux apporter un point de vue original sur la question. Ce n’est pas la première fois qu’il me passe ce genre de commande. D’habitude, je démarre au quart de tour, mais là, j’ai l’impression d’avoir été catapulté dans un vide intersidéral. Pas la moindre idée ne germe, j’ai beau creuser au plus profond de moi, mes neurones sont aux abonnés absents. Mon imagination a tout bonnement décidé de jouer les filles de l’air ! Même mon environnement a perdu tout potentiel inspirant. Pour couronner le tout, je dois lui envoyer les premiers chapitres à la fin de la semaine, car il est déjà en train de planifier une sortie pour la rentrée littéraire de septembre !

Des bruits de couloir m’ont rapporté ce matin qu’un anonyme a eu l’idée d’imaginer la façon dont nos auteurs classiques auraient pu traiter du sujet. Zola, retraçant le quotidien harassant d’un travailleur chez Amazon ; Proust, retiré dans son jardin, plongeant dans ses souvenirs grâce à l’odeur de l’herbe fraîchement coupée, ou encore Flaubert mettant en scène une jeune femme lassée de la présence immobile de son mari. Mais au final, je me vois mal me pasticher moi-même.

Sans doute l’enfermement forcé est-il la cause de ce surprenant blocage. Moi qui ai besoin de m’imprégner du contact de mes semblables, d’écouter en terrasse les conversations en mode furtif, de déambuler dans les rues de ma ville, de m’inspirer du bruissement des feuilles, de l’explosion de couleurs qu’offre la nature ou des parfums ambiants, je dois me contenter de ces quatre murs ! Oh, je ne suis pas à plaindre, l’endroit est plutôt spacieux, et de la table de travail, orientée plein sud, j’ai une vue exceptionnelle sur la campagne environnante ! Tout risque de promiscuité est également écarté depuis que mon ex-femme a pris la clé des champs. Trop de nuits vouées à ce clavier et d’utopies passées sous le rouleau compresseur du quotidien ont eu raison de notre idylle aux débuts pourtant si prometteurs. Avant de me rencontrer, elle rêvait d’un bellâtre en Ferrari et d’une villa à Miami, j’ai réussi momentanément à faire illusion par la vivacité de mon esprit, mais les droits d’auteurs d’un illustre inconnu ne nourrissent pas leur homme, et encore moins leur femme, diraient certaines mauvaises langues. Si elle avait fait preuve de patience, elle aurait au moins bénéficié aujourd’hui de ma notoriété grandissante !

J’en étais là de mes réflexions lorsque la sonnerie du téléphone retentit.
— Gabriel, je n’en peux plus ! Il faut que tu me sortes de là ! J’ai besoin d’air !
— Salut sœurette ! Dans quelle galère as-tu atterri cette fois ?
— Chez maman !
— Chez maman ? Tu te moques de moi !
— Si seulement c’était vrai !
— Tu n’étais pas censée être sur un chantier jusqu’en juillet ? Au Cambodge, si ma mémoire est bonne ?
— Oui et non, j’ai dû revenir en Europe plus tôt que prévu... Un collègue m’a appelé pour confirmer une hypothèse concernant une datation. J’étais à Pompéi, mais vu la situation, les fouilles ont été arrêtées et l’équipe a été démobilisée. Chacun a subi un test, puis est rentré chez lui...
— Et toi, tu as délibérément choisi de retourner à Hotton ?
— Je n’avais pas d’autre endroit où aller... Tu me vois cloîtrée à l’hôtel tout ce temps ?
— Franchement ? Oui ! Note qu’avec les mégalithes de Wéris tout proches, tu ne seras pas vraiment dépaysée !
— Tu peux arrêter tes feintes à deux balles ! Mes économies n’auraient jamais suffi !
— C’est vrai que tout le monde n’a pas les ressources du professeur Jones !
— Gabriel !
— O.K., je range ma panoplie de clown ! De toute façon, tu n’as jamais été très bon public !
— Mes amis disent pourtant que j’ai beaucoup d’humour !
— Bon, si nous en revenions à la raison principale de ton appel...
— J’ai pris contact avec ma psy pour essayer d’évacuer les tensions, elle m’a dit que ce retour aux sources serait salutaire...
— On voit bien qu’elle n’a pas passé son enfance avec nous !
— Elle n’a peut-être pas tort...
— Je ne suis pas certain que ce soit une démarche que tu doives réaliser seule...
— C’est bien pour ça que je t’ai appelé...
— Écoute, je n’ai aucune envie de me replonger dans cette histoire.
— C’est pour notre bien à tous...
— Pour ma part, j’ai tourné la page et je m’en porte mieux ainsi. Tu devrais en faire autant.
— C’est important pour moi... J’ai besoin de savoir comment les choses se sont passées...
— Tu n’as qu’à consulter le rapport de police, tous les témoignages y sont consignés.
— Il manque certains éléments...
— Que veux-tu que je te dise ?
— Où se trouve maman...
—...
— Gabriel ?
— Je l’ai déjà répété des centaines de fois !
— Pas à moi...
— J’avais décidé de lui rendre une petite visite. À peine arrivé, elle m’a pris la tête pour des broutilles, comme elle l’a toujours fait... Le ton est monté... elle a fini par claquer la porte, en disant qu’elle avait besoin de prendre l’air... Tu es contente ?
— Et ensuite ?
— J’ai attendu... longtemps... Comme elle ne revenait pas, j’ai choisi de rentrer à Liège.
— Tu ne t’es pas inquiété de ne plus avoir de nouvelles ?
— Tu sais qu’elle est rancunière... elle a l’habitude de faire la tête pendant plusieurs jours.
— Le voisin t’a vu discuter avec elle... à la tombée de la nuit...
— Oh, tu m’embêtes à la fin avec tes questions ! J’ai un roman à écrire, je n’ai pas de temps à perdre avec tous ces détails ! J’ai déjà bien assez de mal à trouver l’inspiration ! Si tu as envie de remuer le passé, c’est ton problème ! Bonne journée !
— Gabriel, attends ! Tu le tiens le sujet de ton best-seller ! Tu sais comme moi que rien ne se vend mieux que les histoires vraies. Les gens adorent le tragique, surtout s’il a pour cadre une enfance meurtrie. Raconte la tienne et tu vivras une heure de gloire sans précédent ! Qui sait, il se pourrait même que Sofia revienne ?
— Tu crois qu’il y a vraiment une chance qu’elle rentre à la maison ?
— En tout cas, je suis certaine qu’elle sera au moins impressionnée.
— Tu viendras me voir ?
— Oui, dès que je pourrai sortir.
— J’aime parler avec toi...
— Moi aussi. Et je suis sans doute ta plus grande fan... À ce titre, serais-tu d’accord de me révéler en exclusivité la fin de ce nouveau thriller ?
— Tu serais capable de garder le secret ?
— Bien sûr !
— J’ai longtemps hésité, mais... je pense qu’un final explosif, du genre on enterre la sœur avec la mère, ça ne serait pas mal... Qu'en dis-tu ?
— Qu’est-ce que tu racontes ?
— Vous croyez sincèrement que je ne vous avais pas reconnue, docteur Hardy ? Vous me prenez vraiment pour un novice ! Vous oubliez que je suis passé maître en la matière ? Depuis le temps, j’ai acquis de la bouteille en élaboration de crime ! Vous transmettrez mes amitiés au lieutenant Charles ! Venez prendre l’apéro quand vous voudrez, je vous attends au chaud dans ma cellule capitonnée !
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DEBA WANDJI · il y a
La vie d'un écrivain assez particulier, marquée par des évènements inattendus... C'est magnifique!
Désolé d'être tard venu pour vous apporter mes voix.
j'adhère et je vous invite à découvrir mon texte en course pour le prix jeunes auteurs https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/etoile-perdue-2
N'hésitez pas de laisser vos impressions en commentaires. Merci!

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Ozias Eleke · il y a
Très beau. J'ai adoré. Ce fut un régal.
Je vous prie de lire mon texte pour le compte du Prix des Jeunes Écritures https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/homme-tas-le-bonjour-dalfred

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Gaelle Ghanem · il y a
Bravo Marie-Isabelle, j'adore votre style! Très beau, vous avez ma voix!
Je vous invite à découvrir mon oeuvre: https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/noir-cest-noir-il-me-reste-lespoir

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Eric diokel Ngom · il y a
J'ai bcp aimé. Un texte original et bien structuré .. un style fluide .. merci de consulter le mien avis et voté pour m'aider à progresser . cordialement ..!!!!!
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Utilisateur désactivé · il y a
toutes mes voies
svp votes pour moi !

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Mohamed Laïd Athmani · il y a
Très belle histoire, mais j'ai l'impression d'être arrivé un peu tard!
Enfin, cela ne nous empêche pas d'aimer.
Alors, j'aime, faute de plus.
Si vous voulez bien, Je vous invite à soutenir :
« DIGOINAISES… » qui est en finale.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/digoinaises-corps-et-ame
Dernier délai : aujourd'hui avant 15H
Merci d'avance.

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Marie-Isabelle Tasset · il y a
Merci pour votre retour de lecture. Il n'est en effet jamais trop tard pour apprécier un récit :-)
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Jean Calbrix · il y a
Le syndrome de la page blanche, l'épouse de l'écrivain qui s'inquiète et finalement une chute qui nous fait tomber de haut ! Bravo, Marie-Isabelle ! Vous avez mes cinq voix.
Je vous invite à lire mon poème : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/la-rose-la-bouteille-et-le-baiser Bonne journée à vous.

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Fred Panassac · il y a
Une histoire facétieuse en trompe-l’œil, avec du suspense et le sens des dialogues, une agréable lecture , voici mes voix !
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Lélie de Lancey · il y a
L'air ne fait pas la chanson... Mais votre écriture fait mouche et dessine une chute inattendue ! Un beau texte, bien mené. Merci pour ce bon moment de lecture.
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Martine Tmlr · il y a
Très original : la fin est vraiment surprenante !