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Judith Fairfax

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LAURÉAT
Sélection Jury

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Pourquoi on a aimé ?

Une romance profondément moderne et inventive dans laquelle Abel file le grand amour avec sa poupée humanoïde, Bette. On a été séduit par ...

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Comme tous les soirs, Bette était assise sur le canapé, impeccablement maquillée, impeccablement coiffée, moulée dans ce petit tailleur gris de fer qu’Abel affectionnait tant, et comme tous les soirs, elle lui susurrait « Bonsoir mon amour » d’une voix un peu traînante, un peu rauque quand il la couvrait de baisers, caressant ses cheveux, caressant sa bouche, ses épaules, ses jambes, en faisant crisser la soie de ses bas, enfonçant légèrement ses ongles dans le silicone couleur chair de ses bras. Il l’emportait alors et restait toute la nuit contre son corps rigide qu’il aimait plus que tout.

Bette, avant de devenir Bette, ne devait être qu’un simple prototype de poupée sexuelle. Tout changea quand Abel décida de tester un logiciel d’intelligence artificielle qu’il venait de créer et qui transforma la poupée en robot.
Fasciné par sa nouvelle créature, Abel, qui la voulait encore plus performante, travailla alors jour et nuit à perfectionner les mouvements de sa bouche, le timbre de sa voix, le grain de sa peau ambrée qui, sous une certaine lumière, avait des reflets de nacre, le balancement de ses hanches et l’articulation de ses jambes. En plus de parler, elle pouvait gémir de plaisir et quand, au bout d’un an, elle se tint devant lui, resplendissante de beauté synthétique, Abel en tomba amoureux. Elle était enfin Bette, sa Bette qu’il se dépêchait de retrouver tous les soirs, moulée dans son petit tailleur sur le canapé.
Aux SMS de ses amis qui lui demandaient pourquoi ils ne le voyaient plus, Abel répondait qu’il était occupé ou en voyage. Ils n’auraient de toute façon pas compris, ils ne pouvaient pas comprendre. On se serait moqué de lui sur les réseaux sociaux mais surtout, on se serait moqué d’elle et Abel ne l’aurait pas supporté.
De Bette, on ne savait donc rien.
Invisible au monde extérieur, Bette ne restait pourtant pas toujours dans la maison. Abel la sortait dans le jardin, le long des allées bordées de roses, et la nuit, il l'emmenait parfois à la plage où il lui ôtait ses escarpins et lui trempait le bout des pieds dans l’écume des vagues. Le froid de l’eau, comme les caresses d’Abel, faisait gémir Bette qui alors ondulait devant l’immensité de l’océan.
Abel vécut ainsi avec Bette pendant dix-sept mois. Ils allaient souvent, la nuit, au bord de l’eau, traversaient le pont du Golden Gate, la voiture décapotée, Bette enveloppée dans un châle, Abel tenant sa main lisse dont les doigts se rétractaient légèrement au toucher. Il lui avait appris les noms des variétés de roses du jardin qu’elle lui répétait de sa voix un peu rauque, comme ceux des étoiles qu’il lui montrait dans le ciel en la penchant doucement en arrière. Il dînait avec elle tous les soirs et lui racontait ses journées, lui parlait de ses projets, de sa start-up, d’un futur proche davantage connecté, davantage robotisé où Bette ne serait plus une aberration.
Et puis Abel eut des migraines de plus en plus fréquentes et de plus en plus violentes. Il passa un scanner et on lui annonça qu’il n’avait que quelques mois à vivre, peut-être six, plutôt trois. Au lieu de s’effondrer, Abel resta calme, dévisageant le spécialiste qui, sous le semblant d’immortalité de sa blouse blanche, n’était, lui aussi, qu’en sursis. Qui sait ? Il allait peut-être même mourir avant lui, demain, écrasé par un chauffeur d’Uber, ou la semaine prochaine, en glissant bêtement dans sa salle de bain.
Abel ne changea rien à ses habitudes, continua de travailler, de faire des ballades nocturnes en voiture avec Bette et de s’endormir blotti contre son corps dur. Il ne lui parlait jamais de sa maladie, comme s’il voulait la protéger d’une peine dont la notion même lui était pourtant totalement étrangère, elle qui n’était programmée que pour le plaisir. Mais le mal s’imposa très vite et, refusant d’aller à l’hôpital, Abel organisa sa fin. Après une dernière traversée du Golden Gate, une dernière vue de l’océan, une dernière promenade parmi les roses, il poussa le verrou de sa porte, tira les stores des fenêtres et installa Bette sur le canapé. Nacrée dans le contre-jour, elle était magnifique et Abel la contempla longuement avant de lui murmurer qu’il devait partir mais qu’il ne l’abandonnait pas, qu’elle ne serait jamais à personne d’autre. Il fallait faire vite maintenant, ne pas s’attarder davantage, ne pas se perdre dans son regard de verre. Il la déshabilla entièrement, prenant bien soin de plier le petit tailleur qu’il posa sur le tapis à côté de la paire d’escarpins, et caressa son corps nu pour l’entendre gémir une dernière fois.
Dehors, il faisait déjà nuit quand Abel s’allongea enfin après avoir bu la boisson laiteuse au goût amer. Ses membres s’engourdirent et brusquement, tout s’effaça.

Dans le noir, on ne reconnut pas tout de suite la masse informe sur le canapé et c’est en allumant la lumière que l’on découvrit le cadavre d’Abel. Pris en étau dans l’étrange armature métallique d’un mannequin monstrueux dont la tête sans visage s’écrasait contre la sienne, il fallut plus d’une demi-heure pour enfin l’en extraire. Par terre, à côté d’un tailleur plié, d’une paire d’escarpins et d’une perruque, on trouva des lambeaux de silicone dont la couleur et l’aspect étaient si réalistes qu’ils semblaient être des lambeaux de chair arrachée.
Abel avait tenu sa promesse : Bette restait à lui seul, pour l’éternité.

PRIX

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Rozenn Fernandez · il y a
Très belle et glaçante nouvelle, à bientôt de se lire
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Brigitte Bellac · il y a
Oh la la ma Juju ! Du coup, fière et toute réjouie que tu aies gagné le pompon avec cette nouvelle, je suis allée la relire et bang... c'est REMARQUABLE EN TOUS POINTS... J'adore. C'est horrible comme j'aime. Bravo ma jUju!!!!!! Et dis, quel est ton nouveau projet ????? Je t'embrasse fort fort.
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Carine Lejeail · il y a
Quel beau texte et quelle chute. Qui sommes nous pour juger qui ou comment aimer? Votre personnage est très attachant. Bravo.
Si vous voulez découvrir mon univers :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/journal-de-guerre

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Judith Fairfax · il y a
Merci Carine et merci aussi pour m'avoir fait decouvrir votre "journal" extraordinaire! Le crescendo de l'ecriture, la derniere page si emouvante...On aurait presqu'envie que ca s'arrete la, sur le neant d'un journal inacheve.
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Carine Lejeail · il y a
Merci Judith d'être venue et pour votre enthousiasme ! On m'a dit plusieurs fois que la nouvelle aurait pu s'arrêter là. Peut être quelle aurait été plus forte. J'y penserai pour la prochaine 🙂 bonne soirée !
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Patrick Gibon · il y a
relu avec une joie sans mélange cette extraordinaire conte futuriste(?) pétri d'humanité. un prix largement mérité, bravo! je partage sur mon fachebouk.
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Judith Fairfax · il y a
Merci Patrick pour ton enthousiasme contagieux! A bientot!
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Patrick Gibon · il y a
quand tu veux, j'ai un nouveau texte depuis hier!
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JACB · il y a
Bravo Judith ! Bette sur le podium avec Abel... La consécration!
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Judith Fairfax · il y a
Merci JACB!! A tout tantot j'espere...
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Keith Simmonds · il y a
Toutes mes félicitations, Judith !
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Judith Fairfax · il y a
Merci Keith!
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Alice Merveille · il y a
Félicitations Judith !
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Judith Fairfax · il y a
Merci Alice!
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Marie Guzman · il y a
bravo Judith
c'est super mérité
toute ma joie en partage

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Judith Fairfax · il y a
merci beaucoup Marie!
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michel jarrié · il y a
Un clin d'oeil indirect à Cocteau ! Félicitations Judith.
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Judith Fairfax · il y a
Et bravo aussi a vous!!
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Dranem · il y a
Bravo Judith, mes félicitation pour Abel sans oublier la Bette !
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Judith Fairfax · il y a
Hahaha! Merci Dranem!
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