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Fou

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Euriel

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Il entendait des voix. Elles racontaient la misère, les guerres, la peur, le froid, la faim. Il entendait des voix, peut-être était-il fou. Il entendait des voix, le pauvre enfant que voilà. Et il voyait des gens aussi. Des enfants, des femmes, des hommes que personne d'autre ne percevait. Il ne les voyait pas totalement, ils étaient légèrement effacés, comme des ombres. Quand une ombre disparaissait, les voix lui expliquaient pourquoi. Elles racontaient la misère, les guerres, la peur, le froid, la faim.

Le premier à partir fut un jeune homme à peine plus âgé que lui. Un adolescent qui n'avait pas pu résister face aux mots ravageurs. Les voix lui expliquèrent le suicide et une ombre avait disparu. Il la pleura pendant des jours et des jours et on le crut fou.

Après lui, il y eut un petit garçon. Il était racketté et on n'avait pas pu le sauver. Les voix lui expliquèrent la violence et une ombre avait disparu. Il le pleura pendant des jours et des jours et on le crut fou.

Il y eut ensuite une petite fille. Elle était partie chercher sa maman mais elle ne revint jamais. Les voix lui expliquèrent qu'elle l'avait trouvée, sa maman, mais pas dans le monde des vivants, et une ombre avait disparu. Il la pleura pendant des jours et des jours et on le crut fou.

Il y eut un autre petit garçon, vraiment jeune celui-ci, venant d'un autre pays. Son ombre était la plus petite de toute. Il périt sous les flammes et les bombes. Les voix lui expliquèrent la guerre et une ombre avait disparu. Il le pleura pendant des jours et des jours et on le crut fou.

Et puis, il y eut Anya. C'était elle qui l'avait soutenu quand il avait perdu les autres, c'était elle qui séchait ses larmes, qui le berçait le soir. Et puis un jour, elle avait voulu partir à l'aventure mais elle n'eut pas assez d'argent pour revenir. Les voix lui expliquèrent la pauvreté et une ombre avait disparu. Il la pleura pendant des mois et des mois et on le crut fou.

Et lui, il se détruisait de l'intérieur. On disait de lui qu'il était fou. Fou, fou, il n'était pas fou. Il prenait simplement le temps d'entendre, de voir. Le soir, parfois, il conversait avec les ombres. Il jouait avec les enfants, obéissait aux adultes et aidait les plus âgés.
Et puis, il tenta de repousser les ombres. Il frappa, hurla, se débattit. Il voulait qu'elles le laisse tranquille. Il voulait être seul, qu'on arrête de croire qu'il était fou. Fou, fou, il n'était pas fou. Il était différent, voyait les choses différemment. Mais ça ne plaisait pas. Les autres avaient l'impression qu'il parlait seul. C'est vrai que ça peut faire peur de voir quelqu'un parler seul. Mais ce n'était pas son cas. Il ne parlait pas seul. Les ombres acquiesçaient, débattaient, répondaient.
Fou, fou, il n'était pas fou. Mais il se torturait l'esprit à cause du regard des autres. Et plus ce petit garçon grandissait, plus il allait mal et plus il tentait d'effacer les ombres. Il voulait prouver aux autres qu'il n'était pas fou, fou, il n'était pas fou.
Alors, un soir de pleine lune, les ombres s'en allèrent, ne souhaitant pas lui causer plus de soucis qu'il n'en avait déjà. Et les humains le délaissèrent parce qu'ils savaient qui il était. Il était celui qui parlait seul, qui riait seul, qui pleurait seul et les autres ne voulaient pas de lui. Il n'avait plus personne. Il cria chaque nuit pour que les ombres reviennent mais elle ne revinrent pas.

Il y a une légende qui raconte que si vous sortez les soirs de pleines lunes, vous pourrez entendre un homme hurler de rage et de désespoir. Certains racontent que ce sont les cris d'un monstre, d'autres les cris d'un fou. Mais ce n'est pas vrai. Il n'était ni un monstre, ni un fou. Juste un homme qui dans son enfance avait fait le mauvais choix, le choix d'abandonner sa différence, son originalité. Et maintenant, comme il le regrettait. Mais c'était trop tard, les ombres étaient parties ailleurs, aider un autre enfant. Et si vous entendez des cris un soir de pleine lune, sachez que ce ne sont ni les cris d'un monstre, ni les cris d'un fou. Fou, fou, il n'était pas fou.

PRIX

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Euriel  Commentaire de l'auteur · il y a
Bonjour,
J'espère que vous passez tous de bonnes vacances. Je voudrais vous remercier pour les jolis commentaires que vous laissez à chaque fois sous mes TTC. Je vous invite à en lire un que j'ai présenté au comité de lecteurs mais qui a été refusé, en espérant qu'il vous plaira quand même : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-paix-est-assise-sur-leau
Euriel

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coquelicot Coquelicot · il y a
très beau questionnement sur ce qui est normal et ne l'est pas. Jolie écriture. Mon vote.
Pour me lire
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/lemancipation-des-ombres-1
pour les découvrir en bouteille

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Bertrand · il y a
un conte noir
à la fin cruelle^^+5

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Anne Marie Menras · il y a
C'était un enfant qui était d'une si grande sensibilité qu'on le prenait pour un fou. La fin de l'histoire est prévisible. Récit très bien mené du début à la fin. Bravo. Mes 5 voix.
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Elisabeth Marchand · il y a
+5 pour cette histoire un peu folle... enfin, non, elle n'est pas folle...
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Morgane lafee · il y a
Un joli ton et un joli rythme avec ces répétitions.
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M. Iraje · il y a
Il y a du "Sixième sens" dans ce texte "fantastique".
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Catherine Perrin · il y a
Belle histoire. Mon soutien.
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Fofi · il y a
Quelle belle écriture !
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Viviane Fournier · il y a
c'est grave et beau...
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