Une lueur dans la nuit

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Il n’était pas de ceux qui réinventent le monde, pas un révolutionnaire, pas même un penseur. Il n’était pas un de ces petits ruisseaux qui font les grandes rivières.
C’était un homme, tout ce qu’il y a de plus misérable, enveloppé dans un long manteau mité, et portant sur ses épaules tout le poids de la triste condition humaine. Il était né pauvre, dans une famille pauvre d’un petit village de l’est de la France. Un village si petit et insignifiant que le nom ne m’en revient pas au moment où j’en parle.
Les hommes là-bas sont soudés à leur terre, et l’on n’imagine pas que leur vie puisse être rythmée autrement que par les semailles et les moissons. On y vit comme au siècle passé ; du moins, au moment où se situe le récit, y vivait-on comme au siècle précédent, et le temps se dévidait comme une bobine, à laquelle les générations se raccrochaient comme à un fil d’Ariane. Les jeunes apprenaient de leurs pères, qui avaient appris des leurs. Les années se déroulaient comme un long almanach, en une succession de dates clés que l’on respecte à la lettre et qui font de chaque être un chrétien, puis un communiant, un époux, un père, avec la régularité d’un balancier d’horloge. On aimait les saisons, chacune différemment, et l’on ne se souciait pas de savoir si sa vie était plus belle qu’une autre.
Jean était né là, y avait grandi, et y est probablement mort. Sans doute sa dépouille repose-t-elle dans le grand caveau familial, entre une mère et un frère, sans mention particulière, sans même que ne fût apposée cette épitaphe : ci-gît un héros.
Héros, il ne fut pas vraiment, s’il faut parler juste. Ou alors de façon si anodine, si discrète, que personne ne se souvient de lui à l’heure où j’en parle ; personne ne songerait, jamais, à lui accorder trois lignes dans un livre d’histoire.
De sa vie, je sais très peu de choses, ce qu’on a voulu m’en dire ; j’ignore le son de sa voix et la profondeur de son regard. C’était un homme réservé, humble, qui entretenait avec son voisinage des relations diplomatiques. Il passait sa vie aux champs, sans doute ses mains étaient-elles noueuses, ses ongles sales et sa peau burinée par les rayons du soleil.
Jean était là lorsque les troupes sont arrivées. Les soldats sont venus dans la nuit, ils avaient fait un long voyage, ils étaient épuisés, ils avaient faim, car c’étaient des hommes, eux aussi, même si l’on avait souvent tendance à l’oublier. Jean ne comprenait pas l’allemand, pas plus qu’il ne comprenait ce que ces hommes faisaient ici, pourquoi ils en voulaient à leur terre, eux qui ne demandaient rien et ne se souciaient pas de politique.
Jean savait pour l’instituteur, mais il n’a jamais rien dit. On ne lui a jamais rien demandé.
Il savait que parmi les élèves, certains n’avaient pas de nom. Ils avaient un prénom, auquel ils ne répondaient pas toujours quand on les appelait ; un prénom tout neuf, comme une deuxième chance. Un prénom en billet de loterie – un nom de baptême. Beaucoup vivaient au pensionnat tenu par les sœurs. Comment pouvait-il en être autrement, puisque ces enfants étaient catholiques ? Bons catholiques, il fallait qu’ils le soient. L’instituteur les encourageait dans ce sens, et il était édifiant de constater le changement qui s’était opéré depuis peu chez ce républicain anticlérical, dont les idées avaient souvent fait hurler M. le curé.
En ces temps troubles, il n’était pas plus incongru de voir se mêler le rouge et le noir que de découvrir de façon fortuite un parapluie et une machine à coudre sur une table de dissection, comme dirait l’autre…
Car le monde tout entier vivait des heures absurdes. Les amis de toujours pouvaient se changer en ennemis par inadvertance, parce qu’on avait découvert une faille dans un arbre généalogique, ou un dieu qui ne portait pas le même nom. Tout ce qui jusqu’alors n’avait jamais eu grande importance se retrouvait vital, le moindre détail pouvait tout faire basculer. Jusque-là, quelle importance que le blé eût été fauché par un lecteur de l’Ancien ou du Nouveau Testament ; le pain en était-il moins bon ?
Mais les semeurs de discorde avaient disséminé l’ivraie, qui s’était immiscée dans la tête des hommes comme l’ergot du seigle, et qui gangrenait leur cœur. On effectuait un tri parmi le genre humain, et l’on était tout étonné de se découvrir du bon côté, sans avoir rien fait, par pure facétie de la providence, quand d’autres, plus méritants, se trouvaient condamnés. Il n’y avait rien à faire ; subir, obéir, continuer à travailler. Bref, on était occupés.
Ce jour-là, Jean était allé voir sa sœur, au village voisin. On avait confisqué son vélo, alors il s’en était allé à pied. Il avait croisé sœur Thérèse sur le chemin, qui l’avait regardé avec un étrange regard, un regard de juste, un regard qui sait. Jean en avait éprouvé une sensation de malaise.
Le ciel était orageux, écrasant, suffocant. C’était l’automne, mais un automne avec un ciel d’hiver, de lourds nuages menaçants qui font croire à la nuit au milieu de l’après-midi.
Il était déjà chez sa sœur lorsque l’orage a éclaté. Il voulait rentrer tôt, mais il ne le put pas ; il dut attendre un peu que le ciel se calmât. Sa sœur lui avait dit d’être prudent, que des rafles avaient commencé, qu’ils avaient emmené les jeunes du village voisin. Elle disait qu’on avait beau ne rien vouloir, qu’on avait beau n’y rien comprendre, on était tous concernés. Ce qui se passait au-dehors n’était pas un jeu, c’était la vraie vie, et l’on n’était pas libre d’en refuser les règles. Il fallait se soumettre. Elle disait qu’elle s’inquiétait pour les enfants ; elle en connaissait quelques-uns, elle ne pouvait supporter l’idée que l’on s’en prît à de si petits.
Jean vit que l’orage s’éloignait. Il mit son chapeau, salua sa sœur d’un signe de tête ; elle lui répondit un « Sois prudent » en guise d’au revoir. Puis il reprit sa route, toujours à pied.
En longeant la voie ferrée, à quelques dizaines de mètres de la gare, Jean se heurta à un barrage.
Un train à l’arrêt, monstre métallique crachant une épaisse fumée noire, attendait sa pitance. De nombreux soldats en armes vociféraient des ordres que l’on ne comprenait pas. Derrière eux, sur toute la longueur du train, une misérable file indienne s’était formée. Jean crut qu’on ne le laisserait pas passer ; il se trompait. Il ne répondait pas aux critères aléatoires qui décidaient de la mort d’un homme. Pas ce soir-là : peut-être son tour viendrait-il le lendemain ?
On inspecta ses papiers, on le laissa passer.
Il remonta une file de gens résignés, pressant contre leur cœur un maigre bagage, comme pour s’y raccrocher, comme pour se cacher. Il marchait lentement, les dévisageait, et il avait beau s’évertuer à tenter de comprendre, il ne voyait pas, il ne comprenait pas ce qui faisait la différence entre eux et lui. C’était comme si l’on avait dressé un mur invisible entre le chemin où il se trouvait et la voie ferrée, où attendaient ces hommes, ces femmes, ces enfants. D’un côté, la vie ; de l’autre, les morts, départagés par un fil invisible qui ne tenait à rien, sinon à une fissure dans un arbre généalogique.
Il continua sa marche silencieuse, dépassa des villageois qu’il connaissait, puis des enfants, et, au fur et à mesure, il sentit ses yeux se brouiller. L’instituteur lui sourit tristement, avec une dignité qui forçait le respect. Puis il reconnut le visage de sœur Thérèse ; elle tenait par la main un de ces petits enfants sans nom, âgé de cinq ans à peine, avec un corps de gamin et un regard de vieillard. Il fit un signe de tête malheureux, pour faire ses adieux à Thérèse, puis, contre toute attente, cédant à on ne sait quelle pulsion, il ouvrit son manteau, et pressa l’enfant contre son cœur.
Dans la pénombre, on ne vit rien que la silhouette d’un homme en un long manteau noir, dont les pans crasseux refermés sur l’enfant lui faisaient un refuge. Jean sentait contre sa poitrine le souffle chaud du gamin qui vivait, vivait autant qu’il pouvait, comme un encouragement, comme un remerciement. C’est à ce moment-là que le petit eut peur pour la première fois, car entre ces pans de manteau en forme d’ailes d’ange, il avait trouvé un espoir. Et la fragilité de cet espoir, l’appréhension de le voir déjà s’évanouir, le faisaient trembler de tous ses membres.
Sœur Thérèse se laissa conduire sans protester. Avant de monter dans le train, elle se retourna et jeta un dernier regard, un regard muet, qui ne devait pas se voir, qui ne devait pas s’entendre. Mais dans ses yeux noirs, c’est l’amour d’une madone que reçut Jean, un regard de Marie qui absout, qui bénit. Un regard d’amour pur, que jamais ne connut que celui qui, un jour, risqua sa vie pour un enfant.
Le train se mit en marche dans un fracas d’acier. Jean resta un instant immobile, scrutant l’obscurité pour discerner à travers les vitres le visage de ceux qu’il connaissait. Il lui sembla voir des mains d’enfants lui faire signe. Ceux qui vont bientôt mourir te saluent, pensa-t-il malgré lui. Mais au fond de son être, une phrase obsédante le hantait, une phrase qui, pour venir à lui, empruntait la voix d’un enfant : « Pourquoi pas moi ? »
Pourquoi pas eux ? Pourquoi avait-il choisi cet enfant plutôt qu’un autre ? Mais s’il avait eu le temps de réfléchir, en aurait-il seulement choisi un ?
Le train s’éloignait, et le petit, à cet instant, renaissait à la lumière, fils d’une sœur qui n’avait jamais enfanté et d’un homme qu’il ne connaissait pas.

Je pourrais raconter ce que devint cet enfant, mais cela est sans importance. Il suffit de savoir qu’il a survécu, qu’il a vécu, que je porte son sang, et que moi aussi, ma vie, c’est à un modeste paysan de l’est de la France que je la dois.
Jean n’était pas un héros à proprement parler. Il était juste un de ces hommes qui, un jour, ont ouvert leur manteau pour laisser parler leur cœur.

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Gérard Jacquemin · il y a
J'étais passé à côté, il y a un temps pour rencontrer un texte, celui ci est très beau, très émouvant et de surcroit bien écrit.
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Vanina Noël · il y a
Merci beaucoup pour ce joli commentaire.

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