Sebastopol, novembre 1920: "Le sabre et le drapeau"

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Le 6 octobre, Sergueï Alekseïevitch, élève aspirant-officier à l'Ecole Navale de Sebastopol, vient d'avoir 19 ans.
Voila bientôt trois ans que Vladimir Ilitch Oulianov a pris le pouvoir en Russie, un peu plus de deux que le Tsar et sa famille ont été exécutés à Ekaterinbourg, dans la maison Ipatiev, que le pays est à feu et à sang et que les Blancs, acculés en Crimée, livrent un dernier combat désespéré contre les Rouges.
En deux ans, la guerre civile a déjà fait des centaines de milliers de morts.

Sergueï n'a plus aucune nouvelle de sa famille depuis des mois. Il sait seulement que son père est parti se battre à la tête de son régiment quelque part du côté de Rostov, sur les rives du Don, et que sa mère, son frère et sa soeur survivraient comme ils le peuvent, "réfugiés" dans le sous-sol de leur demeure d'Odessa, réquisitionnée par les soviets pour en faire une "Ecole du Peuple".

Le maigre espoir d'un renfort de la part des alliés occidentaux vient de s'envoler. Sergueï ne le sait pas encore, mais le général Piotr Nikolaïevitch Wrangel ne va plus tarder à donner l'ordre à son armée d'évacuer la péninsule de Crimée en essayant toutefois de sauver un maximum de réfugiés.
Ceux ci, chassés par l'avancée de l'Armée Rouge, avec Bela Koun à leur tête, arrivent par milliers. Wrangel n'en attendait qu'une trentaine de mille, et ils sont au moins deux cent mille!
L'évacuation commence le 12 novembre."Wrangel avait annoncé qu’il ne quitterait pas la ville tant que le dernier soldat blessé n’aurait pas été évacué. En définitive, ce furent 135 000 personnes qui réussirent à trouver place à bord de 126 navires marchands et bâtiments de guerre. Parmi ces réfugiés, se trouvaient douze mille officiers, près de cinq mille soldats, quinze mille cosaques (qui durent tuer leurs chevaux!) et dix mille élèves d’écoles militaires, dont ceux de l'école navale de Sebastopol qui, le 16 novembre, embarqueront les derniers sur le voilier-école le Moriak" (1).
Dans un chaos indescriptible, ceux qui n'avaient pas trouvé de place furent abandonnés à leur sort: entre 60 000 et 120 000 d'entre eux seront exécutés sur ordre de Bela Koun.

Enfin arrivé dans le Bosphore, en rade de Constantinople, Sergueï découvre l'ampleur du désastre:
"Plus de cent trente mille personnes se trouvent alors rassemblées, piégées sur les navires d'une vraie ville flottante... Tous les transports, et même les navires de guerre qui arrivent les uns après les autres, sont effroyablement bondés. Certains bâtiments, comme le "Vladimir", grand courrier d’Extrême-Orient, a une telle gîte qu'on craint qu'il ne chavire: au lieu des trois mille passagers habituels, il en transporte douze mille.
Parmi les réfugiés, vivant dans la plus grande saleté et envahis de parasites, le typhus n'allait pas tarder à faire des ravages"(1), d'autant qu'ils sont soumis à une quarantaine rigoureuse!

C'est donc avec soulagement que Sergueï apprend que Wrangel a réussi à réorganiser la flotte en escadre composée de quatre détachements et placée sous le commandement du vice-amiral Mikhaïl Kedrov.
Début décembre, le Conseil des ministres français finit par accepter la venue à Bizerte de la flotte russe de 33 navires (y compris des sous-marins et des brise-glaces) qui peut donc mettre le cap sur leur nouvelle terre d’asile: la France (la Tunisie étant sous protectorat français).
L'escadre peut quitter le Bosphore.
Elle franchit d'abord le canal de Corinthe pour faire une escale dans la Baie de Navarin, en souvenir de la victoire de la marine russe en 1827 contre les Turcs, et saluer, au nom de la Marine Impériale, le monument commémoratif !
Après avoir essuyé une effroyable tempête au large de la Sicile, ils arrivent enfin à Bizerte le 23 décembre au petit matin, épuisés, mais libres!

L'Ecole Navale, avec armes et bagages, s'installe sur les hauteurs de la ville, dans le vieux fort de Djebel-Kébir, sur lequel va flotter pendant cinq années le drapeau russe (l'aigle à deux têtes) et celui de la Marine Impériale (la croix de saint André).

En 1922, le 6 juillet, Sergueï obtient son diplôme d'officier. Il n'a pas encore 21 ans, et devient ainsi le plus jeune "enseigne de vaisseau" (lieutenant) de la dernière promotion de la Marine Impériale. Il est aussitôt affecté sur le destroyer Bespokoiny, placé sous le commandement du capitaine Novikov.
Lui et ses camarades rêvent à nouveau de reprendre la lutte et de reconquérir leur patrie.

Le 28 octobre 1924, la France reconnait l'URSS et somme les russes de Bizerte, en dédommagement, de lui remettre leurs navires avec armes et munitions.

Le 30, en réaction à cette "trahison", l'amiral Kedrov transmet l'ordre à Sergueï Alekseïevitch Chirokov, choisi ainsi parce qu'il est le plus jeune des officiers de l'escadre, d'exécuter le dernier "ramené des couleurs":
"— A mon commandement... ramenez"! (2)
A l'issue de la cérémonie, où quatre navires (dont le Bespokoiny) seront symboliquement sabordés, le Général Zavalichine (le directeur de l'Ecole Navale) remet à Sergueï, contre sa promesse de le protéger, le drapeau à la croix de saint André.

En décembre, il débarquera à Marseille avec sa précieuse relique, sans oublier son sabre d'officier qu'il réussit à cacher dans une jambe de son pantalon en simulant une boiterie.
Jusqu'à la fin de sa vie il ne cessera de partager l'amitié de ses camarades de Bizerte au sein du "Foyer des Anciens Officiers de la Marine Russe". (3)
Son drapeau et son sabre resteront accrochés au mur de sa chambre, face à son lit, jusqu'à sa mort en 1978.
Le drapeau est avec lui au père Lachaise.
Quant au sabre, il est soigneusement conservé par l'ainé de ses descendants.

(2) — Po moyey komande... vernut'! (По моей команде... верни!) 
                                                                                - - - -
Note: j'ai souvent mis Sergueï Alekseïevitch au centre de mes récits (4), en favorisant une écriture plus littéraire, ce dont j'ai été incapable pour "Sebastopol": Je me suis contenté de lister des dates, des lieux, des faits et des personnalités historiques pour remettre ce héros (mon père) au coeur de l'Histoire, pour qu'elle reste, un siècle plus tard, toujours la mienne.
Et que demeure la Mémoire.

la Métairie, 6 octobre 2020
François Sergueïevitch Chirokov

(1) sources: "AAOMIR et "La Dernière Escale" (Sud Editions) par Anastasia Manstein-Chirinsky (1912-2009), fille d'Alexandre Sergueïevitch Manstein (commandant le torpilleur Jarki), qui résidera à Bizerte jusqu'à sa mort en 2009. Russe, elle a toujours refusé sa naturalisation française!
(3) devenu AAOMIR en 2001, et "Cercle de la Marine Impériale" depuis 2011).
(4) Gaz de Schisme

La neuvième minute
Nuit blanche
Papa où t'es?
Les choeurs de l'Armée Rouge
Lettres russes
La Paskha du Tsar
Baïkal (ou "le voyage de Chy-Hiro")
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