La gazelle et le tambour

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Cri de colère et de révolte, ce texte, d’une humanité magnifique, évoque la douloureuse appréhension d’un rêve brisé. On a

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De longs mois de préparation durant lesquels Naïma ne sait pas... Le choix du père, et elle, se taire... De longs mois de couture, points serrés autour de sa taille fine, épingles déplacées, ourlet défait et recousu ; tant de tenues pour défiler aux jours des noces qui viendront, ne sauront tarder. Des noces qu’elle voudrait retarder, pousser au-delà des limites de sa vie si petite qui pour une fois, prend de l’importance.

De longs mois de cuisson et de friture, odeurs de fleur d’oranger, amandes et dattes, miel et cannelle, poudre de sucre, une finesse blanche, immaculée, projetée aux quatre coins des cuisines. Les femmes ne sortent plus, mélangent en riant le sucre et le sel, crient : « Viens, Naïma... viens ! Il faut que tu apprennes à former les cornes de gazelle ! »

Naïma, c’est elle la gazelle, bondissant dans sa vie d’enfant. Plus vraiment à présent : plusieurs années déjà que le voile couvre ses cheveux épais, noirs et brillants comme une fontaine de vie. Elle penche son doux visage vers celui de sa tante et murmure :
— Tu crois qu’il est beau ?
— Il est sûrement aussi beau que celui qui doit épouser une gazelle, répond sa tante en souriant.
— Tu crois qu’il est grand ? poursuit Naïma, ses larges yeux verts brillant d’une sourde impatience.
— Il est sûrement bien plus grand que tu ne peux l’imaginer !
— Tu crois qu’il est fort ?
— Il est sûrement aussi fort qu’un lion, et même plus fort encore ! Et maintenant, ma jolie, prépare la plus belle pâte du monde, sucrée et ronde. Les cornes de gazelle doivent ressembler à des croissants de lune.

Alors, Naïma travaille la pâte voluptueuse, plonge ses doigts fins dans la douce texture un peu molle. Et parfois, elle rêve en malaxant... Elle rêve d’Occident, de ce qu’elle voit sur l’écran d’un petit appareil : des images plates et colorées, des images à rêver. Semoule égrainée, jours allongés comme un éventail déplié, pulpe de fruits coupés, les noces s’approchent de Naïma, rampent à ses chevilles : tantôt un serpent répugnant, tantôt un chat léger au pelage doux. Naïma ne sait pas...

***

Le jour est arrivé. Comme Naïma est belle, toute nimbée de fraîcheur, timide sous son voile, sa peau de pêche rougissant à peine ! Les femmes l’ont apprêtée, maquillée, parfumée. Elles ont orné ses oreilles et son cou de lourds bijoux qui scintillent.

Ce n’est que lorsque le voile est levé que Naïma découvre son mari.

Tant de mois de préparation, trois jours de chants et d’apparats, et à présent cet homme devant ses yeux : son corps trop long et un peu maigre, ses mains parsemées de taches brunâtres, ces nombreux sillons quadrillant son visage... Son visage ressemble à un tambour usé, tant ses os saillants tirent sa peau déjà flétrie. Naïma a fini de rêver. Elle sait désormais combien ses jours deviendront longs, aussi longs que le ciel qui s’étire à l’infini. Ciel obscurci, horizon bouché de rêves troués.
Un ciel d’orage et de pluie, un ciel rempli d’étoiles qu’elle ne voit plus.

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