Tokyo. La maîtrise du pinceau

il y a
16 min
1602
lectures
9
En compétition

Auteur-compositeur-interprête en tous genres. Nouvelles, romans, poésie, stratégie, blues, rocks et ballades https://www.youtube.com/user/FayardPierre  [+]

Image de Été 2020

C’était l’été et je venais de fêter mes vingt ans. Fraiche et pimpante, je me sentais pourtant sexuellement en friche, ou tout comme. Avec mes amies qui partageaient ce déplorable état, nous rivalisions dans l’imagination de fantasmes pour compenser nos trop rares et trop limitées aventures. Cela ne suffisait pas, loin s’en faut, à tarir nos frustrations et à satisfaire nos pulsions légitimes. Elles en étaient, au contraire, exacerbées au point de nous faire perdre parfois toute convenance, ce qui est fort peu acceptable dans la société japonaise.
Dans les enceintes contraintes de nos fors intérieurs, un romantisme à l’eau de rose se peuplait de princes charmants improbables et de scénarios inavouables où s’entremêlaient sans souci d’harmonie le cru et le trivial.
En dehors de nos spéculations érotiques partagées, l’hyper machisme nippon ne nous incitait guère à des passages à l’acte conséquents. L’embrouillamini des refoulements, des transgressions commercialisées et d’une permissivité occulte organisée et sans limites ne nous facilitait guère la tâche. Entre nos désirs et le business du sexe sous le contrôle d’une criminalité impunie, se creusait l’abîme d’un No-Woman’s-Land impérieux.
Nous subissions cette inhibition malsaine contre laquelle nos ardeurs juvéniles n’avaient d’autre exutoire qu’une révolte sous cloche. Cette frustration fondamentale relevait-elle d’une composante indispensable à la sexualité ? Nombre de mes concitoyens semblaient en être tacitement convaincus.
Cette réalité à la fois périlleuse et confuse était paradoxale dans les faits. Sans crainte du scandale, les mâles japonais se métamorphosent en véritables toutous devant les cuisses en fleur sous les mini-jupes des collégiennes à chaussettes blanches qui bandonéonnent sur les chevilles. Par bravade, ou revanche peut-être, elles les défient en affectant une fausse innocence dont les ravages n’en sont que plus grands.
L’offre visuelle partielle des chairs sous prétexte d’uniforme scolaire associe interdit et tout-permis. Elle plonge les Nippons dans l’inconfort libidineux d’une attirance délirante vicieusement prohibée. Certains résolvent le dilemme par des pratiques masochistes ou de soumission simulée qui leur offre le beurre, l’argent du beurre en sus de la grimace hautaine de la crémière dans l’exercice de leur vengeance de genre. Transgression et punition coexistent sous le manteau hypocrite des convenances dans un mixte pervers simultané effrayant.
Il faut les voir ces ingénues aux yeux en amandes effilées et fuyantes de saintes nitouches comme des chattes défiant la concupiscence ambiante. Elles jouent aux fausses ignorantes de l’attraction puissante de leurs tranches d’épiderme exposées en plein air. Les mâles de l’archipel en sont crucifiés de désir au point de se montrer condescendants, méprisants, et souvent inhumains pour se donner le change, ou se soustraire à cette emprise qui se niche dans les culottes des filles. Est-ce la raison pour laquelle ils les idolâtrent au point de faire commerce de ces textiles intimes ?

Dans cette guerre entre les sexes d’un tu m’attires - moi non plus, j’explose mais en sous-main… toujours sous le boisseau, le contre féminin parait plus redoutable que la somme des vaines coutumes et conventions qui s’escriment à revendiquer la prééminence de façade des détenteurs de verges. En écho à tous ces simulacres, la sécurité de la supériorité féminine évite comme la peste toute revendication ouverte. Ainsi perdure un équilibre perfide et vicié entre les sexes, qu’au grand jamais il ne convient de dévoiler ou de remettre en cause. L’imposture dominante proscrit l’idée même de scandale ou de dénonciation.
Où trouver son bonheur dans un contexte aussi complexe ? Comment aspirer seulement à être soi-même ? Mis à part quelques originaux soigneusement confinés sur des marges socioculturelles ou artistiques, nul ne se risque à dénoncer ces tabous malveillants. Bon an mal an, l’immense majorité s’en accommode. Mais nous, qui avions quitté tout juste l’adolescence, vivions très mal cet inconfort, et c’est peu dire.
Quelle place pour la sincérité, pour l’authenticité des pulsions et des sentiments sans besoin de les tordre, déformer ou travestir en leur contraire pour en exprimer la vigueur et la sensualité ? Se passer des hommes en faisant vœu de chasteté et en oubliant ce qui nous palpite dans le bas-ventre ou être stigmatisées par la société en pointant à l’industrie florissante du sexe, même temporairement ? Ce dilemme demeurait confiné dans les limites de nos échanges à huis clos entre jeunes rebelles femelles.

D’un naturel, somme toute, moins inhibé que mes consœurs, j’étais curieuse et vive comme une puce en chaleur, disposée à tout entreprendre, à tout goûter à m’en saouler. À l’image d’une boule de flipper, mes explorations rebondissaient fébrilement sur les plots électrifiés de mes rencontres, tant et si bien que pour me moquer, mes compagnes me surnommaient Speedy-Woman. J’étais la vitesse même et comptais dessus pour ne pas laisser le temps à des prédateurs de me saisir à loisir. Hit and Run, je prenais et fuyais tout aussitôt. Cette furtivité séductrice était mon arme secrète à la fois offensive et défensive. Ce n’était pas vraiment satisfaisant, certes, au moins j’y négociais ma survie sexuelle.
Pour mes amies, mon potentiel hors norme se reflétait dans l’appétence spontanée des hommes pour ma personne. Loin d’être désagréable, ce magnétisme m’effrayait parfois. Je me refroidissais quand je voulais pour éviter de susciter des ardeurs incontrôlées à mon égard. Je savais d’expérience que la contenance mâle une fois allumée, se contient rarement très longtemps.
Lors de nos sorties en boites, je frisais des paradoxismes hystériques quand j’éprouvais de l’intérêt pour un rythme ou quelqu’un. Je consacrais pas mal de temps à me sermonner, a posteriori, pour contenir cette tendance. Mais, comme j’étais en manque d’explications, quand l’occasion se présentait, je prenais résolument en main les rênes de mon dégrossissage. J’excellais tant à prendre l’initiative que j’en dépouillais mes partenaires.
Au Japon, il revient à l’élève de découvrir le sens dans les paroles et gestes du maître afin de l’imiter. Le professeur, le guide ou simplement l’aîné, se contente de montrer et dans le meilleur des cas, d’indiquer un chemin. Trop de détails ou d’explications sont interprétés comme une offense à l’adresse d’apprenants incapables de comprendre par eux-mêmes. Au final, l’apprenti devine par la force des choses, sans savoir clairement s’il est juste, ou non. L’incertitude du non-dit résonne parfois comme un tout-permis pour les maitres.

Mon impatience juvénile m’interdisait de me mouler dans ces rituels complexes et sans appel. La curiosité me consumait au point de m’incendier les reins, la poitrine et de confluer à la croisée de mes cuisses dans une niche qui ne demandait qu’à m’embraser. La coupe de mes pulsions demeurait à distance trop respectable des lèvres de mes trop rares expériences.
Pour mes amies, mon sex-appeal était exceptionnel, mais sans vulgarité, ajoutaient-elles pour ne pas m’offenser. Dans ma candeur de Cendrillon baba, je m’interrogeais de savoir si ce compliment ne couvait pas de la jalousie inavouée. Toujours est-il que ma gracieuse personne distribuait généreusement ses phéromones dans son environnement, et que les mâles nippons, pas si hiératiques et maitres d’eux que les sociologues et les guides de tourisme le prétendent, me le signifiaient sans détour en s’encombrant de bien peu de non-dit.
J’exerçais ma vengeance la nuit en imagination. J’attisais leurs appétits qui passaient par leurs fosses nasales, cavités féminines qu’ils avaient si sensibles. L’idée de les faire bander de ma seule présence me rendait folle. Je rêvais de rangées de turquettes dressées au garde-à-vous aux ordres de ma vulve alors que je me pavanais indifférente tout en mouillant à en flirter l’orgasme. Faute de bourdons suffisamment entreprenants et d’enfilages conséquents, cela me distrayait et égayait mes printemps.

Jeune et attrayante, j’apprenais l’anglais en sus du japonais dont je m’étais promis de perfectionner la graphie avant de partir étudier aux États-Unis. Avec la langue de Shakespeare, pas de problème majeur, je m’améliorais raisonnablement, mais ce n’était guère le cas de celle de Tanizaki et de Kawabata. Certes je parle, lis et pratique très correctement ma langue maternelle, mais en calligraphie j’étais d’une gaucherie bien en deçà d’une acceptable moyenne. Consciente de l’immensité des progrès que je devais accomplir avant de quitter l’archipel, la tâche me semblait presque hors de portée.
Il se trouva qu’un étudiant plus âgé que moi, austère, longiligne pour ne pas dire efflanqué, aux sourcils hauts plantés sur un visage verticalement grave, et dont la graphie était merveilleusement déliée, s’offrit spontanément de m’aider. Cette générosité me surprit, car sa réputation de brute à la morgue altière et dédaigneuse en faisait plutôt un congénère à fuir qu’à rechercher pour un commerce quelconque. Je découvris plus tard que cela cachait une timidité maladive sous ce dehors de carapace revêche qui faisait le vide autour de lui. Un classique.
Devant une telle proposition, avais-je raisonnablement le choix ? En bonne Japonaise, pas question de faillir dans ce compartiment essentiel pour l’insertion sociale et professionnelle. Je voulais avancer, avancer comme tous, avec volonté et détermination sans mesurer ma peine. J’acceptais l’offre avec ritualité, humilité et force reconnaissance comme un cadeau du ciel, un signe du destin appelé par mon incapacité et mon insuffisance, temporaire, à reproduire dignement les idéogrammes du Japon éternel.
L’exigence que s’imposait mon aîné ne pouvait que me faire espérer en des lendemains mélodieux faits de tracés modèles comme des notes de musique sur les portées harmonieuses de mes cahiers transfigurés. À brève, ou très moyenne échéance, mes brouillons deviendraient lumineux, ce n’était qu’une question de temps et d’application sous la dictée de ce guide bienveillant. Enfin je rentrerais dans le monde éclairé des adultes, et serais respectée, tout en étant moulée dans les convenances que l’on devrait m’imposer.

Pimpante et confiante, je m’abandonnais insouciante, concentrée et docile dans le suivi des recommandations rigoristes de ce si généreux mentor. J’y mettais toute une énergie, une dévotion et une soumission infiniment obligée envers la gratitude du maître, scénario relationnel courant chez les Nippons. Rapidement, au rythme des kata qu’il dévoilait et m’incitait à reproduire, j’entrevoyais quelques clefs de la calligraphie.
J’observais médusée l’immensité innée de sa maitrise, de son merveilleux savoir-faire et sa sensibilité cachée. Il tenait cela de famille depuis plusieurs générations, et cela le rendait d’autant plus respectable. Les inflexions, tempos et les ruptures de rythmes entre le manche du pinceau, plutôt lent mais en résonance avec sa partie chargée d’encre, accouchaient d’idéogrammes d’une élégance aussi impeccable que brutale dans leur achèvement. Chaque kanji résonnait comme un coup de sabre définitif dans son exécution. Cette cruauté artistique m’émouvait éperdument.
J’en étais fascinée au point de me transformer en une sorte de bécasse à la bouche bée. Comment parvenir à des kanji si accomplis et si précis, aussi majestueux, justes et spontanés qu’un torrent de lave dévalant librement du Fuji ? Le pinceau de mon aîné réalisait le lien parfait entre le ciel où il puisait l’inspiration du geste et le papier terrestre où se couchait la manifestation céleste. Ses envolées, brèves, en saccades ou cascades un instant suspendues, s’auréolaient d’une grâce puissamment excitante que j’admirais sans fard.
Il incarnait pour moi un véritable Fils du Ciel comme les Chinois qualifient respectueusement l’empereur qui les dirige. Devant ce grand ordonnateur des harmonies, mon ingénuité de jeune fille se pâmait, cramoisie. Plus question de boule de flipper dans mon comportement, ces cours particuliers m’introduisaient dans le temps continu d’une tradition immémoriale ignorante des sautes d’humeur de la modernité et des futilités légères de mes envies de sexe.
Parfois le mouvement s’initiait de la terre, il s’y inaugurait en prenant son essor de la surface plane du papier, matrice de pensées dont il révélait le désir. Aux côtés de ce magicien, je me sentais comme une gamine clandestine, silencieusement en proie à des alchimies secrètes qui bouillonnaient très fort dans ma culotte jusqu’à m’en faire rougir. Je contenais ces émotions tyranniques qui me pulsaient et m’irradiaient jusqu’à la nuque, zone érogène érotiquement chargée chez les Nippons. Cela m’illuminait les pommettes alors que j’inclinais un faciès dur, concentré et sans complaisance sur l’ouvrage d’encre et de papier.
De mon trouble mon maitre ne devait se rendre compte et je le lui interdisais fermement. Il n’avait droit qu’à mes grands yeux fendus sur des lacs obscurs d’où sourdait ma sujétion extrême à cette puissance tellurique qu’il enflammait dans mon émoi.
Que j’exultais à l’observer et boire à la perfection de ses gestes, à la sexualité visuelle de ses doigts secs, au hiératisme de son visage muet, poignant d’inquiétude et véhicule passager où s’incarnait le souffle saint de la tradition du Japon. Il était tout dans le pinceau, tout dans le délié et les oscillations, tout dans la relation qu’il inspirait puis expirait, manifestait et transmettait entre le monde des kamis et des dieux, et le sens commun des mortels. Et moi, éphémère fragile, j’étais frappée, inondée, marquée et travaillée au fer rouge de cette thaumaturgie appelée à me dépuceler l’entendement et à me faire renaître initiée à la vraie lumière des kanji.

Disciplinée je m’appliquais lors de mes premiers exercices sous l’exigeante conduite de mon aîné. Dégagée, je saisissais le manche de l’instrument sacré avec une distance circonspecte avant de m’efforcer à reproduire ce qui animait mon aîné. Je me sentais plutôt en confiance et sur la voie idoine lorsque je perçus un tic dans sa conduite, sans doute que mes doigts n’épousaient pas convenablement le manche. Je passais outre pour mesurer mes progrès et me risquer, me jeter à l’eau de l’encre et mettre à l’épreuve du réel ma capacité à reproduire ce geste tel un soupir distingué et hardi, articulé par un poignet révélateur des paroles de la nature et des dieux.
J’imaginais entrer dans le monde des adultes qui se maitrisent et je mobilisais toute l’énergie printanière de mes vingt jeunes années. Désormais, fini le stylo vulgaire ou la pointe Bic, je pénétrerai pour de bon dans un art de tradition, dans la profondeur d’une réalité tellurique aussi ancienne que la famille de l’Empereur du Japon. J’adhérais à ce flux continu, essentiel et vital, qui allait s’inscrire par mon bras, ruisseler par mes veines et se reproduire par mon véhicule sur la surface rugueuse de ce papier de riz.

Funeste, coupable et dramatique méprise ! Le maître du pinceau que j’admirais sans phare et en qui j’avais mis toute ma confiance de jeune fille en fleur oubliant que je devenais femme, était l’intransigeance même, de la nipponiaiserie la plus rigoureusement outrancière. Le merveilleux de son expression alors qu’il exerçait le magistère du pinceau me l’avait escamoté, et je m’accusais de m’en être abusée de manière aussi stupide.
Son intransigeance corrigeait tout, critiquait le détail et l’ensemble, soulignait le détour, dénonçait l’hésitant, débusquait le déviant dans la courbe, le raté dans l’incliné, l’excessif dans la verticale, l’espace intermédiaire insuffisant, contraignant ou haletant entre les idéogrammes et le champ intérieur qu’ils devaient faire respirer… Rien ne trouvait grâce à ses yeux.
Réceptive et attentive je convenais que cela n’était, en définitive, que tout à fait normal. Je comprenais et persistais. Novice j’étais, mais résolument décidée à combler mon retard. Sans mot dire j’obtempérais en souplesse et soumission, car ce n’était qu’une question et de soins et de temps.
Je m’appliquais, m’appliquais et m’appliquais sans m’économiser, je m’appliquais la nuit dans mes rêves et le jour sans relâche. Il était de mon devoir et dans ma destinée d’y parvenir. Rien ne pourrait m’arrêter, car je suis japonaise, je suis japonaise que je me répétais sans cesse. Mais plus je m’acharnais, plus je voulais, et moins je progressais selon le jugement de mon aîné dont le mépris grandissait à la mesure de mes efforts qui nourrissaient morgue et ressentiment croissant à mon égard.
Son visage hiératique initialement bienveillant des commencements n’était plus qu’un lointain souvenir. Les crispations de réprobation qui se lisaient sur ses lèvres se muèrent bientôt en paroles aigres et méchantes. J’insistais, mais plus j’insistais et plus il se lâchait. Cela s’initiait dans un léger tremblement à la commissure de ses lèvres, jusqu’à déferler comme un tsunami confondant balayant les pénibles tentatives idéogrammatiques que je hasardais sur la grève du papier prise sous la menace océane de l’aisance de sa virtuosité devenue infernale.
Bientôt, sa critique ne connut plus de bornes. Je m’horrifiais de l’image de la chose qu’il traitait et qui était moi ! Je ne savais pas apprendre, je ne respectais rien, j’étais nulle, niaise, nigaude et empotée jusqu’au sacrilège. Au début ce n’étaient que des mots, bien vite cela devînt rictus, grimaces et dédain. C’était tout juste s’il ne levait pas la main sur moi.

Qui étais-je pour lui, qu’étais-je donc devenue ? À quoi bon cette violence, pourquoi ? Il me déconsidérait, il me flétrissait en me critiquant à un point tel que je ne savais imaginer la moindre issue pour m’extraire de cet enfer d’incompétence. À quelle planche m’accrocher pour me remettre en selle de cet apprentissage ?
Il m’acculait et il me pourchassait de ses critiques acerbes. J’étais traquée et torturée, enserrée dans une arène diabolique se refermant inexorablement. Qu’il était loin celui qui dans mes rêves versait et révélait le sang du ciel, faisait pleuvoir l’énergie divine en l’incarnant sur Terre, propulsait sa graphie en un chant s’exhalant de soupirs, en évanescences de désirs langoureux ou explosifs de sakura en fleurs. Ce mentor qui faisait dégouliner ses sortilèges en torrents d’encre, qui frappait avec la grâce de l’éclair le papier, révélait les idéogrammes de bas en haut et qui les répondait de haut en bas, où était-il et qu’était-il devenu ?
Dans mes terreurs nocturnes il incarnait l’incarnation de l’archétype humain de l’accomplissement, du chemin, de la voie, de concert avec celui du bourreau sadique et vicieux, extrême dans sa persécution comme s’il accomplissait une mission sacrée. Victime expiatoire, mais de quoi, j’en perdais mes couleurs et les sources mêmes de ma joie de vivre. Mes phéromones se tarissaient dans une vulve devenue aussi inhospitalière qu’asséchée. Je ne me touchais plus, je ne me regardais plus, je ne parlais plus de moi et ne me comparais plus aux autres.
Dans le lagon sombre et sinistre de mes doutes, l’encre me brouillait la vue et ne s’écoulait plus. Elle grumelait à mi-distance de feuille et bavait libidineusement comme en provocation sous mes doigts gourds. Elle se racornissait dans mon souffle, débordait en inconsistances indécentes, outrait la bienséance… Tous ces mots, toutes ces expressions, toutes ces sensations, je ne les inventais pas mais les lisais de façon explicite sur les traits et dans la répulsion de cet aîné en qui j’avais mis ma confiance.

Pourtant j’étais jolie de corps et de sourire, ma peau était douce, mes seins galbés dont j’étais fière, offraient plus d’abondance que la moyenne des Japonaises. Les hanches ne me tombaient pas sur le haut des cuisses comme si souvent pour la gent féminine de l’archipel. Ma bouche était rose et charnue, en amour sans être très experte, je m’étais jusque-là prêtée à quelques découvertes bien au-delà de chastes attouchements, car je n’étais plus vierge. En dépit de tout cela, il était tellement dur avec moi que j’en perdais mon sex-appeal. Je dépérissais au point que l’on ne me regardait plus. Mes amies constataient, malicieuses, ma perte d’énergie. Cela les rendait plus assurées et plus hardies dans leurs compétitions de charme, déjà si lointains souvenirs pour moi.
Pourquoi un tel acharnement à vouloir me traîner plus bas que terre ? Comment penser au ciel, comment aspirer à établir la jonction par le pinceau et faire s’écouler l’encre dans des inscriptions justes et belles ? J’atteignais le comble du désespoir, tant et si bien qu’un jour, alors qu’il flétrissait une ultime tentative de ma part pour reproduire un tracé présentable, j’éclatai en sanglots et je jetai l’éponge. Je n’en pouvais plus, je ne savais plus et je renonçai en abandonnant le matériel qui devait assurer mon ascension et mon intégration dans la tradition de la nature et des dieux.
Mon pauvre corps tressautait de résignation, j’étais comme un manga souillé, déchiré et jeté parmi les eaux usées, une paria sans espoir ni avenir. Je cachais mon visage pour recouvrer un brin de contenance avant de fuir ce recoin isolé de la bibliothèque où par miracle il n’y avait personne à part nous. J’étais à bout, pour moi l’histoire s’achevait là et j’en tirais sur le champ les conclusions qui s’imposaient. Je renonçais !

Tout aussi inattendu que sa généreuse offre de services initiale, un second miracle s’accomplit sans que rien ne l’annonce. Touché sans doute par l’état dans lequel il m’avait plongé par son intolérance et son mépris, il sembla soudain pris d’une surprenante compassion à mon égard, à moi qui me traînais dans le caniveau glauque et pollué de la désespérance. Du fond du gouffre où je m’abîmais lamentablement, je sentis une main sur la partie nue de ma cuisse alors que des spasmes me secouaient comme un prunier dont on s’obstine à confesser les plus innommables péchés.
Quoi, que voulait-il encore ? Mon martyre ne lui suffisait donc pas ? Ne s’était-il pas suffisamment rassasié de mon impuissance et de mon insuffisance, de mon incapacité à entrer dans ce monde lumineux, redouté et respecté de la tradition et des dieux ? Baignée de larmes, les traits défaits, je redressais péniblement la tête pour quémander, craintive et malgré moi quelque information quand je croisais son regard désemparé. Comment ? Lui, lui il était désemparé ! C’était à ne plus rien y comprendre. Il savait et maitrisait alors que j’ignorais et dépendais, mais alors, pourquoi diable ?
Son bras passa autour de mon épaule, l’autre se rapprocha, sa main effleura mes cheveux, son souffle s’agita sur un rythme claudicant, saccadé qui n’avait rien à voir avec la grâce et la majesté de ses mouvements déliés au pinceau. Son émotion et son désappointement me déconcertèrent. Allais-je devenir son papier, mais un papier sacrément froissé et maculé, c’était à ne plus rien comprendre. La mortification de l’échec et de l’incompétence persistait. Je redoutais un sinistre et grossier subterfuge pour m’enjoindre à ne pas renoncer afin qu’il poursuive son massacre sadique et programmé de ma santé, qu’il fane et vampirise ma jeunesse.
Ses premiers baisers se perdirent dans mes cheveux. Il me grignotait par petits coups avides sur mes joues, sur mes lèvres et à la commissure des yeux dans une tentative pour essuyer les larmes dont il était la cause. Il s’approchait puis reculait sur une cadence désordonnée, courte et heurtée. Ses lèvres se mélangèrent au sel lacrymal, et bientôt je ressentis à leur humidité le désir de m’embrasser d’un French kiss appuyé.

Mais là, c’est moi qui le saisis ! Il n’avait pas introduit un quart de pouce de sa langue entre mes lèvres que je l’aspirai et m’en emparai comme d’un chiclet dans ses premiers instants de saveur. Il eut un haut-le-corps, en proie à une raideur effarée. Je devenais chasseuse et retournais la situation avec une rudesse dont j’étais la première surprise alors qu’une explosion de chaleur juvénile m’irradiait à nouveau le bas-ventre. Je serrai sa langue, la repoussais la poursuivai, la dirigeai, l’enroulai comme un jouet et l’aspirai à lui en arracher la glotte. Et lui, il me suivait comme un caniche.
Son unique réaction d’être libre fut d’étreindre mon visage. Mais soudain, il tressaillit, car je venais de lui saisir les bourses d’une main ferme au travers de la fine étoffe de son pantalon d’été. Je les cueillais avec prestance comme en gage. Menaçante, je palpais ces burnes tendres et vulnérables désormais bien en mains, les miennes. Il était sous emprise, à ma merci, sous ma coupe, sans possibilité de retraite ni de reprise d’initiative. En pressant sans ménagement ces joyaux bios, je pouvais en faire saillir une encre jusqu’à la faire pleurer au travers de ses yeux.
Je me délectais de son visage désespéré dont les sourcils sautillaient sur son front comme en hésitation, en forme d’aveux. Sa terreur aveugle libérait sans nuance et malgré lui le plaisir contraint que je lui arrachais des parties. Sa bouche se fit plus vive comme sa seule marge de manœuvre. Je ressentis comme un soupir en hoquet dans la mienne, puis les râles d’un plaisir ineffable si inattendu pour lui qu’il ne savait ni le masquer ni le retenir.

Par chance, le coin de la bibliothèque demeurait vide. Je poursuivis vaillamment mon ouvrage et fis sauter l’obstacle de son zip avec autant d’empressement que l’on m’avait, en d’autres temps, dégrafé le soutif et enroulé le slip pour m’inaugurer l’entrée et me flétrir l’hymen. Je plongeai par la braguette béante et accédai à la peau fripée et contrite de ces choses douces et chaudes dorénavant privées de la protection bien chétive du tissu.
Tel un vif étalon, sa tige piaffait par bonds et rebonds trépidants, élancés cherchant aveuglément l’issue comme un pinceau sans maître désireux de tracer son kanji dans le ciel, mon ciel de nouveau fortuné ! Je demeurais stable et ferme tout en m’agitant çà et là en consentant un contentement maitrisé. Plus rien n’aurait permis de reconnaître la désespérée que j’étais l’instant d’avant.
Il haletait et m’implorait de poursuivre, mais je temporisais. C’était moi la chef d’orchestre, la maitresse de cérémonie qui lui réglait le bal en lui maniant le pal. Je glissais une paume que je voulus la plus sensible au monde vers le haut de son vit et rencontrais une boule luisante et rose à demi découverte que je décalottais de plus belle. Libérant la corolle à la base du gland, j’opérais une lente promenade circulaire d’un doigt qui le fit hurler de contenance à lui en déchirer la poitrine, alors qu’une avalanche de cyprine, bien impropre au kanji, m’inondait le slip.
Vulve copieusement irriguée, enfin je renaissais ! Jamais il n’eut imaginé un tel dénouement, pas plus que moi d’ailleurs qui découvrais en l’explorant. Il prononça mon nom comme jamais on ne le fit, dans une exhalaison pétrifiée et intense comme s’il traçait sur mon visage un idéogramme de dévotion à la tendresse infinie. Il était à bout et je l’avais en main. Je jouais de ses gloses en les faisant danser, sauter l’une après l’autre et s’accoupler, les repoussais en bas, puis les gonflais d’une pression arrogante de part en part de sa turgescence incendiaire.
Sa tige de jade connut une raideur de titane que nul courant n’aurait fléchi, plus dure qu’un biceps de pierre. Soudain ses mâchoires se tendirent et son corps se redressa d’un bond. Je lâchais son objet pour lui rendre un baiser et le temporiser, mais bientôt reprenais ma sérénade sur son gland médusé, rageur de contenance explosive accumulée.
Je reçus enfin les sanglots tièdes de son flux onctueux dont l’odeur allait me devenir familière. Son Fuji embrasé accouchait d’une lave suave suivie du reflux hoquetant de sa queue en piteuse retraite. Il avait tellement joui le bougre, j’avais la paume pleine de sa liqueur sourde et dense. Je le taquinais en en usant pour astiquer son gland quand il me supplia d’y mettre fin. Victorieuse et souveraine, je lui en enduisais les burnes avant de me retirer en menaçant son visage d’un beau kanji de foutre.

Dès lors, il voulut m’enseigner et m’enseigner et m’enseigner toujours à la même heure dans ce recoin désert de la bibliothèque où je libérais sa nuée quand l’envie m’en prenait. Pour cela, il devait m’implorer sans paroles, car mon consentement n’était en rien automatique. J’avoue que cette odeur qui se répandait comme un parfum unique, étrange et doucereux, me contentait bien plus que le flot aqueux qu’il fallait sécher sur ses cuisses ou éponger stupidement dans un kleenex. Quel destin ridicule pour le produit liquide de tant de frénésie, d’imaginaire et de fougue. Je le respirais profondément et l’intégrais comme un fluide vivant, l’énergie nutritive de ma féminité retrouvée, exaltée à nouveau.
Non seulement je recouvrais ce sex-appeal que mes amies enviaient, mais en sus m’auréolais d’une maestria respectable à leurs yeux qui leur imposait la distance. J’avais progressé terriblement en connaissance et considérais à nouveau très librement l’appétence des mâles à partir de cette nécessité aqueuse qui les met en volcan. Comme cela doit être dérangeant et lourd de se promener avec ce poids ballant en permanence entre les jambes !
Initiée, libérée, rayonnante et trempée par l’épreuve surmontée au sens propre comme au figuré, l’expertise en calligraphie sur papier ne s’imposait plus à moi comme une condition indispensable d’intégration dans la société des Nippons. Elle perdit à mes yeux en importance, mais c’est en maitresse dans l’art trouble et double du pinceau que je partais poursuivre mes études à Chicago là où mes phéromones me firent voler de succès en succès presque tout autant que je le désirais.

9
9

Un petit mot pour l'auteur ? 11 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Une œuvre originale qui allie calligaraphie et érotisme de façon savante ! Une invitation à accueillir “l’Exilé” qui est également en lice pour le Grand Prix Été 2020. Merci d’avance ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lexile-1
Image de Pierre-Marie FAYARD
Pierre-Marie FAYARD · il y a
Bonjour Keith
Je ne vais pas manquer de lire cette nouvelle
Cordialement

Image de Bassima SAMY
Bassima SAMY · il y a
Très original . Les descriptions fort impressionnantes !
Image de Pierre-Marie FAYARD
Pierre-Marie FAYARD · il y a
Merci Bassima
Image de Nad Garance
Nad Garance · il y a
Erotisme
Elégance
Lien trés bien perçu et rendu
Entre L’art de la calligraphie et L’Erotisme
Finesse du trait
Curiosité exacerbée
Maitrise de l’écriture
Savante alchimie entre désir et accomplissement

Image de Mireille Bosq
Mireille Bosq · il y a
Un érotisme d'une forme rare et aussi savante que savoureuse. "Les joyaux bios" pour les bourses, (je tenterai, à défaut d'avoir autant d'humour que l'auteur de garder un peu de bienséance dans les désignations) j'appelle cela un must.
Image de Pierre-Marie FAYARD
Pierre-Marie FAYARD · il y a
Bonjour Mireille
Mille merci pour les "joyaux" de ce beau commentaire.
Cordialement
Pierre

Image de Eva Dayer
Eva Dayer · il y a
Une fine connaissance de la société japonaise et de la calligraphie Le maître du pinceau a certes trouvé sa maîtresse, mais ce qui fait la qualité indéniable de ce récit, c'est l'élégance de l'écriture qui mêle culture et ironie.
Image de Pierre-Marie FAYARD
Pierre-Marie FAYARD · il y a
Bonjour Eva,
Un grand merci pour votre appréciation et leurs termes
Vous avez raison, le maitre du pinceau a trouvé sa maitresse, trèe belle image
Cordialement

Image de Lyne Fontana
Lyne Fontana · il y a
Ce texte allie avec ingéniosité et brio érotisme et calligraphie et exprime bien l'univers d'une certaine catégorie de mangas, mélange d'ingénuité et de cruauté. Une rare qualité dans les textes érotiques. L'art de la calligraphie est joliment décrit.
Image de Pierre-Marie FAYARD
Pierre-Marie FAYARD · il y a
Bonsoir Lyne,
Un grand merci pour ce précieux commentaire
Enchanteur et plaisir de partager cet univers nippon
Pierre

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

La Terrasse

Hermann Sboniek

C’est une terrasse en bois au-dessus de la jungle Birmane. Elle ceinture une maison construite à flanc de colline. Sa partie la plus large semble posée sur des frangipaniers en fleurs. Puis le... [+]


Nouvelles

La Bretagne

Wynn

15 août 1606, Combrit, Bretagne, dans un champ de blé
La terre est lourde, le soleil cogne contre sa nuque. Encore et toujours, inlassablement, dans cet immense champ. C’est... [+]