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Marie regardait pensivement par la fenêtre en buvant son café. Soïzic Le Goff était bien là, assise sur le banc de pierre au bout de la jetée.

Elle était âgée de soixante-dix-huit ans et, depuis près de vingt années, elle venait chaque matin s’asseoir face à la mer, qu’il pleuve ou qu’il vente. Tout a commencé en ce jour de février 1999 lorsque le chalutier le Gwenn-Bleiz n’était pas rentré au port. Il était parti de bonne heure pour une journée de pêche à la « bolinche », ce filet encerclant prévu pour les poissons bleus comme le maquereau et la sardine. Eliaz, le mari de Soïzic, était le capitaine du chalutier. L’équipage était composé de trois marins, tous natifs de Porz-Even, petit port de pêche situé dans une anse au nord de la baie de Paimpol.

Le Gwenn-Bleiz était attendu avec la marée montante. L’inquiétude des habitants commença à se faire ressentir lorsque dix-huit heures sonnèrent au clocher du village. La nuit était tombée depuis un moment et aucune lumière ne pointait à l’horizon qui aurait annoncé le retour du bateau.

Lorsque le chalutier était parti tôt le matin, l’océan était agité par un fort vent d’ouest mais les creux étaient encore raisonnables. Rien d’inquiétant pour Eliaz qui en était à sa trentième campagne de pêche. Il s’agissait d’un marin aguerri dont l’épaisse chevelure blanche avait donné le nom à son bateau. Le « loup blanc ». Il avait décidé d’aller vers la pointe de Plouézec et de continuer vers une zone de pêche située au-delà de l’île de Bréhat. Le vent était glacial et les embruns fouettaient le pont du chalutier lorsqu’il sortit de la baie. Seuls les cris des goélands l’escortèrent quelque temps. Puis personne ne le revit. Jamais. Pas un message radio, pas une balise de détresse, pas un débris malgré les recherches immédiatement entreprises par les Sauveteurs en Mer de la SNSM de Paimpol. Rien. Comme s’il n’avait jamais existé.

Les années passèrent, les quatre familles endeuillées finir par se résoudre à l’inacceptable mais pas Soïzic. Vêtue de la tenue traditionnelle de Paimpol, robe, chemisier et châle noirs elle s’installait tous les matins sur son banc, droite et figée, hiératique. Le caractère austère de son costume était sans doute lié à la vie rude et âpre des femmes de marin, particulièrement des épouses des pêcheurs d’Islande. Elle portait également la coiffe en tulle, de tous les jours, le Toukenn.

Marie décida d’aller la rejoindre. Elle mit une écharpe de tweed sur ses épaules car, bien que l’on fût déjà au mois d’avril, les matinées étaient encore fraîches. Elle s’approcha doucement de la vieille dame qui semblait perdue dans ses pensées. Elle ne voulait surtout pas l’effrayer. Soïzic avait la peau du visage étonnamment douce et lisse malgré l’âge, le soleil et les intempéries qu’elle affrontait stoïquement chaque jour. En général, elle se levait lorsque retentissait le dernier coup de onze heures. Elle regagnait alors d’un pas lent et fatigué sa petite maison située en haut du village. Celui-ci vivait au rythme des marées, loin des bruits de la ville. Le calme qui y régnait en toute saison était seulement troublé par le cri des goélands qui y trouvaient abris et nourriture en abondance.

Marie posa doucement sa main sur le bras de Soïzic qui ne tressaillit même pas, comme si elle attendait sa visite. Elle lui avait apporté un peu de café dans une bouteille Thermos. Elle lui tendit une tasse fumante qu’elle accepta avec gratitude. Ses yeux étaient d’un bleu très pâle, comme délavé par les embruns. Marie ne chercha pas à lui parler.
Elle savait, pour l’avoir pratiqué de nombreuses fois, que la vieille dame resterait muette. Elle s’assit quelques minutes sur le banc, silencieuse, puis elle tapota gentiment son épaule et repartit vers le bar Le Triskell qu’elle tenait avec son mari près de la jetée. Malgré le coin tabac et le PMU, l’établissement vivotait mais il maintenait au moins un semblant de vie dans le village.

Quelques jours plus tard, Marie jeta machinalement un regard sur l’exemplaire du Télégramme que son mari laissait sur le zinc à la disposition des habitués qui buvaient leur café arrosé d’un petit verre de rhum. Elle vit à la une du journal que des débris d’un bateau venaient de s’échouer sur la petite plage en bordure de la jetée. Les débris avaient été découverts par le père Yaouen qui promenait de bon matin son chien Calypso, de race pour le moins incertaine. La gendarmerie avait immédiatement isolé les lieux mais le Télégramme écrivait que l’enseigne du bateau avait été retrouvée et qu’il s’agissait du Gwenn-Bleiz, ce chalutier mystérieusement disparu en 1999.

Le sang de Marie se figea et elle courut à la fenêtre. Le vieux banc de pierre était désespérément vide. Pour la première fois depuis des lustres, Soïzic Le Goff n’était pas venue. Marie demanda à son mari de la remplacer au bar et elle courut vers la maison de la vieille dame. Mais elle savait pertinemment qu’elle arriverait trop tard. Soïzic habitait dans une de ces petites maisons basses qui bordaient, dans le passé, la seule rue descendant vers la jetée. La plupart, qui dataient du XIXème siècle, étaient orientées vers le midi et paraissaient se serrer comme pour mieux se protéger des vents du nord.

Lorsque Marie parvint, à bout de souffle, aux abords de la maison elle n’en crut pas ses yeux. La vieille dame était dans son petit jardin en train d’enlever les mauvaises herbes du potager. Elle chantonnait, le regard comme illuminé.
Apaisée.

PRIX

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Chateaubriante · il y a
Soïzic nourrissait son chagrin du désespoir de ne pas savoir
maintenant, elle sait qu'elle n'attendra plus et c'est un peu comme s'il était rentré chez lui
alors, elle peut reprendre le cours de sa vie là où elle l'avait laissé ce jour de février

ce sont les questions, les incertitudes toujours mêlées d'un once d'espoir même déraisonnable, qui font souffrir
la certitude peut, sinon réconforter, apporter un peu de paix
voilà ce que j'ai lu ici, sur les côtes bretonnes où la vie de marin était très dure et les caractères bien trempés !
merci pour ce très bon récit

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Gunther · il y a
Analyse très fine et pertinente. Merci.
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Samia.mbodong · il y a
On a besoin de faire son deuil pour avancer c’est ce que je retiens de ce beau récit bien écrit qui nous plonge dans l’univers breton.
Bravo et merci je soutiens.

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Enkynou · il y a
L'angoisse de l'incertitude, le soulagement de la certitude...
dans une ambiance bretonne bien rendue.
Une lecture agréable.

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Gunther · il y a
Trugarez dit Enkynou.
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Marie Kléber · il y a
Une très belle histoire.
En quelques lignes vous avez su créer un univers, un mystère, une attente.
Mes voix pour votre texte.

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Gunther · il y a
J’ai utilisé mon final cut pour une chute optimiste.
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Mister Iceberg · il y a
bien joué :)
j'ai complètement plongété
merci pour ce moment de lecture
+5 évidemment
si le temps vous le permet je vous invite à entrer dans ma " fournaise" bonne continuation

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Benjamin Sibille · il y a
Belle histoire
Belle morale
Merci
Je vous l ai déjà dit ailleurs mais bienvenue à vous et vos conseils si vous passez https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/amours-etrangeres-2?all-comments=1&update_notif=1566147430#fos_comment_3719684

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Gunther · il y a
Me voici bien Loti :)
Merci.

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Alice · il y a
Une belle suite ou une belle fin pour Gaud de Pecheur d'islande ...que je viens juste de relire
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Katell Salazar · il y a
Très belle et touchante histoire. Votre écriture est très riche d'images. Bravo à vous
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Charieau · il y a
Très beau
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