Sebastopol, novembre 1920: "Le sabre et le drapeau"

il y a
4 min
272
lectures
32

80 ans. Un 1er roman, "Le drapeau noir ne flotte plus sur la Métairie" (Lulu.com 2013): Autobiographie un peu (?) "barrée". Très étonné d'avoir réussi à écrire une vraie histoire! Le 2ème  [+]

Le 6 octobre 1920, Sergueï Alekseïevitch, élève aspirant-officier à l'Ecole Navale de Sebastopol, vient d'avoir 19 ans.
Voila bientôt trois ans que Vladimir Ilitch Oulianov a pris le pouvoir en Russie, un peu plus de deux que le Tsar et sa famille ont été exécutés à Ekaterinbourg, dans la maison Ipatiev, que le pays est à feu et à sang et que les Blancs, acculés en Crimée, livrent un dernier combat désespéré contre les Rouges.
En deux ans, la guerre civile a déjà fait des centaines de milliers de morts.

Sergueï n'a plus aucune nouvelle de sa famille depuis des mois. Il sait seulement que son père est parti se battre à la tête de son régiment quelque part du côté de Rostov, sur les rives du Don, et que sa mère, son frère et sa soeur survivraient comme ils le peuvent, "réfugiés" dans le sous-sol de leur demeure d'Odessa, réquisitionnée par les soviets pour en faire une "Ecole du Peuple".

Le maigre espoir d'un renfort de la part des alliés occidentaux vient de s'envoler. Sergueï ne le sait pas encore, mais le général Piotr Nikolaïevitch Wrangel ne va plus tarder à donner l'ordre à son armée d'évacuer la péninsule de Crimée en essayant toutefois de sauver un maximum de réfugiés.
Ceux ci, chassés par l'avancée de l'Armée Rouge, avec Bela Koun à leur tête, arrivent par milliers. Wrangel n'en attendait qu'une trentaine de mille, et ils sont au moins deux cent mille!
L'évacuation commence le 12 novembre."Wrangel avait annoncé qu’il ne quitterait pas la ville tant que le dernier soldat blessé n’aurait pas été évacué. En définitive, ce furent 135 000 personnes qui réussirent à trouver place à bord de 126 navires marchands et bâtiments de guerre. Parmi ces réfugiés, se trouvaient douze mille officiers, près de cinq mille soldats, quinze mille cosaques (qui durent tuer leurs chevaux!) et dix mille élèves d’écoles militaires, dont ceux de l'école navale de Sebastopol qui, le 16 novembre, embarqueront les derniers sur le voilier-école le "Moriak" (l'ex "Svoboda") (1).
Dans un chaos indescriptible, ceux qui n'avaient pas trouvé de place furent abandonnés à leur sort: entre 60 000 et 120 000 d'entre eux seront exécutés sur ordre de Bela Koun.

Enfin arrivé dans le Bosphore, en rade de Constantinople, Sergueï découvre l'ampleur du désastre:
"Plus de cent trente mille personnes se trouvent alors rassemblées, piégées sur les navires d'une vraie ville flottante... Tous les transports, et même les navires de guerre qui arrivent les uns après les autres, sont effroyablement bondés. Certains bâtiments, comme le "Vladimir", grand courrier d’Extrême-Orient, a une telle gîte qu'on craint qu'il ne chavire: au lieu des trois mille passagers habituels, il en transporte douze mille.
Parmi les réfugiés, vivant dans la plus grande saleté et envahis de parasites, le typhus commence à faire des ravages"(1), d'autant qu'ils sont soumis à une quarantaine rigoureuse!

C'est donc avec soulagement que Sergueï apprend que Wrangel a réussi à réorganiser la flotte en escadre composée de quatre détachements et placée sous le commandement du vice-amiral Mikhaïl Kedrov.
Début décembre, le Conseil des ministres français finit par accepter la venue à Bizerte de la flotte russe de 33 navires (y compris des sous-marins et des brise-glaces) qui peut donc mettre le cap sur leur nouvelle terre d’asile: la France (la Tunisie étant sous protectorat français).
L'escadre peut quitter le Bosphore.
Elle franchit d'abord le canal de Corinthe pour faire une escale dans la Baie de Navarin, en souvenir de la victoire de la marine russe en 1827 contre les Turcs, et saluer, au nom de la Marine Impériale, le monument commémoratif !
Après avoir essuyé une effroyable tempête au large de la Sicile, ils arrivent enfin à Bizerte le 23 décembre au petit matin, épuisés, mais libres!

L'Ecole Navale, avec armes et bagages, s'installe sur les hauteurs de la ville, dans le vieux fort de Djebel-Kébir, sur lequel va flotter pendant cinq années le drapeau russe (l'aigle à deux têtes) et celui de la Marine Impériale (la croix de saint André).

En 1922, le 6 juillet, Sergueï obtient son diplôme d'officier. Il n'a pas encore 21 ans, et devient ainsi le plus jeune "enseigne de vaisseau" (lieutenant) de la dernière promotion de la Marine Impériale. Il est aussitôt affecté sur le destroyer Bespokoiny, placé sous le commandement du capitaine Novikov.
Lui et ses camarades rêvent à nouveau de reprendre la lutte et de reconquérir leur patrie.

Le 28 octobre 1924, la France reconnait l'URSS et somme les Russes de Bizerte, en dédommagement, de lui remettre leurs navires avec armes et munitions.

Le 30, en réaction à cette "trahison", l'amiral Kedrov transmet l'ordre à Sergueï Alekseïevitch Chirokov, choisi ainsi parce qu'il est le plus jeune des officiers de l'escadre, d'exécuter le dernier "ramené des couleurs":
"— A mon commandement... ramenez"! (2)
A l'issue de la cérémonie, où quatre navires (dont le Bespokoiny) seront symboliquement sabordés, le Général Zavalichine (le directeur de l'Ecole Navale) remet à Sergueï, contre sa promesse de le protéger, le drapeau à la croix de saint André.

En décembre, il débarquera à Marseille avec sa précieuse relique, sans oublier son sabre d'officier qu'il réussit à cacher dans une jambe de son pantalon en simulant une boiterie.
Jusqu'à la fin de sa vie il ne cessera de partager l'amitié de ses camarades de Bizerte au sein du "Foyer des Anciens Officiers de la Marine Russe". (3)
Son drapeau et son sabre resteront accrochés au mur de sa chambre, face à son lit, jusqu'à sa mort en 1978.
Le drapeau est avec lui au père Lachaise.
Quant au sabre, il est soigneusement conservé par l'ainé de ses descendants.

(2) — Po moyey komande... vernut'! (По моей команде... верни!) 
                                                                                - - - -
Note: j'ai souvent mis Sergueï Alekseïevitch au centre de mes récits (4), en favorisant une écriture plus littéraire, ce dont j'ai été incapable pour "Sebastopol": Je me suis contenté de lister des dates, des lieux, des faits et des personnalités historiques pour remettre ce héros (mon père) au coeur de l'Histoire, pour qu'elle reste, un siècle plus tard, toujours la mienne.
Et que demeure la Mémoire.

la Métairie, 6 octobre 2020
François Sergueïevitch Chirokov

(1) sources: "AAOMIR et "La Dernière Escale" (Sud Editions) par Anastasia Manstein-Chirinsky (1912-2009), fille d'Alexandre Sergueïevitch Manstein (commandant le torpilleur Jarki), qui résidera à Bizerte jusqu'à sa mort en 2009. Russe, elle a toujours refusé sa naturalisation française!
(3) devenu AAOMIR en 2001, et "Cercle de la Marine Impériale" depuis 2011).
(4) Gaz de Schisme

La neuvième minute
Nuit blanche
Papa où t'es?
Les choeurs de l'Armée Rouge
Lettres russes
La Paskha du Tsar
Baïkal (ou "le voyage de Chy-Hiro")
32

Un petit mot pour l'auteur ? 106 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de F. Chironimo
F. Chironimo  Commentaire de l'auteur · il y a
Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
Je n'ai pas compris les paroles de ce chant, évidemment, mais j'ai été sensible à la belle et lancinante mélodie accompagnant des images qui illustrent parfaitement le drame de ton docu-récit. Bises, Chiro.
Image de F. Chironimo
F. Chironimo · il y a
ce chant raconte le désespoir d'un cosaque qui n'a pas trouvé la force d'abattre son cheval avant d'embarquer. Lorsque son bateau s'est éloigné du quai et a commencé à prendre de la vitesse, le cheval s'est jeté à l'eau pour rejoindre son maitre... alors, pour lui éviter une noyade par épuisement, "du haut de la poupe", le cosaque, épaulant son "Mosin-Nagan", a tiré sur son cheval...
Merci pour ta curiosité ma Jojo.
bisou .

Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
😢😢😢
Image de Mirgar Dudou
Mirgar Dudou · il y a
Quand l'histoire familiale s'insère dans l'épopée historique...Je comprends que l'on puisse être inspiré (e)par le grand souffle des événements. On doit se sentir quelque part l'héritier (ière) de la mémoire et seule l'écriture peut laisser une trace. Bonsoir Chironimo.
Image de F. Chironimo
F. Chironimo · il y a
Oui, et c'est pour moi un privilège que j'essaye humblement de partager avec qui veut... Merci de ta visite dans ma datcha (bretonne!)
Image de Cannelle
Cannelle · il y a
Bonjour Capt'aine. Je découvre avec beaucoup de retard. Je suis de moins en moins sur Short. Bravo pour ce travail de mémoire. Autant fait pour toi, ça te turlupine depuis longtemps, que pour toute ta famille. En tant qu'historienne, ça me parle. Bravo
Image de F. Chironimo
F. Chironimo · il y a
Merci Cannelle, pour cette lecture, et bien content qu'elle t'ait plu.
Short: Je m'y fais rare aussi, surtout depuis que l'équipe a modifié la présentation du site et a quasi obligé beaucoup d'auteurs à abandonner leurs pseudos (historiques!), nombre de mes lecteurs me sont devenus des inconnus... plus envie de faire d'efforts... pas de ce genre du moins; Les temps sont déjà bien assez compliqués comme ça, pas la peine d'en rajouter une couche.
j'essaye de mettre de l'ordre dans mes textes, d'en faire un bouquin, d'y mettre le mot FIN, et de ne m'occuper que de mon chien. ;=))
je t'embrasse.

Image de M. Iraje
M. Iraje · il y a
MERCI pour ce devoir de mémoire et la poursuite de la transmission. Les héros ne disparaissent pas.
Image de Michel Dréan
Michel Dréan · il y a
Très belle leçon d'histoire ! Moi je crois que tu devrais en faire un livre.
Image de F. Chironimo
F. Chironimo · il y a
Merci Michel de ta visite (je te croyais perdu...) Un livre? oui, j'ai "matière à", mais il faut rajouter des personnages et des anecdotes fictives aux faits réels et historiques, et ça, je ne sais pas faire! je ne saurai pas écrire un tel roman... surtout sur ce sujet qui ne méritera pas d'erreur.
En plus, ma frangine l'a déjà fait (une chouette bio): "Sergueï Alekseïevitch Chirokov, le Russe rose"(https://chirokov.wixsite.com/bonjour/librairiehttps://chirokov.wixsite.com/bonjour/librairie)
Amitiés mon copain, et continue à prendre soin de toi.

Image de André Page
André Page · il y a
Merci pour ces passionnants développements historiques sur ton incroyable famille, grand Chironimo! :)
Image de F. Chironimo
F. Chironimo · il y a
Merci de ton passage André... te rends tu compte, c'était tout juste il y a 100 ans, et j'ai la sensation -avec vos lectures à tous- d'avoir réussi à remonter le temps. ,-)
Image de Caroline Davinroy
Caroline Davinroy · il y a
Cher Chiro, quel bonheur de te retrouver sur ce texte, qui m'a touchée en plein coeur! Punaise, quelle épopée! Je vois d'où tu viens, et c'est quelque chose! je comprends cette oeuvre de documentation , et d'inscription dans une filiation. J'ai d'ailleurs regardé avec un grand intérêt les photos de ta famille ( belle d'ailleurs!), et je suis en train d'écouter depuis 20 mns, des chants de russes? car Youtube a pris les commandes et m'emmène désormais dans un voyage complètement inconnu où les chants se succèdent à la suite du tien alors que je tape ces mots. Je me demandais d'ailleurs comment ton père avait pu depuis Marseille reposer au Père Lachaise, et en scrutant tes photos, j'ai découvert le mariage en 1934 à Nogent-Sur Marne! Comme on aime ce qui résonne avec soi, j'étais heureuse de me trouver au delà de notre Bretagne commune ( puisqu'à mon grand désespoir, je ne suis pas Russe), des affinités...Quand j'ai débarqué à Paris de ma Province pour enseigner notre modeste littérature française , j'ai habité, rue Ramus, à côté de la Place Gambetta, et j'adorais me balader dans le cimetière du Père-Lachaise... J'aime fréquenter les cimetières. Et dans celui-là, en particulier, on se sent en très bonne compagnie! Moi qui ai eu un mal fou à avoir mon permis de conduire , j'ai fini par l'obtenir à Nogent-Sur Marne! Ville très chère à mon coeur, car c'est là que j'ai débuté mon enseignement en lycée, à Branly! Ah la piscine de Nogent-Sur Marne, j'y ai passé avec mes soeurs d'enseignement des heures délicieuses à faire les sirènes, justement le vendredi entre midi et deux!!! Mais voilà, je m'égare bien loin de Sebastopol et de ces scènes épiques, et désolantes . Oserai-je une proposition? Maintenant que tu as écrit ce morceau de bravoure ultra documenté, que dirais-tu pour nous les lecteurs non russes, néophytes de le mettre en scène d'une manière romanesque? Je comprends bien la volonté de fidélité factuelle au héros historique, et il fallait le faire! et je t'en remercie! mais un hommage au père, c'est aussi une mythologie , une histoire que l'on se raconte, et j'aimerais bien te l'entendre raconter, même si tu n'étais pas présent et que tu ne veux pas trahir les événements vécus par ton Serguei.. Tu connais le Pouvoir des Fables...Il est puissant.
Image de F. Chironimo
F. Chironimo · il y a
Nogent-sur-marne, toute ma jeunesse Ganga. Je suis né rue de Nogent, à Fontenay, à quelques dizaines de mètres du Bd des Deux communes, la "frontière". j'ai fréquenté les mêmes lieus, les mêmes bistrots que ceux de François Cavanna et sa bande, mais trop tard pour faire leur connaissance. Ne restait qu'un parfum. Mais faut croire qu'il m'a profondément marqué, malgré ma scolarité dans le "privé" (Albert de Mun pour être précis).
Mon père a continué de bosser à Fontenay jusqu'en 1967 (chez Flambo).... ça ne me rajeunit pas.
La" réécriture romanesque" que tu proposes n'est plus guère possible: Ma soeur, comme tu l'as peut-être vu sur le site de Chiro-Fils, en a déjà fait une bio: "Le Russe rose".... les histoires où je mets mon père en scène n'en sont donc que des "sous-chapitres", et c'est très bien ainsi. En faire un vrai roman? J'ai bien trop peur de ternir la légende.
mais j'apprécie que tu m'en aies proposé l'idée.
Je t'embrasse.

Image de Virgo34
Virgo34 · il y a
Un récit bien documenté et plein d'émotion.
Image de Ginette Flora Amouma
Ginette Flora Amouma · il y a
Un récit qui montre que la force de l'humain est dans sa mémoire .
On retrouve tout dans vos lignes , la foi en l'avenir , la quête de la terre absolue capable de recevoir les souvenirs , le généreux amour respectueux donné aux aïeux et cette assurance qu'on ne continue à vivre que dans la continuité d'une mémoire .
Une véritable découverte.

Image de F. Chironimo
F. Chironimo · il y a
Merci pour cette lecture généreuse.
Image de Les Histoires de RAC
Les Histoires de RAC · il y a
Toujours de belles découvertes entre sujets dévastateurs, regains et questionnements... Je ne m'en lasse pas ♪ (et caresse au toutou)
Image de F. Chironimo
F. Chironimo · il y a
Popov (toutou russe) est content. ..le maitre aussi.

Vous aimerez aussi !