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La Mécanique des jupons

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Vivian Roof

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Bien que ses étranges prédictions aient toujours été vérifiées, la mécanique quantique, ou plutôt son interprétation, continue de me troubler, au moins autant que les robes printanières des femmes. Étant curieux de nature et même de naissance, je suis allé à la rencontre d'une sympathique et jeune physicienne afin de tenter de percer ce mystère.
Je l'avais rencontrée à la terrasse d'un café montmartrois, par le hasard conjugué d'une rupture éprouvante assortie d'une mise à l’épreuve dont je me foutais éperdument.
Nadine, puisque c'était son prénom, me mit tout de suite à l'aise.
— Faire de l’ontologie consiste à s’intéresser à ce qui existe dans le monde, à la nature de la réalité contrairement à l’épistémologie, qui s’intéresse à ce qu’on peut connaître du monde.
Je n'en demandais pas tant. Découvrir une infime partie du monde me suffirait. Rien qu'une île. Un minuscule continent dont je serais le Robinson. Comme si elle lisait dans mes pensées, elle croisa les jambes, m’imposant une frontière symbolique, un barrage insolent à ma soif de découverte. La gardienne du temple reprit :
— Mon amie, la philosophe Sohawaa Kosoogo, me dit souvent que toute théorie physique devrait commencer par poser une ontologie, c’est-à-dire par énoncer des principes clairs sur la nature de la réalité physique, avant de poser le formalisme mathématique. C’est cet ordre des étapes : ontologie, puis ­formalisme, que nous souhaitons rétablir aujourd’hui, car, historiquement, la mécanique quantique n’a pas été construite ainsi.
J'étais bien d'accord avec elle. La séduction doit précéder la conclusion.
— Vous me comprenez, n'est-ce pas ?
— Pour moi c'est très clair.
Elle parut vaguement rassurée et reprit, pour mon plus grand plaisir :
— Ce qui est curieux c'est que la mécanique quantique est une science extraordinairement précise, dont les prédictions ont toujours été vérifiées jusqu’à aujourd’hui.
Si je m'étais dit ce matin, alors que je claquai violemment la porte sur les miettes de notre couple, que je pourrais, dans l'heure qui suivrait, vérifier l'exactitude de la prédiction qui m'assurait de rencontrer une jolie femme, je me serais ri au nez. Tandis que je me félicitais intérieurement, elle laissa tomber un bémol :
— Pourtant son interprétation reste soumise à débat, différentes visions du monde s’opposent à son sujet. Beaucoup de physiciens ou de philosophes ont même dit que la mécanique quantique signifiait la mort du réalisme physique, d’une réalité extérieure à l’observateur, sur laquelle on peut acquérir des certitudes. Pensez-vous que l'on puisse replacer la mécanique quantique dans le cadre de ce réalisme physique ?
— Hein ?
— Vous avez bien une idée ?
Oui. Dans le cadre du réalisme physique, je me demandais quelle était la taille de son soutien-gorge. À mon humble avis ce n'était pas impressionnant, mais suffisant. En tout cas, il tenait les seins bien haut, comme accrochés à une patère d'arrogance. Mais je n'ai jamais jugé une femme à ce genre de potentiel.
— Le réalisme physique, dis-je, en prenant un air sérieux loin de mes pensées, le réalisme physique me paraît inévitable. (Sa poitrine se soulevait régulièrement, la regarder me mettait en état d'apesanteur cérébral.) Il serait dommage de le réduire à un simple concept… Tenir ses seins dans mes mains…
Je me demandai alors si je ne commençais pas à l'ennuyer un peu. Cette façon qu'elle eut de regarder sa montre m'alerta. Bien que ce geste du poignet mît en valeur la finesse de sa main, la rigidité nerveuse de ses doigts me chagrina. Cette mèche si blonde qui lui barra l’œil avec désinvolture semblait vouloir l'effacer de mon regard. N'était-elle pas, déjà, en train de me quitter ? Mais est-ce que les femmes nous quittent jamais ? N'est-ce pas nous qui sommes incapables de les retenir ?
Elle était comme l'objet de ses recherches, présente et absente en même temps. Je me trouvais moi-même en deux états à la fois : marié au noyau dur de la famille et libre comme l'électron célibataire. Nous étions tous des objets quantiques.
Cependant, j'appréciais ce court instant où elle fut une autre. Déliée. Une délicieuse absence. Je n'avais qu'un long silence pour la retenir. Une femme ne s'en va jamais quand elle attend.
Sa robe rouge pâle, d'une légèreté de nuage, recula sur sa cuisse, dévoilant la blondeur d'une plage. Je fis rapidement une prière à Éole, lui demandant de bien vouloir souffler encore un peu. Il est des dieux plus attirants que d'autres.
Elle me regarda avec attention, enfonçant, tels des ongles, ses yeux en moi. Je me demandais ce qu'elle y voyait. Peut-être mes cellules ? Leurs noyaux, leurs atomes ? Peut-être voyait-elle à travers ma peau ? Je déglutis, le plus gracieusement possible, pour essayer de ravaler une sensation presque désagréable de dissection. Instinctivement, sottement, je plaçai mes deux mains en protection sur mon bas-ventre. Elle me sourit en se levant, sans que je pusse deviner quel sentiment s'y dévoilait. Je ne suis pas le genre de gars prétentieux fier de sa virilité. Je songeai quand même, avec ironie, qu'il était paradoxal d'être attiré par une femme qui ne s'intéresse qu'à l'infiniment petit.

PRIX

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Elena Hristova · il y a
je trouve cette mécanique vraiment fantastique, non seulement elle pose les bonnes questions, mais en plus elle n'hésite pas de passer à l'action. Puis ces adorables bouts de seins qui pointent à l'écran de façon si existentialiste. Bravo Vivian, c'est toi le maître la mécanique impudique , Einstein et compagnie peuvent aller se rhabiller.
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Zutalor! · il y a
Il semblerait que la probable petite ou arrière-petite-fille de l'enfant au bandeau sur les yeux et en bottines du dimanche qui buvait on ne sait quelle boisson fermentée sur ta désormais célèbre photo-énigme et qui le restera, ait hérité d'un joli bagage génétique qu'elle ne mélangera pas, sauf épisode supplémentaire démentant cette impression, à celui du gars que qualifie de "désabusé" l'honorable papa de la série "Hermann est mort" ci-dessous...
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Hermann Sboniek · il y a
C'est délicat, délicieux, drôle et un soupçon désabusé.
Bravo.

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Zutalor! · il y a
As-tu remarqué, ou bien est-ce involontaire, que ton commentaire fonde une école de critique minimaliste pour qualifier les bons textes ?

"L'École des Trois D", grâce à toi, est donc née. Bravo, ça c'est de la sérendipité !

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Hermann Sboniek · il y a
Salut Zutalor.
Oui ! C'est tout à fait délibéré. Mais si je compte bien nous en sommes à 4 D 😊😊😊
Les deux premiers D sont sortis spontanément.
Ce sont eux, une fois en place, qui m'ont supplié de faire venir leurs deux amis.
A+

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Guy Bellinger · il y a
Ou comment parler de la physique en s'intéressant au physique d'une créature on ne pleut plus ontologique et lui chanter dans un autre continuum le cantique des quantiques. De l'amour physique envisagé (mais on sait depuis la découverte du professeur Gainsbourg, qu'il est sans issue) et de l'humour scientifique de haute volée. Irrésistible.
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Vivian Roof · il y a
Je ne regrette pas d'avoir lu Planck et Guitry !
Merci, Guy !

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Vrac · il y a
Superbe. Je commence à m'intéresser à la physique, je crois que je comprendrais tout si Nadine m'expliquait
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Vivian Roof · il y a
Nadine a, paraît-il, des arguments irrésistibles.
Merci, Vrac.

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Pierre alias Pierrotdu84 · il y a
Aussi léger que la mécanique quantique (à laquelle je n'ai jamais rien compris), j'aime !
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Vivian Roof · il y a
Merci, Pierrot.
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Blin · il y a
La quintessence de la mécanique quantique et cette écriture toujours aussi puissante, subtile et gorgée d'humour
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Vivian Roof · il y a
Merci beaucoup, mister Blin. Ça me touche.
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Poupouf · il y a
Joli, bravo je reste sur ma faim...
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Jeanne · il y a
Des particules élémentaires aux particules particulières, des neutrons aux protons, de l’action à l’interaction des photons jumeaux, de la dynamique à la thermodynamique, de la portance de l’aérodynamique, du froufrou des jupons, de l’incidence des forces en conflit, de la gravité aux ondes gravitationnelles, de la mécanique quantique à la théorie de la relativité, de la Théorie des Cordes à la Théorie de Double Causalité, il y a de quoi perdre son latin-grec, son alpha-bet en chemin. De l’état de la matière au chat de Schrödinger, de l’atome à l’anatomie, de l’infiniment petit à l’infiniment grand, il y a un saut de puce, un pas… de géant. Nul doute, nous voici plongés au cœur de la (méta)physique, des champs quantiques ou quand tique le cantique des cantiques.
Un TTC qui se boit comme du petit lait, saupoudré de brins d’humour, mine de rien Vivian, un genre qui vous va bien, un thème qui change de l’ordinaire, quoi de plus naturel pour un électron libre qui a plus d’une corde à son arc. Séduira-t-il le Jury, nous le saurons incessamment sous peu.

P.S : en ce dernier jour du mois doux, j’ai fait court-bouillon sans pour autant noyer le poisson.

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Vivian Roof · il y a
Merci d'être passée par ce microscope, Jeanne !
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Alain de La Roche · il y a
Moi, je ne lis jamais les textes des auteurs, je lis seulement les commentaires de Jeanne avant de voter.
C’est suffisant pour ce faire une opinion.
Mon vote à Vivian.

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Vivian Roof · il y a
Je vais remercier mes nègres de ta part. 👏👏👏
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jusyfa *** · il y a
Un humour à la Vivian que j'apprécie beaucoup, ***** avec le sourire.
Julien.

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Vivian Roof · il y a
Merci beaucoup !
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