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Flash

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Sophie Renaudin

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— Plus vite, plus vite. La Lumière arrive !
L’enfant le voyait bien. À mesure qu’elle gravissait la pente caillouteuse, le jour se faisait plus vif, plus pâle, comme un métal chauffé à blanc dans l’atelier du forgeron. Les rochers et les herbes malingres autour d’elle projetaient des ombres aux contours taillés à la serpe, si nets qu’elle aurait pu s’y couper.
Sa propre ombre s’agitait nerveusement devant elle.
— Dépêche-toi, Juno ! lui souffla-t-elle à nouveau. Ah, là ! Je la vois.
L’ombre pointa une main, désignant une ouverture dans le flanc de la colline.
Comme la lumière augmentait encore, l’éblouissant, Juno attrapa la paire de lunettes protectrices pendant à son cou et les enfila. Les verres d’ordinaire si sombres ne lui offrirent qu’un maigre répit. Elle monta le reste du chemin en courant et, à bout de souffle, se glissa dans l’entrée de la grotte.
Même ici, la lumière s’infiltrait partout. Elle se hâta vers le fond, suivit le long boyau tortueux qui s’enfonçait dans la roche. Onu la précédait, frétillant comme si elle pouvait arracher ses pieds à ceux de l’enfant. À chaque virage, elle disparaissait un peu plus dans l’obscurité qui s’épaississait. Pourtant sa voix ne quittait pas Juno, murmurant des instructions à la petite fille presque aveugle.
Ensemble, elles se glissèrent dans une alcôve. Juno poussa un rocher devant l’entrée, les plongeant tout à fait dans le noir.
Juste à temps : il y eut un bourdonnement à la limite de l’audible, puis un bref sifflement strident.
Juno retint son souffle. Son cœur tambourinait dans sa poitrine.
— C’est passé, dit Onu, la voix tremblant de soulagement.
Juno se laissa tomber à terre, les jambes coupées. Des bras presque intangibles se nouèrent autour d’elle, offrant un réconfort muet.
Aujourd’hui encore, elles avaient échappé au Flash.
*
— Juno !
La jeune femme hissa son seau sur la marelle du puits et se retourna, cherchant celui qui l’interpellait ainsi. Parmi l’habituelle activité matinale de la place du village, un homme souriant se dirigeait vers elle.
— Nabe, le salua-t-elle.
— Je ne t’ai pas vue à la danse hier soir ! Tu m’évites ?
Elle se sentit rougir sous son regard taquin et baissa les yeux. À leurs pieds, Onu accueillit Eba d’un geste jovial. L’ombre de Nabe, surprise et intimidée, alla se cacher sous les bottes du jeune homme. Le bras d’Onu retomba mollement. Le cœur de Juno se serra.
— Eba, ne fais pas ton timide, rit Nabe.
Il souleva un pied, mais Eba se réfugia sous le second.
— Tu es incroyable, Juno, dit-il, les yeux brillant d’admiration. Je n’ai jamais vu une ombre aussi peu craintive qu’Onu. Son humaine ne doit avoir peur de rien !
— Excuse-moi, murmura-t-elle avec un pauvre sourire. Ma mère attend l’eau.
Elle s’éloigna, le laissant perplexe et déçu.
— Il t’aime, dit Onu. Tu devrais danser avec lui.
— Et avec qui danseras-tu ? Eba ?
Onu marmonna une protestation inaudible. Elle ne détestait pas Eba, Juno le savait. Mais comment s’attacher à un être qui lui brisait le cœur chaque jour ?
La mère de Juno l’attendait sur le pas de la porte. À son expression, elle devina qu’elle avait tout vu. Elle raidit les épaules, anticipant des reproches, mais Maman ne fit que soupirer.
— Tu n’es plus toute jeune, Juno, dit-elle en lui prenant le seau des mains. À ton âge, il serait temps de penser à créer une famille.
Onu frôla l’ombre de Maman, en quête de pardon. L’autre lui tapota la tête, affectueuse mais distante, avant de s’enfoncer à la suite de son humaine à l’intérieur de la maison.
— Et ne songe pas à disparaître comme tu le fais tous les midis ! lança Maman par-dessus son épaule. J’ai encore besoin de toi.
Juno regarda Onu. Recroquevillée dans la poussière jaune du village, elle semblait si petite et si terriblement seule. Le désintérêt de l’ombre de Maman était pour elle plus douloureux encore que la pudeur d’Eba.
La lumière était presque à son zénith. Le Flash ne tarderait pas.
— Allez, viens, murmura-t-elle.
Elle tourna le dos à la maison et enfila ses lunettes sombres. Onu la suivit sans mot dire.
*
Une année de plus avait passé. Une année pendant laquelle la mélancolie d’Onu s’était encore accentuée. Juno avait assisté à sa transformation, impuissante.
Alors elle avait conçu un plan. De longs mois de préparation avaient été nécessaires, mais aujourd’hui, tout était prêt.
Juno et Onu s’immobilisèrent au bord de la Mer de Nuages. Posée sur un marécage, cette zone de brouillard dense et perpétuel était la frontière naturelle du territoire du village. À leur connaissance, personne ne l’avait jamais franchie. Nul ne savait ce qui existait au-delà.
Peut-être n’y avait-il rien.
Mais peut-être y avait-il tout un monde, là-bas, un monde où Onu pourrait enfin trouver sa place.
Une fois par jour, durant le Flash, la Mer de Nuages se dissipait. Juno comptait profiter de l’accalmie qui suivrait pour couvrir un maximum de distance. Si le brouillard revenait avant qu’elle soit de l’autre côté, elle continuerait à l’aveugle. C’était dangereux, mais elle était déterminée. Elle devrait avancer vite, car si le Flash du lendemain les surprenait sans abri, elles ne pourraient pas y échapper.
— C’est une mauvaise idée, dit Onu, la voix inhabituellement tremblante.
— Ça va marcher, dit Juno, mais difficile de savoir qui elle essayait de persuader.
Elle se tourna vers le refuge de pierres et d’argile qu’elle avait méticuleusement construit au bord du marécage. Elle avait colmaté chaque brèche, vérifié chaque joint. La lumière ne les trouverait pas à l’intérieur.
— Tu ne devrais pas partir, insista Onu. Pense à Maman et Papa. Pense à Nabe !
Juno se contracta, mais ignora de son mieux la boule de chagrin dans sa gorge. La lumière matinale se faisait de plus en plus forte. Elle se glissa à l’intérieur de la cahute et déposa son sac de marche. Puis elle fit rouler un rocher devant l’entrée et commença à enduire d’argile les bords de l’ouverture.
— Et s’il n’y a rien d’autre que la Mer de Nuages jusqu’au bord du monde ? Et si tu te perds à l’intérieur sans jamais retrouver ton chemin jusqu’au village ?
— Mais imagine. Et s’il n’y avait pas de Flash de l’autre côté de la mer ? murmura-t-elle, trahissant son espoir le plus secret.
— Tu ne peux pas quitter tous les êtres qui te sont chers pour un fantasme !
— Pas tous ! s’emporta Juno.
Pendant un moment, elles restèrent immobiles et silencieuses, étouffées par l’émotion.
— Peut-être... peut-être que je devrais arrêter de me cacher, souffla tout bas Onu. Faire comme les autres. Subir le Flash.
— Qu’est-ce que tu racontes ? s’écria Juno d’une voix aiguë. Le Flash t’a toujours terrifiée !
Onu éclata d’un rire cristallin.
— Juno... c’est toi qui en as toujours eu peur.
Son cœur chavira. Était-ce possible ? Était-ce vraiment elle qui avait condamné Onu à cette demi-vie, cette existence où aucun des siens ne la comprenait ? Elle était si petite quand elles avaient commencé à se cacher du Flash... Ses souvenirs ne remontaient pas si loin.
— Peu importe, chevrota-t-elle en appliquant une nouvelle poignée de boue. C’est hors de question.
— Juno, murmura Onu d’une voix douce, et elle fut forcée de s’arrêter pour écouter. Je t’aimerai toujours, tu sais. Flash ou pas.
Juno ravala ses larmes.
— Moi aussi. Toujours.
— C’est parce que je t’aime que je m’en vais.
Il y eut un bourdonnement à la limite de l’audible. Dans leur conversation, Juno avait perdu la notion du temps. Horrifiée, elle vit Onu se glisser dehors par les derniers interstices autour du rocher.
— Non !
Le Flash survint. La lumière envahit tout, se coula dans l’abri comme de la lave en fusion. Elle poignarda les yeux de Juno, même à travers ses paupières fermées. Elle cria de douleur et tâtonna pour enfiler ses lunettes.
Puis tout s’arrêta.
Juno repoussa le rocher et sortit.
— Onu ? Onu !
À travers ses yeux à demi aveugles, elle vit quelque chose bouger par terre. Une ombre.
— Bonjour ! claironna une voix bien-aimée. Comment tu t’appelles ?
Des larmes coulèrent sur ses joues brûlantes.
— Juno.
— Alors moi, c’est Onu. Bonjour Juno ! Ravie de te rencontrer !

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coquelicot · il y a
joli conte très original , plein d'amour et de douceur. Mes voix
Si vous êtes tentée par mes ombres
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/lemancipation-des-ombres-1

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Sophie Renaudin · il y a
Merci coquelicot !
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Polotol · il y a
très Tolkien, ce récit! A+
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Sophie Renaudin · il y a
Haha, merci !
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Virgo34 · il y a
Une histoire fantastique où les personnages sympathiques nous font rêver.
Je vous invite à aller vous ressourcer dans ma forêt d'Emeraude. C'est par ici :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/larmee-des-ombres
Merci d'avance.

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Ginette Vijaya · il y a
Une histoire fantastique comme sortie des ténèbres des temps anciens et qui s'étire comme une saga familiale !
Une invitation à découvrir mon texte" la fontaine aux bulles " en lice également . Merci beaucoup .

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Reveuse · il y a
J'ai beaucoup aimé cette histoire et comme les personnages sont attachants. Cette amitié entre la fillette et son ombre c'est beau. Vous avez mes 5 voix. Vous pouvez aller lire mon texte L'ombre de Baptiste si vous avez un moment. Bonne chance
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Sophie Renaudin · il y a
Avec beaucoup de retard, merci pour votre message et vos voix !
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Keith Simmonds · il y a
Une belle plume pour cett œuvre fascinante où l'on arrive à parler
à son ombre ! Mes voix ! Une invitation à venir découvrir “Sombraville”
qui est en lice pour le Prix Imaginarius 2018. Merci d’avance et bonne soirée !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/sombraville

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Sophie Renaudin · il y a
Merci Keith ! Bonne chance pour la finale.
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Keith Simmonds · il y a
Merci beaucoup, Sophie, mais vos votes n’ont pas été pris en compte. Il faudra peut-être essayer de nouveau. Merci d’avance !
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Aurélien Azam · il y a
Une excellente histoire, pleine d'un charme enfantin, et qui se dévoile progressivement au cours du récit. L'écriture est claire, fluide et on suit avec plaisir tous les personnages. J'ai eu du mal à comprendre ce qu'est le flash et CD qu'il induit chez les habitants de cet univers. Mais ça ne m'a pas tant dérangé dans ma lecture ; ça doit être génial de pouvoir parler à son ombre comme ton héroïne :)
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Sophie Renaudin · il y a
Merci ! Ton compliment sur mon style me fait très plaisir. Et oui, moi aussi j'aimerais bien avoir mon ombre comme amie !
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