La lettre

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Jury

Il la trouva un matin, jetée négligemment devant la porte. Elle n’avait rien de particulier, rien qui ne puisse la distinguer de n’importe quelle autre lettre, à part cette écriture régulière et appliquée, légèrement inclinée qu’il aurait reconnue entre mille. Léa.
À la simple évocation de ce nom, Thomas fut pris d’un vertige ; il se mit à retourner plusieurs fois l’enveloppe à la recherche d’indice ou d’un détail qui lui aurait échappé.
Hélas rien ne permettait de deviner le contenu. C’était juste une enveloppe blanche scrupuleusement fermée.
Évidemment, pour mettre un terme aux spéculations, il suffisait de l’ouvrir. C’était plutôt simple, mais ce matin-là il n’y toucha pas. Il se contenta de la laisser en évidence sur le petit meuble dans l’entrée de son appartement, suffisamment à l’écart pour éviter qu’elle ne s’impose trop brutalement dans son quotidien, suffisamment en évidence pour ne pas l’oublier.
Les semaines qui suivirent, il fit plusieurs tentatives, sans succès. Quelque chose le retenait, c’était plus fort que lui. Léa devait rester un souvenir tendre et lointain bien gardé dans un recoin de sa mémoire ; comme une vieille boîte à chaussures poussiéreuse que l’on ouvre quelques fois, mais pas longtemps, juste pour en voler quelques bribes de cette douceur nostalgique propre aux amours juvéniles. Avec le temps, elle était devenue un sentiment, une idée immatérielle, volatile, qui un jour peut-être lui échapperait, c’était dans l’ordre des choses. Pourtant, depuis cette matinée, l’idée avait repris de la consistance, s’était réincarnée, il aurait presque senti sa présence.

La lettre resta six mois sur le petit meuble – il se demanda si Sophie, n’allait pas finir par l’ouvrir à sa place. Cette idée l’angoissait.
Quand il se décida finalement à en décoller soigneusement le rabat, il tira de l’enveloppe une feuille blanche, pliée méticuleusement en trois ; pas d’en-tête, d’adresse de l’expéditeur ou de caractères imprimés, juste un message portant la même écriture régulière au milieu de la page : « Appelle-moi au 0434051784, Léa ». Le message ne pouvait pas être plus énigmatique, mais il en avait la confirmation, c’était bien elle.
L’espace d’un instant, il hésita à replier la feuille, refermer l’enveloppe et la reposer au même endroit. Mais cette histoire devenait ridicule. Il prit son courage à deux mains et se décida à appeler.
La sonnerie retentit trois fois avant que quelqu’un ne décroche.
— Allô ?
La voix était celle d’un homme apparemment âgé, peut-être son père. Thomas essaya de prendre le ton le plus neutre possible.
— Bonjour, je suis Thomas Sauler, un vieil ami de Léa. Elle m’a transmis ce numéro pour que je puisse la joindre. Serait-il possible de lui parler ?
Il y eut un long silence, pendant un moment il n’entendit que le grésillement de la ligne dans le téléphone. Son cœur commençait à s’emballer, il s’attendait à entendre la voix d’une femme, mais ce fut la même voix masculine qui lui répondit.
— Je suis désolé, mais Léa n’est plus avec nous depuis six mois. Elle est morte Monsieur…
Ce fut comme un coup de massue porté en plein visage. Il s’attendait à tout sauf à ça. Il balbutiait.
— Comment est-ce arrivé ?
— Elle avait la santé fragile. Ça faisait quelques années qu’elle ne sortait plus tellement. Elle est morte le 29 août de l’année dernière.
Il ne put retenir un frisson. Il se souvenait parfaitement de ce jour, c’était celui où il avait reçu la lettre. Elle aurait donc essayé de le contacter juste avant de mourir.
— Je suis désolé de vous poser cette question, mais a-t-elle mentionné mon nom ? Thomas Sauler. Elle m’a envoyé une lettre juste avant qui contenait ce numéro.
— Je ne l’ai jamais entendue parler de vous et ça faisait plusieurs semaines qu’elle était alitée avant de s’éteindre, il est peu probable qu’elle vous ait envoyé quoi que ce soit. Je suis désolé, Monsieur, mais je pense que nous avons suffisamment fait le tour de la question. Au revoir.
Thomas resta quelques instants immobile laissant la tonalité du téléphone retentir dans son oreille. En plus du choc, il commençait à se sentir coupable. Pourquoi ne l’avait-il pas appelée plus tôt ?

Il eut soudain le terrible sentiment que le souvenir de Léa lui échappait. Ça devait arriver, mais pas maintenant. Il voulait retrouver une dernière fois le parfum de ces étés au bord du lac, de ces moments où il semble que les affections ne pourront jamais s’altérer.
Par-dessus tout, il voulait garder la chaleur des promesses passées dans l’insouciance de la jeunesse, ne pas céder aux regrets.
Thomas voulait retrouver tout cela une dernière fois.
Il chercha la lettre, mais elle aussi avait soudainement disparu.
Il regarda dans tous les recoins, déplaça au moins quatre fois le petit meuble à l’entrée sur lequel elle avait siégé pendant six mois. Rien.

Le soir, Sophie le trouva à quatre pattes dans le salon en train de regarder sous le canapé. Il avait les yeux rougis, il semblait hagard presque pris dans une sorte de transe.
— Qu’est-ce que tu cherches ? lui demanda-t-elle.
— Tu te souviens d’une lettre que j’avais laissée en évidence dans l’entrée depuis quelques mois ? Tu as sûrement dû la remarquer.
— Non. Il ne me semble pas. C’était important ?
— Oui, elle était juste là, lui désignant le meuble. Je l’avais encore ce matin et impossible de la retrouver.
Elle le voyait s’agiter, comme dans un état second, ne comprenant pas vraiment ce qu’il se passait.
— Je voudrais t’aider mais, s’il y avait eu une lettre posée sur le meuble, je l’aurais remarquée. Tu dois faire erreur.

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Anne K.G · il y a
Une lettre bien mystérieuse, qui plonge subtilement le héro dans un questionnement sur sa vie.

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