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Sur le tranchant de l'amour

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Julia Chevalier

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LAURÉAT
Sélection Jury

Recommandé

Pourquoi on a aimé ?

Un ménestrel amoureux et quelques mots travaillés suffisent pour plonger directement dans un univers de princesses et de châteaux ! Le remarquable ...

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— Oyez ! Oyez braves gens ! Écoutez la complainte du ménestrel amoureux. Un troubadour se consumant d’amour pour une belle et fraîche jouvencelle. C’est mon histoire. Elle sera déclamée, chantée aux quatre coins du royaume par mes frères ménestrels, troubadours et autres baladins. Ils iront de foires en marchés, de chaumières en castels, feront résonner galoubets et tambourins et uniront dans leurs chants, le doux Aymeric à sa dulcinée Béatrix.
— Oh, oh, ventre-dieu, ce n’est point la peine de jacasser si fort ! Il n’y a que toi et moi dans ce cul de basse fosse !
— Non, il y a l’amour. Il y a ma musique, il y a mes chansons.
— Toi, musicien ? Quelles balivernes me contes-tu là ? Avec un seul bras, comment diantre peux-tu jouer de la musique ?
— Tu as raison l’ami. Je ne suis plus que l’ombre de moi-même. Il fut un temps où j’étais musicien. J’allais de villes en villes, régalant les manants et les seigneurs, les damoiselles et les bougresses de mes airs. Je n’étais point un vulgaire bateleur. Les riches bourgeois, les nobles seigneurs m’invitaient en leur hôtel pour que je réjouisse leur festin. J’étais courtisé par les plus grands. Ils m’offraient bonne pitance et vinasse gouleyante. Ils m’offraient sonnailles trébuchantes, pour que ma musique, pour que ma voix s’élève sous les voûtes austères de leur triste demeure. Je les faisais danser au rythme de mon tambour. Je les faisais chanter au son de ma viole de gambe. Je les faisais rêver en leur chantant des odes à l’amour.
— L’amour ! Fichtre Dieu ! Ça fait bien longtemps que j’ai compris que ce n’était point pour moi. Personne, même la dévergoigneuse la plus laide, ne voudrait ouvrir les jambes pour moi !
— Je te plains mon ami. Quel triste destin que le tien. Moi, j’ai été frappé par le charmement. J’ai rencontré l’amour, le vrai, le pur. J’avais bien ventrouillé avec quelques drôlesses au cours de mes pérégrinations sur les routes du royaume, mais je n’avais jamais connu jusqu’alors un tel sentiment, un sentiment si fort que tu t’oublies pour n’être plus qu’elle...
— Raconte !
— Ton seigneur, le conte Burgondion, seigneur de Trets et d'Ollières, m’avait mandé de venir en sa demeure pour accueillir un invité de prestige. Elle était là, dans la salle du festin. Béatrix, ma douce, ma muse.
— Béatrix ? La fille de notre seigneur ? Ventre-dieu, je comprends mieux pourquoi tu es ici !
— Béatrix... Béatrix... Comme son nom est doux à mes lèvres.
— Vas-y raconte, comment morbleu l’as-tu rencontrée ?
— Je suis entré dans la salle de festin, avec mes instruments. Ils étaient tous en train de ripailler, de brailler... et il y avait elle, telle une pépite d’or dans une gangue de boue. Elle a levé les yeux sur moi, elle m’a souri. Il n’y avait plus leur rire gras, il n’y avait plus les murs froids et gris, il n’y avait plus qu’elle. Son regard posé sur moi était la plus douce des caresses. En moi, je sentais l’amour. Quelques minutes plus tôt, j’étais vide, et là j’étais submergé par l’amour. C’était trop fort, c’était trop grand, il fallait qu’il sorte. Alors j’ai chanté pour elle, rien que pour elle. J’ai joué de la viole jusqu’à en avoir des crampes dans les mains, j’ai chanté toutes les odes à l’amour que je connaissais et quand je les ai eues toutes chantées, j’ai inventé des paroles à la gloire de sa beauté. Son père m’a demandé d’entrer à son service. Pour rester auprès d’elle, j’ai renoncé à ma vie d’errance pour m’établir en son castel. Je n’étais point dupe, je savais que jamais je ne pourrais l’épousailler mais être à ses côtés suffisait à mon bonheur. J’ai composé moult poèmes glorifiant ma dulcinée. Elle était ma muse, elle était ma belle, elle était mon amour. Elle me faisait venir dans la salle commune et me disait : « Chante biau troubadour, chante pour moi. » Et je chantais pour elle, je lui déclarais ma flamme au travers de mes chants. Sa suivance, sa nourrice l’accompagnaient toujours. Me retrouver seul avec elle était mon plus ardent désir. Mais la voir sourire en m’écoutant pansait quelque peu ma frustration.
— Mais tu n’as point essayé de la voir seule ?
— Si fait, en ce jour cruel du mois de mars, elle m’avait demandé de lui apprendre à jouer de la viole. Je lui ai donné mon instrument. J’ai pris sa main gauche pour la poser sur le manche. Le contact de sa peau sur ma peau m’a enflammé et m’a donné confiance en moi. À la brune, je grimpais aux branches d’un arbre proche des fenêtres de la couche de ma dulcinée, pour contempler sa beauté. Une branche morte a cédé sous mon poids et j’ai chuté. Mon bras s’est cassé. J’ai essayé de dissimuler ma souffrance mais la fièvre m’a gagné et la gangrène a commencé à attaquer mon bras. Il a fallu m’amputer.
— Tu as donc déjà goûté à la hache.
— Oui, je connais son tranchant. Mais à la douleur de l’amputation et de la cautérisation au fer chaud, s’est ajoutée la souffrance encore plus intense d’être séparé de mon amour. Le conte, son père, m’a bouté hors de son castel. Tu l’as dit toi-même, qu’est-ce qu’un troubadour manchot ? Rien ! J’avais tout perdu, je n’avais plus rien, je n’étais plus rien. Je suis resté tristeusement quelques temps aux abords du château. Je chantais espérant qu’elle m’entendait. La faim, la froidure m’ont fait descendre en ville. J’ai survécu de mendicité. Je toquais aux portes, quelques pièces pour un chant. Et puis il y a eu le Jeudi Saint. Tous les mendiants ont convergé vers l’église. Je les ai suivis. Pendant cette période Pascale, à la sortie des offices, les seigneurs sont plus généreux. Je l’ai vue dans son surcot recouvert d’hermine, ses cheveux que je savais longs et soyeux, enroulés dans une huve. Elle descendait les marches de l’église, accompagnée de sa mère. J’étais une loque, j’étais couvert de vermines et pourtant, pourtant elle m’a reconnu. Oui, elle m’a reconnu dans mes défroques. Elle m’a reconnu et elle s’est précipitée vers moi, elle s’est agenouillée devant moi. Mon cœur, qui s’était endurci au fil des mois de souffrance, s’est déchiré. Des larmes de joie, de reconnaissance, de souffrance ont inondé mon visage. Je me suis agenouillé. Je l’ai serrée contre moi et je l’ai embrassée.

* * *

— Ma douce nourrice, que n’êtes-vous point venue ce matin avec moi à l’office du Jeudi Saint. Maudite soit cette mauvaise goutte qui vous retient dans votre siège ! Vous l’auriez vu.
— Tout doux, tout doux ma gente pucelle, vous êtes toute en émoi. Asseyez-vous près de moi et contez-moi votre histoire. Qui aurais-je vu ce matin ?
— Vous auriez vu l’homme que j’aime. Il était là à la sortie de l’église Notre-Dame de Nazareth. Dès que je l’ai vu, je l’ai reconnu, j’ai su que c’était lui, j’ai su que c’était mon grand amour.
— Comment ça ! Je ne comprends rien. Reprenez du début !
— Comme vous le savez, ce matin, je suis allée à l’office, à l’église Notre-Dame de Nazareth. Ma mère, dans sa grande piété, avait décidé que, pour honorer notre très saint Seigneur Jésus, en ce Jeudi Saint, nous allions renouveler son geste et laver les pieds d’un miséreux à la sortie de l’église. Je vous avoue, ma chère nourrice, que l’idée ne m’enchantait guère. Mais je ne pouvais désobéir à ma mère. Néanmoins, une fois sur le parvis de l’église, lorsque j’ai vu cette horde de manants, lorsque j’ai vu leurs pieds si crasseux, si noirs, j’ai cru que j’allais défaillir. Cela m’était insupportable. J’ai demandé à ma très sainte mère de m’épargner cette épreuve. Elle m’a répondu : « Arrêtez de geindre mon enfant, je ne vous demande point de porter une croix comme notre Seigneur Jésus ! » Et elle m’a mis d’autorité dans les mains, un linge mouillé. Je l’ai vue s’agenouiller devant un indigent et lui essuyer les pieds avec son linge. Je n’avais plus le choix, alors j’ai essayé de surmonter mon haut-le-cœur et, pour rendre la chose moins pénible, j’ai fermé les yeux et me suis agenouillée devant le premier mendiant venu. Quelle ne fut point ma terreur lorsque ce fol dingo m’a violentement plaquée contre lui et a eu l’outrecuidance de mettre ses lèvres sur les miennes. Peste soit de ce monstre. Mais juste avant de défaillir, je l’ai vu. Mon beau et preux chevalier. Il m’a sauvée de ce fol. D’un coup de botte, il l’a bouté loin de moi et il m’a prise dans ses bras. Il m’a ramenée auprès de ma mère et de mon père. Quand je suis revenue à moi, ce preux damelot me tenait la main. Oh, ma nourrice qu’il me tarde d’être le lendemain de Pâques. Mon père l’a invité à un banquet pour le remercier de m’avoir secourue. Il nous faut de la musique. Mais où est donc ce troubadour ? Cela fait plusieurs semaines que je ne l’ai vu. Il faut prestement le faire quérir pour la fête.

* * *

— Ton histoire est bien triste troubadour.
— Non point, elle est belle. Elle m’aime, je l’aime. Ces hommes pensent qu’en nous séparant, ils nous empêcheront de nous aimer, mais même la mort à présent ne peut nous désunir.
— Si tu le dis. Mais le matinet se lève. Je suis désolé, il est l’heure. J’ai affûté ma hache. Je te promets que tu ne sentiras rien.

PRIX

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Rupello · il y a
On ne peut voir que se que l'on croit. Surtout quand l'amour est aveugle.
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thierry · il y a
Tout y est. L'histoire d'amour, votre style d'écriture et le vocabulaire d'époque. J'aime et je vous donne un petit coeur.
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Julia Chevalier · il y a
merci beaucoup pour votre commentaire élogieux Thierry. Cela me touche
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Mod · il y a
Chevaliers et troubadours...nous avons encore la nostalgie de ces temps d'amour courtois. Pourtant c'était un monde cruel, comme le décrit si bien votre conte...
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Julia Chevalier · il y a
merci pour votre visite sur ma page.
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Parfumsdemots Marie-Solange · il y a
J’adore votre texte mais je déteste sa fin ...Ah si la vie pouvait être plus simple ...
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Julia Chevalier · il y a
peut être vaut il mieux que le troubadour meurt amoureux et tout à son bonheur, plutôt que vivre dans la douleur de ne pas être aimé. Ca se discute….
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Mendoza · il y a
Par moment il me semblait lire du Michel Folco. Quand on lit ce texte on aime encore davantage cette belle langue française qui est la nôtre.
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Julia Chevalier · il y a
Merci beaucoup. J’ai vu sur votre page que vous avez trois tCc en lice pour le grand prix printemps. Je n’ai pas encore pris le temps de les lire mais j’adore les titres qui donnent vraiment envie de savourer la suite
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Cathy Grejacz · il y a
Un petit bijou grâce à votre style et un vocabulaire qui fait plaisir à lire
Parfait.
Je vous découvre, je m’abonne

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Julia Chevalier · il y a
merci pour votre commentaire qui me va droit au cœur et pour votre soutien
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Arletyna · il y a
Bravo pour le prix, j'avais adoré !
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Julia Chevalier · il y a
Je vous remercie pour votre commentaire.
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Laurent Martin · il y a
:D super chute, je ne m'y attendais pas! c'est "hachement" bien cette histoire ;)
vous avez réussi à m'embarquer dans votre univers

Si la curiosité vous en dit, je vous invite à découvrir mon œuvre en lice pour le TTC
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/paillasson-le-herisson
Merci d'avance pour votre lecture!

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Julia Chevalier · il y a
Merci beaucoup pour votre commentaire. J’etais déjà passée sur votre page et j’avais beaucoup apprécié ce petit hérisson
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Teddy Soton · il y a
Je vous découvre et cette histoire d’amour, bravo.
Je suis en finale avec Frénésie 2.0 merci pour votre soutien

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Julia Chevalier · il y a
merci et je vais de ce pas vous lire.
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Teddy Soton · il y a
Avez vous apprécié ?
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Julia Chevalier · il y a
oui j'ai beaucoup aimé votre texte mais j'avais du oublié de voter. Du coup j'ai lu frénésie ces deux textes mis bout à bout m'ont captivé. J'attends avec impatience la matinale de l'année prochaine pour lire frénésie 3, à moins que vous nous donniez le prochain épisode plus tôt?
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Teddy Soton · il y a
Merci votre votre est important la compétition est rude lol, vous avez tout juste le prochain épisode a la prochaine matinale :)
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Julia Chevalier · il y a
ca va être long d'attendre un an!!!! Mais c'est une super idée cette histoire à épisodes et quel défi, continuer un épisode avec une consigne chaque année renouvelée. Bravo
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Teddy Soton · il y a
Merci Julia pour ces beaux compliments et content que mon récit vous plaise ;)
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