Boxe l'espoir !

il y a
5 min
2 135
lectures
1947
Finaliste
Public
Recommandé

Pourquoi on a aimé ?

Un récit dur, tout en tension, et écrit avec style. Il retrace le parcours d’une jeune boxeuse dont on peut lire le réel combat entre les

Lire la suite

J'écris avec bienveillance pour chercher de la nuance là où il n'y a que des vérités brutes, pour chercher de l'émotion là où il n'y a que des réactions. Je décris le monde, non pas tel  [+]

Image de 2021
Image de Très très courts
Descendre du bus aux Aubiers. Traverser l'avenue. Marcher trois cents mètres, entre les tours et les barres. Ne pas tourner la tête. Ne pas répondre aux sifflets, aux appels, aux insultes. Marcher. Simplement marcher. Pour aller enfin chez Laïli, mon amie. Il est là mon nouveau combat.

Je suis assise à côté d'une vieille dame. Elle tripote son masque sans cesse. Elle souffle et soupire. Elle s'agace. Elle me parle. Elle me prend à témoin. Pour je ne sais quoi du gouvernement. Je lui réponds d'un hochement de tête. Elle me regarde. Et me questionne en pointant son doigt au-dessus de mon masque tricolore, vers mon œil qui l'est tout autant : bleu, blanc, rouge. Je plisse celui valide en guise de sourire. Elle fait mine de comprendre, et me lance un « pauvre petite » qui atteint sa cible. J'ai envie de pleurer. J'ai les bras croisés sous la poitrine. La douleur au côté gauche s'invite à chaque respiration. La tête me cogne et, bien qu'assise, les soubresauts du bus me rappellent chaque coup reçu, chaque humiliation encaissée.
Enfin, j'aperçois les grands arbres écrasés de grisailles. Les tours des Aubiers s'imposent comme des géants d'infortune. Le bus s'arrête. Je me lève. Mon sac de sport sur le côté renforce ma douleur et me déséquilibre. Un monsieur m'aide. Me voilà sur le trottoir. Ma vie à mes pieds. Le bus toussote et file. Les passagers aussi. L'épidémie est à la fuite.
Je suis seule avec ce sac qui me regarde, suppliant, comme un enfant qui a trop marché. Je me baisse, me contorsionne, c'est-à-dire que je m'emploie à trouver un chemin sans douleur pour le mettre sur mon dos. Je serre les dents en regrettant de ne pas l'avoir trouvé. Je respire prudemment. Mes côtes me font d'autant plus souffrir qu'elles supportent désormais le poids de mon sac. Le médecin m'a prévenu. Rien à faire pour ce genre de blessures, sinon attendre et, évidemment, renoncer aux entraînements. Et il avait signé, en bas, d'un trait étrange et noir, comme on se débarrasse sans plus se poser de questions.
Je profite d'une dame aveugle pour traverser l'avenue. Elle est accompagnée d'une plus jeune, à son bras, qui lui parle de tout, de rien, mais pas de la route. Je me mets dans leur sillage. Non pour profiter de l'aspiration et, au bon moment crocheter et dépasser dans un souffle, mais pour goûter à un autre rythme, celui de l'obscurité qui perd du terrain quand on est bien guidée. Laïli... Je marche à peine. Un pas après l'autre. J'ai les bras toujours croisés au niveau de la poitrine, en mode corset de fortune pour tenir ce pauvre corps qui, cette fois encore, a bien souffert. Le bonhomme vert clignote. Plus que quelques secondes avant que le rouge, fou de colère, ne s'affiche. Les dames n'en finissent pas de parler, moi de me traîner. Deux voitures idiotes prennent de grandes inspirations. Je refuse de croire qu'un espoir de l'équipe de France disparaisse ainsi, dévoré par le trafic anonyme. Un pneu crisse. Un klaxon. Mon cœur remonte dans ma gorge. Les deux dames tournent à droite sans interrompre leur discussion. À peine me suis-je rendu compte que je suis de l'autre côté. J'ai envie de leur dire merci. Mais elles sont déjà plus loin, bras dessus, bras dessous à traverser la lumière.
Je prends appui contre un lampadaire. Je souffle. J'ai soif, mais ma gourde, dans mon sac, est inatteignable. Je boirais chez Laïli. Là-bas est la source ! Je passe ma langue sur mes lèvres. Elles sont sèches. J'y goûte encore un peu de sang. Les cicatrices, trop fraîches, n'ont pas dû résister.
Me voilà repartie. Je remonte l'avenue sous les platanes. Au rythme de ma douleur. Toutes les cinq minutes, je me pose contre un arbre. Le sac sur l'écorce y reprend quelques forces, comme quand, enfant, je serrais le cyprès millénaire de notre petite maison à Djanet. Qu'il sentait bon l'écorce fraîche et le souffle algérien du désert ! Qu'il sentait bon mon arbre avant que la pauvreté ne coupe mes racines.

L'idéal serait de contourner les premières barres, pour passer devant La Poste et Emmaüs. Laïli m'a toujours encouragée à préférer ce chemin. La rue y est plus large, plus fréquentée, ce serait plus prudent. Mais la force me manque pour faire un détour. Et ma pauvre silhouette de boiteuse que je montre aux fenêtres, aux halls d'entrée, aux ombres dans leur voiture, devrait passer sinon inaperçue du moins sans inquiétude. Et pourtant. Voilà qu'on siffle. Quelque part. Une fois. Deux fois. Encore. Je me retourne. Je suis seule. Un garçon est aspiré par un escalier. Une voiture démarre. Quelque part on siffle encore. Je me dis que ce ne sont que les cris de drôle de mouettes, nichées à ces falaises urbaines qui me regardent. Mais on rigole ici. On parle encore là-bas. Les bâtiments murmurent. Je jette des coups d'œil à gauche, à droite. Je ne vois rien. Je jurerais que ce sont les immeubles qui s'animent. Que ce sont les barres et les tours qui parlent. Ces géants d'infortune qui sifflent entre leur gouttière, qui rigolent dans leur gorge d'entrée, qui me font de l'œil du haut de leurs fenêtres mauvaises. Et qui m'insultent.
Impossible pour moi d'accélérer ou de faire demi-tour. J'avance encore. Je ne suis pas très loin. À trois minutes. Je ne suis pas à une insulte près. Ni à un coup ni à une douleur. Alors j'avance. Dans ce désert j'avance. Je pense à Laïli qui m'attend. Je pense aux fleurs de sourire de ma grand-mère qu'elle portait au coin des yeux, à ce coup de sirocco qui me fit tomber ce jour de la fête de Sebiba, au citron qui claque dans ma bouche l'instant d'avant que tombe la voix...

Salope !!!

... l'instant d'avant le combat...

Finale du Championnat de France. Moins de 46 kilos. La salle est comble. Aux murs des écrans immenses, des drapeaux aux couleurs bleu, blanc et rouge. Les lumières des dieux de la boxe, tombent du ciel, sur le ring. Des faisceaux d'or empoussiérés éclairent la foule. Des projecteurs de feu éclatent dans la pénombre. Les enceintes s'hystérisent et donnent, coup sur coup, une musique de fête et de combat. Au micro, l'homme en costume, prépare sa voix. Il parle. Et sa voix se gonfle comme celle d'un ténor pour annoncer mon adversaire : Ma-li-ka ! Éjectée des vestiaires, elle se précipite sur le ring, les bras - serpents fous - le long du corps. Elle est saluée comme il se doit par son public parisien. C'est la championne en titre et je suis l'espoir, la bordelaise. À mon tour, c'est l'appel de mon nom qui me propulse sur le ring comme le taureau dans l'arène. Nous voilà toutes les deux aux bras de l'arbitre... Boxe ! Boxe ! Quatre boules de cuir. Boxe ! Boxe ! disait le poète de mon papa. Dès la première minute, je suis touchée, au visage, je suis à terre. Ma lèvre saigne. Un... deux... Il compte. Déjà il compte... Je me relève. C'est ainsi. Ce n'est pas de la force ni de l'intelligence, c'est de l'instinct. L'instinct de survie. Que libère mon sport. Que libère la vie qui lutte. Boxe ! Boxe ! Quatre boules de cuir. Boxe ! Boxe ! Deuxième minute : je m'écroule à nouveau. Les étoiles existent ! Je les vois. Comme je les voyais enfant au-dessus du plateau de Tassili. Et pourtant, mon œil gauche a explosé. Ou du moins la pommette. Compte... Un, deux... On me soigne. Éponge. Citron. Claque le citron. Debout. Boxe ! Boxe ! Quatre boules de cuir. Boxe ! Boxe ! Au début de la troisième minute, le poing de Malika cogne sous ma poitrine. Il me perfore. Je le sens. Je l'entends. Craque le squelette. Je suis à terre. Je ne peux plus respirer. Compte l'arbitre. Compte. Un, deux, trois...

J'y suis. Le bâtiment C. J'ai fait la traversée, d'un souvenir. Au diable les insultes. Je me glisse dans l'ascenseur. 12ème étage. J'arrive. Je sonne. Laïli est face à moi. Belle.

- Tu peux prendre mon sac Laïli, il y a toutes mes affaires.
- Tes affaires ?
- Oui, toute ma vie.
- Mais qu'as-tu ? Retire ton masque, montre-moi ton visage... Mon Dieu ! C'est encore lui qui t'a fait ça ?!
- Oui Laïli. Mais cette fois le combat je l'ai gagné. Je suis partie et je suis là, avec toi !
Recommandé

Pourquoi on a aimé ?

Un récit dur, tout en tension, et écrit avec style. Il retrace le parcours d’une jeune boxeuse dont on peut lire le réel combat entre les

Lire la suite
1947

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Très très courts

Le Cirque d'Hiver

Gérard Manlussat

À l'abri des lumières d'une journée d'hiver, épouvantable de soleil, dans une rue étroite et froide comme une impasse, avançait un homme inquiet. Un homme emmitouflé dans un imperméable... [+]