À propos du portrait de Sylvia von Harden

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L'écriture c'est l'inconnu. Avant d'écrire on ne sait rien de ce qu'on va écrire. En toute lucidité. Marguerite Duras.  [+]

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Berlin, le 15 octobre 1926

Monsieur Otto Dix,

Vous souvenez-vous de notre première rencontre ? Nous nous étions croisés au Romanishes Café. Vous m'aviez interpellée ainsi « Je dois vous peindre, je le dois ! ». Surprise par autant de détermination je m'étais alors étonnée qu'un artiste tel que vous veuille peindre mes yeux sans éclat, mes oreilles tarabiscotées, mon long nez, mon visage étroit et blafard, ma bouche si peu attirante, mes longues mains... « Qu'importe, avez-vous répliqué. Une personne qui ne m'intéresse pas, je ne la peins pas. Je suis persuadé que votre portrait représentera l'idéalisme de notre génération qui ne s'attache pas à la beauté extérieure d'une femme mais bien plus à son raffinement spirituel ». Comme vous étiez convainquant !
Trois semaines durant j'ai posé dans votre atelier. Vous m'aviez demandé de porter la robe à carreaux rouges et noirs et au col montant que j'avais mis le jour de notre rencontre. J'ai pris place sur une chaise Art Nouveau devant une table ronde en marbre. Vous m'avez dit « Faites comme si vous étiez au café Romanisches et surtout gardez votre monocle ». Mon bras droit accoudé sur le rebord du dossier de la chaise, j'ai croisé mes jambes et déposé sur la table mon étui à cigarettes et une boite d'allumettes. Sans un mot vous m'avez apporté un verre conique avec de la Suze et une paille. Puis le silence...
C'est lors du vernissage de votre exposition à la galerie Neumann-Nierendorf que j'ai découvert mon portrait. Venant d'un artiste appartenant au mouvement de la Nouvelle Objectivité je n'aurais pas dû être surprise et pourtant... Si je reconnais bien volontiers l'élégance de la posture, l'absence d'éléments décoratifs qui focalise le regard du spectateur sur ma seule présence, quelques interprétations de mon physique me dérangent. Mon teint verdâtre, ma main gauche reposant sur ma cuisse telle une araignée, mes yeux entourés de cernes sombres. Et surtout ce pli fort disgracieux de mon bas clair sur ma jambe droite.
Lors de ce vernissage votre tableau n'a pas fait l'unanimité, loin de là, et semblait même en horrifier certains.
Je pense pour ma part que vous avez réalisé là une étrange peinture qui vous vaudra certainement beaucoup d'admiration mais aussi beaucoup de critiques.
Cependant soyez certain que toute mon estime vous est acquise.
Sylvia von Harden

* * *


Berlin, le 22 octobre 1926

Chère Sylvia von Harden,

J'ai bien reçu votre lettre et vous en remercie. Je l'ai lue attentivement et je pense qu'il me faut donner quelques réponses à vos propos. Croyez bien que je ne suis pas avide de peindre la laideur. Ce qui m'intéresse dans ce que je réalise ce n'est pas une beauté flatteuse mais les traits saillants ou particuliers d'une personnalité que j'essaie de saisir et d'exprimer. Je cherche à être le plus possible étroitement proche de notre époque. Alors pourquoi n'y aurait-t-il pas une certaine jouissance dans le grotesque ? Quand je vous ai dit que je voulais vous peindre j'avais déjà en moi votre portrait. Ne me manquait que votre confiance et vous me l'avez donnée.
Je reste persuadé, chère Sylvia von Harden, que nous aurons maintes fois l'occasion de reparler de tout cela.
Recevez mes sentiments les plus sincères.
Otto Dix

* * *


Paris, le 21 novembre 1961

Mon cher Otto,

Votre tableau est enfin arrivé à Paris cet été. Comme j'ai regretté que votre état de santé ne vous ait pas permis de faire le voyage avec nous, ma chère Miss Jones et moi-même. Nous avons été fort bien reçues par Monsieur René Héron de Villefosse, le directeur du Musée d'Art Moderne. En son aimable compagnie nous avons découvert un musée flambant neuf après six ans de travaux. Dans une des grandes salles du rez-de-chaussée : mon portrait. Au centre d'un mur éblouissant de blancheur votre œuvre semblait prendre feu. J'en fus très émue et fière, oui, fière. Ne vous ai-je pas dit à maintes reprises que je m'étais réconciliée avec votre œuvre ? Figurez-vous que je me suis même laissée séduire par un jeune photographe qui a pris un cliché de moi devant mon portrait. J'avais alors trente-deux ans et j'en ai maintenant soixante et plus... serais-je devenue coquette ?
Je repars pour Londres dans quelques jours avec l'assurance que je recevrai plusieurs exemplaires de cette photo. J'en garderai un pour vous, mon cher Otto.
Prenez soin de vous.
Votre amie.
Sylvia von Harden

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